Albert Algoud : « Le Capitaine Haddock demeure le plus complexe et le plus humain des personnages de Tintin, ce qui explique qu’il soit également le plus populaire »

8 janvier 2021 8 commentaires
  • Le 2 janvier 1941 apparaîssait pour la première fois le Capitaine Haddock dans "Le Soir Jeunesse...", supplément pour enfants du "Soir volé", et, dès la semaine suivante, soit le 9 janvier 1941, il fait la connaissance de Tintin. Le célèbre capitaine fête donc cette semaine ses 80 ans de sa rencontre avec le reporter à la houppe. Nous lui rendons hommage en compagnie d'Albert Algoud, l'auteur des "Jurons du Capitaine Haddock".

Dans votre Intégrale des jurons du Capitaine Haddock, vous dites de lui qu’il est le plus populaire des héros des aventures de Tintin. À quoi est-ce dû selon vous ?

La popularité d’Haddock est avant tout due à sa complexité. Avant lui, il y avait déjà des personnages hauts en couleurs, comme la Castafiore, les Dupondt et Milou. Mais il manquait un personnage à l‘humanité complexe. Or, la première rencontre entre Tintin et Haddock est d’une violence incroyable ! Haddock est à la dérive, atteint de delirium tremens, une véritable épave ce qui est le comble pour un marin de la marine marchande. Il faut d’ailleurs vingt pages avec Tintin avant qu’il ne prenne de l’épaisseur, lorsqu’il marche dans le désert, puis qu’il invective les brigands grâce à ces premiers jurons qui deviendront bien vite indissociables du personnage.

Pour revenir à sa popularité, je pense qu’il a plu aux adultes, mais aussi aux plus jeunes qui voient en lui un grand enfant. En effet, Haddock peut adopter un comportement infantile et immature de manière déroutante, alors que Tintin se comporte étonnamment en adulte bien qu’il semble beaucoup plus jeune.
Enfin, cette popularité est due à Hergé qui eu l’audace d’imposer un héros alcoolique et intempérant. Les détracteurs de Tintin se trompent d’ailleurs en édictant que cet univers est moralisant, car le personnage d’Haddock est tout sauf moralisant ! Et cela permet justement de charmer tous les lecteurs, qu’ils soient petits ou grands.

Albert Algoud : « Le Capitaine Haddock demeure le plus complexe et le plus humain des personnages de Tintin, ce qui explique qu'il soit également le plus populaire »

Haddock est aussi le plus humain des personnages principaux de l’œuvre d’Hergé, celui dans lequel le lecteur se retrouve volontiers ?

Bien sûr, il est touchant dans son humanité et sa complexité. Il n’est pas le seul bien entendu : citons par exemple Séraphin Lampion, irritant personnage. Mais Haddock demeure le plus complexe de tous : il possède à la fois cet aspect sédentaire, et cette envie comme Tartarin de bondir vers l’aventure pour sauver Tintin. Ce double postulat de partir avec la tentation de rester, le rend très humain et proche comme nous. Il est à la fois ordinaire, et extraordinaire ! Ce qui en fait un personnage fort qui marque les imaginations et qui va survivre à l’œuvre en elle-même.

Oui, Haddock est un personnage que j’aime beaucoup, car il suscite l’enthousiasme et la sympathie, car ses défauts renforcent notre attachement.

Dans ses emportements comme dans ses bévues, il parvient à provoquer autant de l’amusement que de l’intérêt, tout en étant source d’aventures. C’est le parfait équilibre ?

C’est une bonne définition du fonctionnement du personnage. Il me vient aussi le parfait exemple pour l’illustrer : dans Tintin au Tibet, il arrive avec les autres sur le lieu du crash aérien et saisit cet ours en peluche, il est très ému ! Mais très vite, par pudeur, il s’emporte par la suite afin de ne pas être pris en faiblesse.
On parle souvent de ses colères, mais lorsqu’il est sobre, Haddock est un magnifique pince-sans-rire. Rappelez-vous ces répliques face à la Castafiore, lorsqu’il sort de tordantes réparties entre ses dents. Ou quand il se découvre pour prier dans Le Trésor de Rackham le Rouge, provoquant l’étonnement des Dupondt, mais aussi de Tintin, afin de lâcher que selon leurs calculs, ils sont au milieu de la Basilique Saint-Pierre à Rome : c’est magnifique !

Hergé a-t-il parachevé ce personnage en lui attribuant ce fameux ancêtre, le chevalier de Haddoque, une généalogie que ne possèdent pas les autres personnages ?

