Alain Kojele :"C’est important de publier des BD dans nos langues afin de faire rayonner nos cultures"

30 juin 2020 6 commentaires
  • Alain Kojele est l'un des auteurs importants de la bande dessinée congolaise de ces vingt dernières années. Bédéiste, peintre et illustrateur, notre invité est aussi un caricaturiste reconnu qui avait remporté l'édition 2005 du concours "Prix RFI-Reporters sans frontières du Meilleur dessin" pour "Pili-pili".
Alain Kojele :"C'est important de publier des BD dans nos langues afin de faire rayonner nos cultures"
Zamadrogo : Le fils de Sorobia
Alain Kojele © Mabiki

Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs, s’il vous plaît ?

Alain Kojele : Je suis un auteur congolais de BD et je vis en France depuis quatorze ans. Je suis né à Kinshasa le 11 avril 1975. J’ai publié deux albums de BD de style franco-belge aux éditions Mabiki. Parallèlement à cela, j’ai également réalisé des fanzines du temps où je vivais en République Démocratique du Congo. Ceux-ci sont également publiés chez Mabiki.

Quels sont les titres de vos albums et quelles sont leurs thématiques ?

Mon premier album s’intitule Zamadrogo, le fils de Soroba, c’est un one-shot qui a été publié en 2006 aux éditions Mabiki. Celui-ci raconte un conflit générationnel au sein d’une famille congolaise à Kinshasa au début des années 1990. D’un côté, nous avons Zamadrogo qui est un ado peu porté sur les études, qui aime flamber et faire la fête. Il est fan du populaire groupe Wenge Musica et rêve de devenir à son tour musicien.

À l’opposé, nous avons son père Soroba, un fonctionnaire de l’État, un homme droit et honnête qui essaye d’inculquer à son fils l’importance des études. Il est lui-même universitaire mais il est au chômage suite à “la clochardisation mobutienne” qui frappe les fonctionnaires. Je pense que le chômage endémique est toujours d’actualité aujourd’hui.

Il y a un troisième personnage, l’oncle de Zamadrogo, un riche homme d’affaires qui évolue dans le milieu du show-biz kinois. Il propose à Soroba de prendre en charge l’éducation de son fils et ainsi, de l’aider à réaliser son rêve de devenir une star de la chanson. Soroba accepte mais il se rend vite compte que ses efforts pour inculquer des valeurs saines à son fils sont vains car ce dernier prend rapidement goût à cette vie de luxe. Bref, mon album raconte toute la difficulté d’assumer son rôle de père lorsque l’on est désargenté en RD Congo.

À travers Zamadrogo, c’est une photographie du Congo d’il y a trente ans, à l’époque où le pays s’appelait Zaïre, que vous nous proposez. Quelle est votre vision du Congo aujourd’hui en 2020 ?

Ça fait longtemps que je ne suis pas retourné au Congo mais je pense que la situation du pays n’a pas beaucoup changé en trente ans. Le Congo paie encore aujourd’hui les conséquences de sa mauvaise gestion par Mobutu. Et ceux qui sont venus après lui n’ont pas amélioré les choses. Quant à la diaspora qui rentre au pays, je ne crois pas non plus qu’elle ait la volonté d’arranger la situation car si c’était le cas, le pays se serait redressé depuis longtemps. Les Congolais qui vivent en Occident connaissent le fonctionnement d’un État stable, ils savent comment faire pour redresser un pays mais ils ne le font pas. La diaspora congolaise ne pense qu’à ses propres intérêts lorsqu’elle rentre au Congo, selon moi. Ils ne pensent qu’à améliorer leur situation et celle de leurs familles.

Les aventures de Kamuké Sukali
Alain Kojele © Mabiki

Votre analyse est partielle car la diaspora envoie chaque année beaucoup d’argent pour le développement du Congo. Mais vous avez raison lorsque vous évoquez les relations difficiles entre la diaspora et la population restée sur place. Il y a une méfiance réciproque et un manque de volonté politique qui freine la réalisation de projets d’envergure en dépit des efforts des uns et des autres. Je pense que c’est au niveau des mentalités qu’il faut travailler.

