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Juanjo Guarnido : « Le dernier Blacksad parle de la littérature américaine et de la pulsion créatrice qui portait la Beat Generation. »

27 novembre 2013 1 Interviews par Morgan Di Salvia
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  • Alors que paraît le cinquième album du polar animalier « Blacksad », Juanjo Guarnido nous parle de son plaisir renouvellé à travailler sur cette série, de ses influences, et de son équilibre personnel entre animation et bande dessinée.

En treize ans, vous avez réalisé cinq albums de « Blacksad ». C’est une série où vous prennez le temps entre chaque album. C’est important, dans le processus de création de la série, de vous octroyer ce temps précieux à une époque de flux tendu, où tout doit aller vite ?

Pas vraiment, en réalité. Un album de « Blacksad » prend une année, une année et demi de travail. Ce qui impose ce rythme, c’est le besoin de faire d’autres choses à côté. J’en reviens à Blacksad avec beaucoup plus de plaisir. Parce ce que c’est ce que je préfère au monde ! J’ai adoré faire « Sorcelleries », je me suis bien amusé aussi sur « Voyageur », c’est agréable de faire d’autres expériences. Dans mon planning, j’ai des projets très différents de « Blacksad », certains sont mêmes très éloignés de la bande dessinée : dessin animé, illustration… Mais je reviendrai toujours à « Blacksad ». Il faut rappeler qu’à la base, ce n’est pas une série qui a vocation à être annuelle. Même l’éditeur ne le souhaite pas. Bon, bien sûr, cinq ans entre deux albums, c’est un peu trop. Le rythme idéal c’est deux ans et demi entre chaque album. Cela dit, la prochaine histoire sera un diptyque, donc les tomes 6 et 7 paraîtront de manière très rapprochée.

Une manière de ne pas laisser les lecteurs trop longtemps au milieu du gué…

Oui. On avait envie de raconter une histoire plus longue, mais les deux volumes sortiront dans la même année. C’est un challenge qui fera plaisir à tout le monde, je pense.

Juanjo Guarnido : « Le dernier Blacksad parle de la littérature américaine et de la pulsion créatrice qui portait la Beat Generation. »
"Amarillo"
cinquième album de la série.

Un des ressorts de cet album, c’est la présence de deux écrivains : un poète et un romancier, qui font tous les deux, et de manière très différente, face au doute de la création, à l’angoisse de la page blanche. Est-ce que c’est un sentiment que vous avez déjà vécu avec Juan Diaz Canalès par rapport à « Blacksad » ?

Peut-être inconsciemment qu’il y avait une petite pression après le succès du premier album. Mais je peux dire en toute franchise que non. On s’amuse. À chaque fois, on a réussi à trouver l’histoire que l’on voulait raconter. À chaque fois, c’est un plaisir. Je jubile à chaque étape du travail : lecture du scénario, storyboard, mise en place de personnages… Lorsque j’ai lu le scénario d’ « Amarillo », j’ai pris beaucoup de plaisir : il y a un double récit, du voyage,… C’était presque une épiphanie : je voyais déjà mon album dessiné, j’ai écrit à Juan pour le féliciter et lui dire que j’étais vraiment chanceux de travailler avec un scénariste comme lui.

Ces deux personnages d’écrivains sont donc complètement fictifs, il n’y a pas de projection ?

Ils étaient des ressorts. Juan avait envie de parler de la littérature américaine, et cette idée de la pulsion créatrice. Et montrer cela du point de vue du mouvement Beat Generation, lui tenait à cœur. Ils sont le cœur de ce récit, mais notre regard sur eux n’est pas totalement complaisant. Ce sont des gens qui ont fait des choses très intéressantes, mais aussi beaucoup de conneries !

Un extrait de "Blacksad" T5
© Guarnido - Diaz Canalès - Dargaud

Après deux albums avec un propos politique, un avec une couleur musicale, on a l’impression que « Amarillo » revient à ce qui était la base de la série, c’est à dire un polar, dans l’Amérique mythique, beaucoup de références au cinéma… Et pourtant, malgré ce retour aux bases, on a l’impression que votre personnage principal a l’air lassé de sa vie de détective et il aurait presque envie de lui tourner le dos…

Absolument ! Il est dans ce piège là. C’est son travail, et il va continuer à le faire. Mais il semblait naturel que quelqu’un de normal, avec des sentiments et des émotions, se fatigue de voir autant de malheurs autour de lui. Par moment, il a même l’impression qu’il est catalyseur de tout cela ! C’est pour ça que Blacksad s’identifie au personnage de Chad, à la fin de l’album. Il se rend compte que la fatalité peut sembler s’acharner sur quelqu’un. Conceptuellement, je trouve que cela est très bien orchestré par mon scénariste.

Les deux écrivains beatniks sont les ressorts
du scénario d’"Amarillo"

Finalement, qu’une série zoomorphe comme « Blacksad » fasse un jour étape dans un cirque, c’est une évidence. Ca vous a permis de développer plus encore l’excellent principe narratif de la série : les animaux sont des totems pour les caractères des personnages ?

Oui. Ce n’est pas évident à la première lecture, mais dans ce cirque, on a exploré un parti-pris particulier : les personnages ne sont pas des personnages humains avec des têtes d’animaux. Ce sont des animaux. Si vous observez bien, ce sont des animaux redressés, ils n’ont pas de corps humains. Certaines intentions narratives subtiles peuvent parfois passer inaperçues ! C’est un risque qu’on a pris à certains moments dans la série. Dans le tome 3, lorsque le professeur devient sourd et qu’il rencontre Blacksad dans l’aquarium, Blacksad parle, il a la bouche ouverte, mais il n’y a jamais de bulles pour lui, on est dans la surdité du docteur. Personne n’a pigé cette scène et pourtant ça nous paraissait évident. C’était flagrant et subtil en même temps, et c’est frustrant quand la scène échappe aux lecteurs !

