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Yves Denéchère : « La bande dessinée, un très bon medium pour transmettre ». Entretien autour de la revue Soif !

  • Le numéro 3 de "Soif ! La Revue curieuse" vient de paraître. Il présente 15 Docu-BD autour de la thématique de l'enfance et la jeunesse. Nous avons rencontré Yves Denéchère, professeur d'histoire contemporaine à l'Université d'Angers, qui a coordonné à la fois le projet EnJeu[x] et ce numéro, pour comprendre les objectifs de cette très belle entreprise de diffusion de la recherche scientifique par la bande dessinée !

Vous êtes historien : pouvez-vous nous présenter vos thématiques de recherche ? Quel est votre rapport à la bande dessinée ?

Mes activités de recherche portent sur l’histoire des enfants à l’échelle transnationale, notamment les déplacements d’enfants au XXe siècle, l’adoption internationale, la construction des droits de l’enfant et l’agentivité des enfants et des jeunes. Les enjeux de l’enfance et de la jeunesse pendant la Guerre d’Indochine ont fait l’objet d’une exposition virtuelle sur Musea. Ces recherches croisent très souvent la problématique du genre (notamment la prise en charge différenciée des garçons et des filles). Globalement, je lis très peu de bandes dessinées, mais cela ne m’empêche pas d’être persuadé que c’est un très bon medium pour transmettre.

Yves Denéchère : « La bande dessinée, un très bon medium pour transmettre ». Entretien autour de la revue Soif !
Fouqué / Roudeau / Vinay
Fouqué / Roudeau / Vinay

Vous êtes le coordinateur scientifique du projet EnJeu[x], « Enfance et Jeunesse » : pourriez-vous nous expliquer ce qu’est ce programme de recherche ?

EnJeu[x] Enfance et Jeunesse est un programme pluridisciplinaire financé par la région Pays-de-la-Loire et les universités d’Angers, Le Mans et Nantes. Porté par le laboratoire TEMOS (UMR CNRS) et l’Université d’Angers, il fédère une douzaine de laboratoires et une centaine de chercheurs qui travaillent sur l’enfance et la jeunesse en lettres, langues, sciences humaines et sociales et santé. Depuis 2015, EnJeu[x] a réussi à se positionner comme un ensemble structuré et reconnu au niveau national, et international sur certaines thématiques et ce, dans trois types d’action : la recherche, la formation et l’innovation sociétale. De nombreuses actions marquent la fin du programme en 2021 (dont le numéro de Soif !) et nous construisons la suite, notamment par la création de chaires sur les thématiques de l’enfance et la jeunesse.

Yves Denéchère
Photo : DR

Au-delà des activités de recherche, quels sont les autres aspects de ce programme EnJeu[x] : y a-t-il également une volonté de former des étudiants, d’une part, et de diffuser vos résultats à un large public ?

On est en train de créer un Master, on a créé des Diplômes universitaires, plutôt destinés aux professionnels. On a associé des promotions d’étudiants sur des recherches en archives, du montage d’exposition également. Il y a en effet une très forte volonté de diffuser largement nos résultats. Cela est d’ailleurs déjà passé par le neuvième art ! On a pris part il y a deux ans à la réalisation et la conception d’un album de bande dessinée, À fleur de peau, réalisé par Joël Alessandra, qui présente les différentes étapes de la vie de Fleur, une adolescente atteinte de la Neurofibromatose, une maladie génétique rare qu’on lui a diagnostiqué à ses trois ans. L’Association Neurofibromatoses et Recklinghausen a contacté l’un des membres d’EnJeu[x], Arnaud Roy, professeur des universités en Neuropsychologie, pour essayer de construire un outil qui permette à cette association de familles de davantage parler de cette maladie. Joël Alessandra a passé du temps au CHU avec les patients, le personnel soignant, et il en est sorti cette bande dessinée, qui a été merveilleusement bien reçue. L’association était heureuse d’avoir désormais un support à utiliser lors de leurs rencontres éducatives par exemple.

Diffuser ces résultats de la bande dessinée permet de s’adresser à des publics très différents, et notamment aux enfants eux-mêmes : était-ce l’un de vos objectifs que de pouvoir être lus par des adolescents et de jeunes adultes ?