Oui je suis d’accord avec vous, il faut faire un gros travail sur les mentalités. Mais la mentalité congolaise a été pervertie par la “kleptocratie” des élites. Voilà pour mon coup de gueule !

Quels sont vos autres réalisations ?

Ma seconde réalisation s’intitule Les Aventures de Kamuké Sukali. Pour l’instant, j’ai publié deux tomes : “Les Feux de l’amour” (2007) suivi de “De Kinshasa à Paris” (2008). Il s’agit d’une série humoristique en lingala qui se démarque de la production BD congolaise actuelle car c’est la première série publiée en couleurs et avec une couverture cartonnée, sur le modèle de la BD franco-belge.

Kamuke Sukali
Alain Kojele © Mabiki

Nous savons qu’il est difficile de vendre des albums de BD en RDC, qu’est-ce qui vous a motivé à tenter ce pari de proposer une série dans les standards de la BD franco-belge, donc plus cher pour les lecteurs ?

Lorsque j’étais enfant, j’ai appris à lire grâce à la BD. Au début, c’étaient mes frères qui me lisaient mes albums préférés d’auteurs congolais tels que Denis Boyau Loyongo. Plus tard, j’ai appris à lire en lingala -ma langue natale- puis en français. Parallèlement à la BD, je suis aussi fan de cinéma et je regardais tous les films qui étaient à ma portée. Je regardais ces films en VF mais lorsque j’ai appris l’anglais et que je me suis mis à regarder des films américains en VO, je me suis aperçu que les doublages en français n’avaient pas la même puissance que les dialogues en VO. Cela m’a fait réaliser l’importance de découvrir une œuvre dans sa langue originale. En dépit des difficultés que traverse le Congo depuis soixante ans, ce pays demeure un grand pays avec une puissante culture reconnue dans toute l’Afrique et même dans le reste du monde. Il suffit de voir le succès que connaît la musique congolaise depuis des décennies avec de grands artistes tels que Tabu Ley, Papa Wemba, Koffi Olomide, Fally Ipupa ou Innoss’ B pour les plus récents. Cela m’a encouragé à proposer des albums non plus en français mais en lingala, qui est une des langues principales de la RD Congo.

Zamadrogo : Le fils de Sorobia

Certes, je n’ai pas vendu beaucoup d’albums mais j’estime qu’il est important d’innover, d’essayer d’élever nos standards pour le plaisir de nos lecteurs. Je pense que c’est comme cela que l’on fera rayonner la BD congolaise et notre culture. Et cela passe aussi par l’édition de beaux livres, il faut le fond mais aussi la forme.

Vous savez lorsque j’étais enfant, les journaux belges tels que Le Soir étaient publiés en lingala car les Belges avaient compris que pour toucher plus efficacement le public zaïrois (entre 1971 et 1997, la RD Congo s’appelait le Zaïre, NDLR), il fallait publier les journaux dans les langues locales. Les missionnaires belges ont appris les langues locales pour propager l’Évangile. C’est important de maîtriser les langues. Lorsque je me rends à Wavre chez mon éditeur Bienvenu Sene Mongaba, je constate que sa fille apprend le coréen car c’est une lectrice de Manhwa et elle est séduite par la culture coréenne. C’est la raison pour laquelle j’ai publié Kamuké Sukali en lingala, afin de ramener les lecteurs dans notre culture.

Quel a été votre cursus ?

J’ai toujours dessiné, je pense que j’avais des dispositions pour le dessin. À l’école, je réalisais souvent des dessins humoristiques pour faire rire mes amis. Néanmoins, j’ai quand même été à l’Académie des Beaux Arts de Kinshasa où j’ai suivi des cours de publicité car à l’époque, c’était le seul cursus qui se rapprochait de ce que je voulais vraiment faire, la bande dessinée. Hergé est aussi un des auteurs qui m’a donné envie de faire de la BD. Le premier album de Tintin que j’ai lu c’était “Les Sept boules de cristal”, cet album m’a beaucoup marqué !

Ce n’est pas “Tintin au Congo” le premier album d’Hergé que vous aviez lu ?