Effectivement, même si cette généalogie reste assez énigmatique, car le nom du chevalier très ancienne France s’est transformée on-ne-sait-comment avec cette consonance plus anglo-saxonne. Quoiqu’il en soit, vous avez raison : par rapport à tous les autres personnages, Hergé donne un relief complémentaire au Haddock avec cette généalogie. Une ascendance dans la marine, comme s’ils étaient marins de père en fils, et ce, dans un album fantastique ponctué d’allers-retours entre les époques ; un voyage spatio-temporel rendu compréhensible par le génie narratif d’Hergé. Pas besoin de relire tous l’album lorsqu’on le réouvre, la magie opère directement, ce qui démontre qu’il reste un chef d’œuvre de la bande dessinée.

Autre particularité d’Haddock qui le rend aussi humain qu’attachant : les deux parts de sa conscience qui s’adressent à lui, sous la forme d’un ange et d’un diable. Si cela se produit parfois pour Milou, ce n’est jamais le cas pour Tintin.

Non, ce n’est jamais le cas de Tintin ; lorsqu’il est ivre, c’est malgré lui et pas parce qu’il a bu, puis il se met à chanter de l’opéra, alors qu’Hergé disait détester cela. Quant à Haddock, son petit ange et son diable lui confèrent une véritable vie intérieure, on touche alors la conscience des personnages. C’est d’ailleurs le lien qui réunit Haddock à Milou : le capitaine est arrivé au moment où la série devenait plus charpentée et vraisemblable. Il fallait que la parole se déplace d’un Milou pour retrouver un véritable personnage humain. C’est justement un des aspects qui démontrent la richesse et de la finesse de cette œuvre.

Dans votre intégrales de jurons, on enrichit non seulement notre vocabulaire mais l’on apprend que des injures ont évolué, certaines en remplaçant d’autres. Pour quelles raisons ?

Je ne peux pas mettre à la place d’Hergé et de ses collaborateurs, mais je pense principalement qu’il a voulu éviter à certains moments la répétition et souligner l’effet humoristique. Puis, il y a sans doute une forme d’autocensure pour la « Fatma de Prisunic » dans Coke en Stock, une connotation xénophobe qui a été corrigée. Autre exemple avec la disparition de « Clysopompe », une invective formulée par Haddock lors de la prépublication des récits en strips dans le journal et qui désigne un instrument destiné aux lavements : Jacques Van Melkebeke s’est fait passer pour le père d’un jeune lecteur en écrivant à Hergé regrettant ce que son enfant allait apprendre lorsqu’il se renseignerait sur le sens de ce mot. Au-delà du canular, Hergé a estimé qu’on frisait la grossièreté et l’a fait retirer de ses futurs albums. Malgré tout, je l’ai laissé parmi les jurons car l’anecdote est rigolote.

Il faut admettre que la force des jurons du Capitaine est justement d’éviter les allusions scatologiques ou sexuelles qui pullulent normalement dans ce cas, pour leur préférer des mots peu usités. Sortis de leurs contextes initiaux, ceux-ci parviennent à provoquer des sons et des rythmes qui donnent de l’épaisseur aux colères d’Haddock.

Jacques Tardi avait le désir de réaliser un récit avec Haddock comme personnage central. Il disait même que « Le Capitaine Haddock [était] le vrai héros des aventures de Tintin ». Pensez-vous que cela soit possible de faire évoluer Haddock sans son « contre-faire-valoir » Tintin ?

J’émets des doutes… Oui, de prime abord, je comprends que Tintin semble un peu plus fade, malgré des sensibilités cachées mais intéressantes. Mais sans Tintin, comment entrevoir cet univers qui gravite autour de lui (Dupondt, Milou, Castafiore, Tournesol, Lampion et les autres) ; il est formé par des personnages extraordinaires mais aussi toute une galerie d’individus peu reluisants. Tout cet univers ne tient que par la clef de voûte qu’est Tintin, sa personnalité positive quoiqu’un peu plus lisse. Sans Tintin, je crains alors qu’Haddock ne bascule soit dans ses travers d’alcoolique impénitent, ou alors dans ceux d’un châtelain sédentaire.

Même si je suis un peu puriste, je dois également avouer que j’aime aussi beaucoup Jacques Tardi ! Non seulement, il admire et maîtrise très bien l’œuvre d’Hergé, mais en plus, avec un artiste d’une telle puissance, tant par le dessin et que par l’imagination, peut-être que cela aurait du sens. Et puis Haddock possède indéniablement un côté "Tardi" ! Qui sait…

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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L’Intégrale des jurons du Capitaine Haddock, édition revue et corrigée d’Albert Algoud - Casterman.

Lire également : Un générateur d’insultes du Capitaine Haddock

Tous les visuels sont © Hergé - Moulinsart, 2021.
La photo d’Albert Algoud est © Getty images.

 
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