On pourrait bien sûr diffuser par le biais d’expositions, de vidéos sur YouTube, etc. Mais un album de bande dessinée constitue un support plus pérenne, plus simple à partager, plus durable dans le temps : cela constitue un objet, cet aspect matériel ne devant pas être négligé, c’est un vrai cadeau que de recevoir cela ! Et oui, il est également vrai que la bande dessinée nous permet de nous adresser à des adolescents, clairement. Ces derniers jours, non seulement nos collègues ont lu le Soif !, mais leurs enfants également par la même occasion ! C’était d’ailleurs un manque du programme EnJeu[x] que de ne pas assez s’adresser à la jeunesse, et c’est ainsi désormais chose faite ! On avait bien sûr déjà organisé quelques challenges, mais ce projet Soif ! est un moyen encore plus efficace et permettra une large diffusion : il y a déjà de nombreux centres de documentation qui l’ont acheté dans des lycées, etc.

Page documentaire rédigée par Patrice Marcilloux
Fouqué/ Wadre Puntous / Taxil

15 Docu-BD composent ce volume : comment ont été retenues les recherches à présenter ?

On a d’abord recherché une diversité des disciplines, des thématiques, mais aussi des laboratoires impliqués, et enfin de la disponibilité des collègues et de leur envie de s’impliquer, d’autant que le projet a tenu dans un temps contraint : à peine un an entre la conception du projet et la sortie de la revue ! Les deux premiers numéros de la revue présentant 12 Docu-BD, ce qui était insuffisant pour nous sans devoir effectuer de difficiles arbitrages : on a donc réussi à se mettre d’accord avec les éditions Petit à Petit pour un total de 15, en raison de l’ampleur du programme.

Comment a été définie l’approche de l’histoire, l’angle d’attaque pour traiter des différentes thématiques ? Comment s’est passé concrètement le travail ?

Nous, universitaires, avions un cadre clairement défini par l’éditeur. On nous a demandé dès le départ de fournir un certain nombre de contenus : j’ai envoyé des liens vers des articles, une exposition, etc. Puis il y a eu un premier dialogue avec le scénariste, première validation par le chercheur de l’angle proposé par le scénariste. Dans certaines histoires, le chercheur est mis en scène, dans d’autres, c’est une histoire à part entière, d’autres enfin sont faits d’allers-retours entre la recherche effective et différentes informations plus générales, selon le sujet traité. Par exemple, Aubeline Vinay, professeure en psychologie clinique du lien social, avait fait tout un travail avec des mineurs non accompagnés : le scénariste a donc proposé de la mettre directement en scène dans la bande dessinée. Par contre, quand David Niget parle des « mauvaises filles » du XIXe siècle, il était plus logique de les mettre en scène que de se représenter lui-même. Ensuite, pendant que les chercheurs rédigeaient les textes des trois pages de documentaire, reprenant les aspects les plus conceptuels et les aspects méthodologiques, les auteurs avançaient sur les cinq pages de bande dessinée.

Les recherches de Claudine Veuillet-Combier mises en image par Olli Bioret et Amandine Glévarec

Est-ce que les chercheurs et chercheuses ont relu ensuite les scénarios ou les planches finales ?

Emmanuel Marie a rédigé le scénario de l’histoire sur laquelle je suis intervenu. Je lui avais demandé de montrer différentes situations sur les droits de l’enfant, posant la question de l’universalité, les droits des enfants étant bien différents en Inde et en France, et il est donc parti sur cet angle-là. Il m’a envoyé son scénario, et je l’ai retravaillé, mais uniquement à la marge. De même, quand j’ai reçu le crayonné fait par Rachid Nhaoua, j’ai fait rajouter une bulle sur une planche pour préciser que les deux enfants se rendaient au conseil municipal des jeunes, car ce n’était pas assez explicite d’un point de vue graphique, et j’ai fait inverser deux planches, pour un souci de cohérence chronologique (mettre une planche se passant en 2014 avant une autre se passant en 2019), mais c’est tout ! Ce processus s’est fait naturellement, avec une fluidité absolue.

Storyboard de la première planche du récit autour des travaux d’Yves Denéchère
Crayonné de la première planche du récit autour des travaux d’Yves Denéchère
Résultat final de la première planche du récit autour des travaux d’Yves Denéchère, après modification et insertion d’une bulle dans la quatrième case, à la demande de l’historien

Quels sont les premiers retours sur cette expérience ?

Les premiers retours sont excellents sur un plan institutionnel. Le secrétaire d’État à l’enfance l’a lu et nous a écrit pour nous féliciter, de même que plusieurs parlementaires et le PDG du CNRS ! c’est également très positif pour les collègues investis dans le projet : 17 universitaires ont travaillé avec 5 scénaristes et 15 dessinateurs, il n’y a eu dans aucune des équipes le moindre problème, et tous les universitaires sont enchantés du résultat. C’est un excellent support qui permettra de diffuser nos activités auprès de nos partenaires. On attend maintenant de voir si le numéro se vendra et trouvera également son public !

(par Tristan MARTINE)

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