Non. Lorsque j’ai lu pour la première fois “Tintin au Congo”, je n’ai pas tout de suite vu le racisme car je ne m’identifiais pas aux Noirs qui étaient représentés dans l’album. À l’instar de beaucoup de Congolais qui ont fait des études, je m’identifiais aux Blancs car le Congo était une colonie belge et nous avons été très imprégnés par la culture et l’éducation de ce pays. Nous avions appris à réfléchir comme des Belges. Mais il faut faire beaucoup d’efforts pour déconstruire notre propre éducation. Les Belges nous ont apporté aussi de bonnes choses, je ne peux pas le nier. Mais je ne pense pas qu’ils l’ont fait pour l’amour des Congolais, selon moi c’était pour l’amour du Congo. Je parle des Belges qui avaient une mentalité coloniale, ce qui n’est pas le cas de tous les Belges. Aujourd’hui, chaque peuple comprend sa dignité et il y a des choses qui se faisaient à l’époque qui ne passeraient plus du tout aujourd’hui.

Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille actuellement sur un album dédié à Patrice Lumumba. C’est notre héros national et je pense que pour sauver le Congo, il faudrait plus de jeunes hommes et de jeunes femmes animés par sa mentalité, marquée par le sens de l’État et par l’amour pour le peuple congolais.

Zamadrogo : Le fils de Sorobia
Alain Kojele © Mabiki

Voir en ligne : Découvrez "ZAMADROGO, le fils de Soroba" sur le site des éditions Mabiki

(par Christian MISSIA DIO)

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6 Messages :
  • "Et cela passe aussi par l’édition de beaux livres, il faut le fond mais aussi la forme."

    Et ce serait bien que ce fond et cette forme ne soit pas calqués sur la bande dessinée franco-belge. Que le dessin, la mise en scène, la typo, la forme des bulles, les codes graphiques soient décolonisés. Qu’on puisse voir du premier coup d’œil que ça ne peut-être qu’africain, ni européen, ni américain. Il faut faire rayonner votre culture congolaise en puisant dedans, dans sa richesse, sa singularité, pas en sombrant comme de trop nombreux occidentaux dans l’appropriation culturelle. Je rêve d’une bande dessinée totalement congolaise.

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    • Répondu par kyle william le 1er juillet à  08:32 :

      Et ce serait quoi une BD « décolonisée » et 100% congolaise ? Je me méfie toujours de la condescendance mais aussi des incantations identitaires et du désir de pureté. La BD franco-belge est-elle 100% franco-belge ? Il me semble que Jijé, Morris, Jacobs et même Hergé étaient profondément influencés par la BD américaine.

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      • Répondu le 1er juillet à  15:47 :

        Quelque chose comme l’architecture usonienne de Frank Lloyd Wright qui s’est affranchie des codes européens. Pas de l’architecture internationale, le contraire !
        Jijé, Morris, Jacobs et Hergé ont été influencés par la bande dessinée américaine pour en faire autre chose. C’est cette autre chose que je rêverais de voir apparaître. Pas une copie de nos codes graphiques pour faire professionnel.

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        • Répondu par kyle william le 1er juillet à  18:41 :

          En quoi s’agit-il de « nos » codes ? Je trouve cette injonction un peu condescendante ; ça me fait penser au discours de Sarkozy sur « l’homme africain pas assez entré dans l’histoire ».

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          • Répondu le 2 juillet à  05:57 :

            Codes d’un langage (écrit, oral, plastique, graphique, musical, architectural, vestimentaire…). De la même manière qu’il est important de publier dans plusieurs langues, il est important de publier des images différentes, qui répondent à d’autres codes graphiques. Richesse, diversité et pluralité des cultures plutôt que leur appauvrissement à coup de stéréotypes imposés par quelques puissances économiques impérialistes. L’intelligence d’Aimé Césaire plutôt que l’ignorance de Nicolas Sarkozy.

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            • Répondu par ogoula le 5 juillet à  23:51 :

              Je pense que c’est une étape. Ayant été fortement impregné de la culture belge, il est normale qu’il en reprennent les codes dans ses BD. Il est en quelque sorte pionnier. Quand son succès aura suscité d’autre vocations, le vivier d’artistes sera plus grand, et certains innoveront certainement pour se distinguer.

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