"Zone Z" de Renaud Thomas (Cornélius) : une promenade dans la décrépitude

2 juillet 2019 0 commentaire
  • Au lieu de rentrer tranquillement chez eux, deux garçons décident de faire un détour et de s'aventurer dans la "Zone Z". Vaste espace urbain décrépi, cette zone semble former l'envers de la ville telle que nous la connaissons. Renaud Thomas nous y accompagne et nous y perd, comme pour nous rappeler la fragilité de notre civilisation.

Les Éditions Cornélius sont habituées à proposer l’accès à des auteurs patrimoniaux, comme l’Américain Robert Crumb ou le Japonais Yoshiaru Tsuge, mais conservent également la volonté de faire découvrir des artistes encore relativement jeunes, tel Jérôme Dubois avec Tes Yeux ont vu (2017) et Bien normal (2018). C’est cette fois le Lyonnais Renaud Thomas qui entre au catalogue de cette maison exigeante. Lui-même éditeur avec Arbitraire, celui-ci n’avait encore jamais publié de récit au long cours, ce qui est fait dorénavant avec Zone Z.

Cette bande dessinée, qui a auparavant connu différents épisodes dans plusieurs revues (Arbitraire, Nicole), met en scène deux garçons, jeunes adolescents semble-t-il, errant à travers une ville en déliquescence. Deux pages suffisent à les projeter dans l’aventure. Descendant du bus, ils décident de ne pas rentrer immédiatement chez eux. Sans but ni motivation particulière, ils pénètrent la Zone Z, territoire que nous pourrions au départ assimiler à un simple quartier en déclin.

Mais cette zone se révèle beaucoup plus complexe que prévue. Certes, elle a toutes les caractéristiques du quartier laissé à l’abandon. Friches industrielles, bâtiments en ruine, végétation envahissante et infrastructures brinquebalantes : le décor est planté. Entre vision urbaine post-apocalyptique et vraie paysage d’une ville en grande partie désaffectée, comme nous pouvons en voir à Detroit par exemple, l’ambiance ne prête guère à l’optimisme. Les quelques âmes en peine croisées par les deux garçons, si elles ne sont pas foncièrement agressives, n’ont rien non plus de rassurant.

Les deux personnages en rencontrent d’ailleurs rapidement et régulièrement, de ces êtres perdus, humains ou insectes, asociaux ou volubiles. Certains les engagent à leur rendre service, et nous croyons alors à une mise au défi. Mais Renaud Thomas ménage des fausses pistes et masquent les véritables enjeux de sa bande dessinée. Pas de quête ultime, pas même de réel problème à résoudre : simplement une errance hasardeuse, qui ne tient que par son propre mouvement.

"Zone Z" de Renaud Thomas (Cornélius) : une promenade dans la décrépitude
Zone Z © Renaud Thomas / Éditions Cornélius 2019
Zone Z © Renaud Thomas / Éditions Cornélius 2019

Ce mouvement indispensable au récit interroge. Est-il fondamentalement celui des deux « héros » ? L’un d’eux a beau arborer un tee-shirt rappelant celui de Charlie Brown, ils n’ont que très peu de caractères propres. L’un est flegmatique, mais c’est une apparence. L’autre est plus émotif, mais avance vaille que vaille, le courage ne lui faisant finalement pas défaut. Tous deux sont liés par la seule volonté de marcher, à peine par la curiosité. Au point que nous pourrions presque avoir l’impression que c’est le décor qui bouge autour d’eux et non leur avancée qui provoque le changement.

Le personnage principal est donc la Zone Z, ses rares habitants et sa matérialité aussi variée que décrépie. Renaud Thomas la rend parfaitement crédible, tout en insérant pourtant quelques éléments fantastiques. Nous y retrouvons tous les détails qui font les quartiers dégradés : enseignes pendantes, rideaux de fer défoncés, trottoirs et chaussées quasiment impraticables, monceaux d’immondices... Mais il ajoute également de l’étrange, fantaisiste ou inquiétant. Des êtres vivant sous terre par peur de l’extérieur ou d’autres subsistant aux frontières de la folie font penser que le déclin n’est pas uniquement matérielle, mais également social voire intellectuel.

La Zone Z en soi est des plus étranges. Ses limites sont floues, si toutefois elles existent. Ses apparences sont mouvantes et les règles habituelles de la physique et de la logique ne semblent pas s’y appliquer. Tout vacille. La bande dessinée elle-même brouille les repères. Les bords des cases sont obliques et servent aussi bien à poser des limites qu’à élaborer un continuum. Les formes s’estompent parfois, au point de frôler l’abstraction. Traits et tâches se multiplient, renforçant l’atmosphère inquiétante du récit. Née de plusieurs expérimentations, Zone Z a été recomposée et augmentée par son auteur, mais elle conserve sa dimension novatrice.

Cette esthétique de la déréliction, déstabilisante, est soulignée par une bichromie où la couleur a été comme projetée sur le papier. Elle correspond non seulement à la trame du récit, jouant sans cesse avec les faux-semblants, les ressemblances et les illusions, mais aussi à son esprit. Cela relève de l’hypothèse et l’ouvrage est sans doute ouvert à d’autres interprétations, mais nous pouvons imaginer que la Zone Z représente ce que la ville pourrait devenir en l’absence totale de direction politique et de cadre social. Un espace qui s’effrite, où les repères sont renversés et fluctuants. Une ville d’après la civilisation.

Zone Z © Renaud Thomas / Éditions Cornélius 2019
Zone Z © Renaud Thomas / Éditions Cornélius 2019
Zone Z © Renaud Thomas / Éditions Cornélius 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Zone Z - Par Renaud Thomas - Éditions Cornélius - collection Pierre - 17 x 24 cm - 168 pages en bichromie - couverture souple avec rabats - parution le 11 avril 2019.

Lire quelques bandes dessinée de l’auteur sur le site grandpapier.org.

En complément, lire une autre interprétation possible écrite cependant bien avant la finalisation du livre (par Benoît Crucifix, septembre 2015, du9.org).

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