Ub Iwerks, co-créateur de Mickey Mouse
© DR - The Walt Disney Company

Il y a toujours beaucoup de clin d’œil dans les albums que vous réalisez avec Juan. Le nom du cirque est un hommage direct au cinéma d’animation qui vous est cher : Iwerks – Kupka.

Oui, bien sûr Ub Iwerks était le premier dessinateur de « Mickey Mouse » avec Walt Disney. Et Michael Kupka est un illustrateur des Studios Disney.

Vous qui travaillez dans les deux domaines, que voyez vous comme grandes différences entre la bande dessinée et l’animation ? Ce sont de faux frères : la bande dessinée est un travail très solitaire où l’auteur porte sur ses épaules son univers entier et l’animation est un travail d’équipe, une création collective. Comment envisager les deux métiers, lorsque que comme vous, on se partage entre les deux ?

Simplement, ce sont deux métiers différents ! C’est toujours du dessin, mais les techniques et valeurs en jeux sont différentes et parfois opposées. On me dit souvent que mes scènes sont très dynamiques, et comme je suis animateur on pense que ce sont des poses d’animation. Au contraire ! Dans l’animation, je peux décortiquer le mouvement et le développer sur vingt, trente ou soixante dessins. Alors que dans une bande dessinée, il faut synthétiser en un seul dessin. Je peux vous assurer que ça n’est pas la même chose !

Vous trouvez votre équilibre en passant de l’animation à la bande dessinée ?

La bande dessinée te donne une liberté totale, tu es maître à bord (avec ton scénariste et ton éditeur). En tant que créateurs, la liberté que nous offre François Le Bescond est formidable. Nous sommes à l’écoute de ses suggestions, c’est par exemple lui qui a suggéré les épilogues dessinés dans les pages de garde. Mais pour répondre à votre question et si je voulais résumer mon équilibre je dirais : l’animation est mon métier, l’artisanat pour lequel j’ai été formé et « Blacksad » c’est mon œuvre.

Le félin quitte la Nouvelle-Orléans
pour le Texas

Ça veut que si un jour, quelqu’un vous propose de transposer « Blacksad » dans un film d’animation, vous seriez partagé entre l’envie de confier votre œuvre à quelqu’un d’autre qui l’animerait à sa manière et celle de prendre les commandes vous même ?

Je crois que cette série serait très difficile à transposer en dessin animé ou en 3D. Il y a un projet, avec des prises de vues réelles, et une postproduction en 3D. Je crois que ce serait la meilleure manière de restituer le côté réaliste de « Blacksad ».

Ou la motion capture ?

Je ne suis pas très ami de ce procédé. Je préfère un film tourné en prises de vue réelles et ajouter des effets spéciaux. Il y avait des réussites dans « Le Secret de la Licorne » de Steven Spielberg, mais aussi des choses très ratées. Haddock est fabuleux, mais Rackham Le Rouge est tout à fait éteint. Cela dit, le film dans son ensemble ne m’a pas déplu. Et il a ravivé l’intérêt pour les albums de « Tintin ».

Le film prenait ses libertés avec l’œuvre originale, ce qui est plutôt sain lorsque l’on adapte…

Oui, avec certaines limites. Il faut tout de même garder un lien.

Juanjo Guarnido à Bruxelles
en novembre 2013

Que représente le travail documentaire dans « Blacksad » ?

Oh, j’ai passé ma vie à observer des animaux. Depuis tout petit, je suis féru de documentaires animaliers. Mon moment préféré de la semaine, c’était le documentaire animalier du vendredi soir, avec notre Commandant Cousteau espagnol qui s’appelait le Docteur Félix. Mon frère et moi attendions ça comme un dessin animé, c’était un bonheur. Plus tard, j’ai fait partie de l’équipe qui animait la panthère dans « Tarzan » de Disney. Depuis, je consulte des livres, je visite des zoos, je regarde des films. Puis, pour ce qui concerne les références à la civilisation américaine des années 1950 : ambiance, bagnoles, véhicules, villes,…

"Le Tour de Gaule d’Astérix"
paru en 1965

C’est un travail de recherche. J’ai visité New York plusieurs fois. Lors d’une de ses visites, j’avais acheté 22 kilos de livres ! Je suis également passé par la Nouvelle-Orléans où j’ai accumulé une masse de documentation. Je connais la disposition des maisons de la rue principale dans les années 50 : je suis devenu une sorte d’encyclopédie vivante de l’architecture de cette ville ! (Rires)

Une dernière question rituelle pour conclure : quel est l’album qui vous a donné envie de faire de la bande dessinée ?

Ce n’est pas simple. Je lis de la bande dessinée depuis mes quatre ans. Je me souviens d’albums Disney (des histoires de Carl Barks, sans savoir qui était Carl Barks), des « Mortadel et Filémon » qui sont très connu en Espagne. Mais vraiment l’album qui m’a donné envie d’aller vers l’excellence, c’était « Le Tour de Gaule d’Astérix ». Un dessin parfait. Oh mon dieu, les chevaux encrés par Albert Uderzo !

Juanjo Guarnido à BDBoum à Blois en novembre 2013
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Illustrations : © Guarnido - Diaz Canalès - Dargaud, sauf mention contraire.

Photos : © M. Di Salvia, sauf mention contraire.

A propos de Juanjo Guarnido & Juan Diaz Canalès, sur ActuaBD :

> « Le cinquième Blacksad est déjà commencé. » (Entretien en septembre 2012)

> « En parlant du passé, on aborde aussi les problèmes du présent ! » (Entretien en octobre 2010)

> Blacksad T5

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