Alain Ayroles : "Bruno Maïorana rêvait depuis longtemps de dessiner une histoire de vampires"

25 août 2014 0 commentaire
  • "D" revisite le mythe du vampire victorien en le mettant aux prises avec un redoutable chasseur de fauves. Le tandem de {Garulfo} conclut sa trilogie avec quelques éléments "diablement" intéressants...

Quel a été le point de départ de "D" ?

Alain Ayroles : "Bruno Maïorana rêvait depuis longtemps de dessiner une histoire de vampires"Partant de l’idée que le vampire est un redoutable prédateur, j’avais imaginé d’attribuer le rôle du chasseur de vampires à un chasseur de fauves. Je voulais que cet aventurier soit aussi un intellectuel, comme le Van Helsing de Stoker. C’est ainsi que s’est imposée la figure de l’explorateur Richard Burton.

Qu’est-ce qui vous attirait dans ce personnage historique ?

Burton était un personnage hors-norme qui, par certains côtés, était très en avance sur son temps. Son point de vue sur la société victorienne et les autres cultures est donc assez proches de celui du lecteur d’aujourd’hui. C’était aussi un "diable d’homme" [1] avec d’inquiétantes parts d’ombre. Tout cela en faisait un héros idéal pour une chasse au vampire dans l’Angleterre du XIXe siècle.

Pour autant, vous avez choisi de ne pas garder son nom. Pour quelles raisons ?

Le vrai Burton était si démesuré, si romanesque, qu’il aurait fait un personnage de fiction peu crédible ! Drake, son avatar, lui emprunte beaucoup, mais reste finalement plus "raisonnable". Il permet en outre de conserver une certaine liberté par rapport à la réalité historique. D cherche à restituer l’esprit, plus que la lettre, de l’Angleterre victorienne : ainsi, si certains éléments permettent de situer le récit dans la deuxième moitié du XIXe siècle, celui-ci n’est jamais daté avec précision.

La base de votre récit est bien entendu centrée sur les vampires. À votre façon, vous revisitez, dans la majeure partie de votre trilogie, une bonne part du roman de Stoker. Ce mythe vous fascine-t-il tellement que vous vouliez lui rendre hommage tout lui rajoutant des couches complémentaires ?

Nous avions la volonté de restituer au mieux l’ambiance et l’esprit du genre, mais aussi d’aborder plusieurs facettes du mythe. Le vampire peut être bestial chez Stoker, androgyne chez Ann Rice, monstrueux chez Murnau... La figure du dandy ténébreux, de l’aristocrate séduisant, vient plutôt du vampire dépeint par le docteur Polidori, qui s’inspirait de lord Byron.

D est également sous-tendu par des passages de romans autobiographiques, de Burton/Drake d’une part, et du vampire de l’autre.

Le Dracula de Stoker est un roman épistolaire. La présence d’extraits de lettres, de journaux ou de mémoires fait écho à ce genre littéraire. D’autre part, cette forme narrative facilite la mise en place de flash-back cohérents et de textes off qui permettent d’approfondir la psychologie des personnages et de dévoiler progressivement des indices.

Vous jouez habilement sur le secret de l’identité de D, tout au long de la trilogie, jusqu’au coup de théâtre final. Vouliez-vous que le lecteur soit aux aguets ?

Nous souhaitions bien sûr entretenir le mystère et le suspense, mais nous voulions aussi surprendre le lecteur avec des créatures qu’il connaît pourtant bien a priori.

Votre trilogie propose également un bel exemple de combat intérieur entre le bien et le mal. Vous éviter les personnages monochromes ?

D n’est pas un récit manichéen, et même si certains personnages semblent incarner le mal, ils ne symbolisent, malgré leur nature fantastique, que des horreurs - hélas ! - bien humaines.

Vous faites également un parallèle intéressant avec le début de l’ère industrielle, notamment avec les usines de la Tamise et la mondialisation.

L’industrialisation est une des facettes de l’ère victorienne qui nous permettait à la fois de planter le décor et d’évoquer un des thèmes de D : les vampires, créatures immortelles, traversent les époques et s’adaptent à l’évolution des sociétés. Prédateurs de l’humain, ils vont faire partie des classes dominantes : noblesse guerrière à l’époque féodale, puis noblesse de cour, bourgeoisie... C’est ainsi qu’ils vont tout naturellement passer du capitalisme industriel à la finance, faisant écho à des problématiques très contemporaines.

Voilà près de vingt ans que vous collaborez avec Bruno Maïorana, comment pourriez-vous qualifier votre relation ? Lui qui est un fan de vampirisme, était-ce à sa demande que vous avez abordé ce récit de D ?

Notre relation est avant tout basée sur l’amitié et une complicité qui nous a permis de réaliser deux séries où dessin et scénario se complètent à merveille. Bruno rêvait depuis longtemps de dessiner une histoire de vampires. Lorsque nous avons terminé Garulfo, je lui ai proposé de lui en écrire une. Le défi était de taille : je savais que Bruno se montrerait très exigeant et qu’il allait être difficile de faire preuve d’originalité dans un domaine aussi exploité que celui des vampires.

Il a fallu près de six années pour que vous veniez à bout de cette trilogie. Cette immersion très réussie au sein de l’époque victorienne demandait-elle beaucoup de travail, ou Bruno a-t-il été occupé avec des comics ?

Dix ans, en fait ! La transition entre une féerie cartoonesque et un drame gothique (sans animaux qui parlent !) n’a pas été facile. ll a fallu s’approprier l’époque et son visuel, et adapter le style au ton du récit. Décors somptueux, figurants innombrables... Bruno, comme à son habitude, n’a pas lésiné sur la qualité graphique et le niveau de détail des planches. Cela prend du temps.

Bruno Maïorana a décidé d’arrêter la bande dessinée, juste après avoir terminé cet album. C’est donc en quelque sorte son héritage qu’il lègue aux lecteurs. Comprenez-vous cette décision ?

Je respecte le choix de Bruno qui ; encore une fois, est plus qu’un collaborateur, c’est un ami. Son cas n’est pas isolé : la situation devient très difficile pour beaucoup d’auteurs de bande dessinée.

Quels sont vos futurs projets ? Eusèbe avec Jean-Luc Masbou ? D’autres albums en préparation ?

Jean-Luc vient effectivement d’achever le premier volet du diptyque consacré à Eusèbe, qui paraîtra en novembre prochain et constituera l’acte XI de De Cape et de crocs. On y apprendra beaucoup de choses concernant le passé du mystérieux lapin, mais on n’y retrouvera ni Armand, ni Don Lope. Pour eux, l’acte X était bien le dernier. Je peaufine encore le premier des deux tomes de L’Âge des chiens, une histoire d’Heroïc Fantasy décalée dont j’assure le dessin. Et je termine aussi l’écriture d’un one-shot : Les Indes fourbes, un récit picaresque ayant pour cadre l’Amérique latine au début du XVIIe siècle. Cette histoire sera dessinée par Juanjo Guarnido.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Du même scénariste, lire Tombée de rideau pour "De Cape et de crocs", ainsi que les chroniques des des tomes 6, 7 et 9.

Lire également notre précédente interview d’Alain Ayroles : "Ce qu’on essaye de transmettre dans De cape et de crocs, c’est le plaisir de la culture."

[1Titre de la biographie que Fawn Brodie a consacrée à Burton, chez Phebus Libretto.

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