Alexis Nesme (Les enfants du Capitaine Grant) : "Ce qui m’intéresse, c’est de construire mon dessin à partir des lumières et des couleurs"

3 mai 2011 1 commentaire
  • Le deuxième tome, très attendu, [des {Enfants du Capitaine Grant}->11735] plonge une nouvelle fois le lecteur dans l'univers imaginé par Jules Verne. Alexis Nesme y évolue comme un poisson dans l'eau en mélangeant un dessin classique avec des touches de modernité. Et un travail des couleurs remarquable.

Pourquoi avoir porté votre choix sur Jules Verne et Les enfants du Capitaine Grant ?

Je suis arrivé sur ce projet un peu par hasard. Avec Eric Omond, on avait un projet d’adaptation de Frankenstein. Quand on a proposé ce projet, on a découvert qu’une collection d’adaptation littéraire était en train de se faire chez Delcourt. Et Frankenstein était déjà en cours d’adaptation. Mais Jean-David Morvan [le directeur de la collection] m’a dit qu’il fallait qu’on fasse quelque chose ensemble. Il m’a demandé de trouver un roman à adapter. L’univers de Jules Verne me plaisait, parce que je suis un peu plus illustrateur que dessinateur de BD. L’univers de cet auteur me correspondait bien. Il y avait déjà quelques romans de Verne qui étaient en cours d’adaptation, donc j’ai dû me pencher sur d’autres, un peu moins connu. Je ne connaissais pas Les enfants du capitaine Grant, et quand je l’ai lu, ça m’a tout de suite plu. D’abord parce que c’était drôle et haletant. Et puis aussi parce qu’il était partagé en trois parties et en le lisant, j’imaginais trois livres différents.

Alexis Nesme (Les enfants du Capitaine Grant) : "Ce qui m'intéresse, c'est de construire mon dessin à partir des lumières et des couleurs"
Clin d’oeil aux couvertures des éditions Hetzel, premier éditeur de Jules Verne
(c) Nesme/Delcourt

La bande dessinée est très précise en ce qui concerne les costumes, les décors. Ça a été un gros travail de documentation ?

Oui, mais je n’avais pas envie non plus d’être trop rigoureux. J’ai besoin d’une grosse base de documentation, notamment pour les navires, l’architecture, les paysages, mais j’avais envie de la dépasser un peu. Il y a des fautes, des déformations qui créent un ton onirique. Il y a pas mal de détails pour lesquels je n’ai pas de documentation comme les villages d’antan en Australie. Je m’inspire des écrits de Jules Verne et de la doc sur l’architecture européenne dans les colonies. J’essaye de mixer ses descriptions et mon désir de décalage.

C’est du réalisme un peu adapté.

Voila, et pas très rigoureux non plus. Pour les costumes, je m’inspire de l’époque victorienne, de belles choses qui me plaisent, de costumes de marine. Mais je ne vais pas regarder si on est sûr de trouver ça en Ecosse ou en Angleterre. Je veux avoir un univers cohérent, qui me plaise plastiquement. Dans le deuxième tome, pour l’architecture australienne, je voulais faire quelque chose de riche, avec des poutres travaillées, des cheminées un peu déformées, quelque chose d’un peu plus joli ou magique qu’à l’époque. On imagine que les colons qui arrivaient en Australie faisaient des cabanes de pierre rustiques. J’essaye de magnifier un peu. Mais en même temps, comme on n’a pas de doc sur ça, je peux faire ce que je veux (rires).

Un intérieur plausible, mais inventé.
(c) Nesme/Delcourt

Et les cartes qui sont insérées dans l’album sont authentiques ?

C’est un peu comme pour l’architecture. Je trouve les cartes du XVIèmes siècle plus intéressantes, parce qu’avec plus de dessins, un peu plus fausses, exagérées. Je sais très bien que les cartes du XIXème siècle étaient très précises, très nettes, très claires. Je préfère les vieilles cartes.

Alors pour continuer dans la fantaisie, les personnages sont zoomorphes. Cette fois, on se rend compte que ce n’est pas la réalité (rires).

Oui, c’est moins rigoureux. En fait, ça vient de deux choses. Un collectif sur les fables de La Fontaine auquel j’avais participé chez Delcourt et qui m’avais beaucoup plu, notamment pour le travail des textures avec les plumes, les fourrures. Et puis le ton du roman de Jules Verne est assez drôle et léger, même si les héros passent dix fois près de la mort. Je trouvais que c’était bien de retrouver ça dans le dessin.

Tout en gardant un fort réalisme dans les visages. On n’est pas chez Disney ici. Ce qui peut poser un problème d’expressivité par rapport à un visage humain.

Effectivement, selon les animaux, c’est plus ou moins facile de leur donner des expressions. Pour Paganel, qui est le personnage le plus marrant du récit, je voulais un visage avec une grande bouche, de grands yeux, j’ai donc choisi une grenouille, d’autant plus qu’il est Français. C’est vrai que les autres, et on retrouve ça dans les gravures de l’édition originale, sont plus dans la retenue, à l’Anglaise. Finalement, ce côté un peu figé convient bien au ton du roman.

Insertion d’une carte ancienne
(c) Nesme/Delcourt

Et comment s’est fait le choix des animaux ?

D’abord par rapport au caractère décrit par Jules Verne. Pour le gros personnage râleur et bougon comme le major, on va penser à un ours. Pour Lord et Lady Glenarvan, il fallait un animal imposant, je ne pouvais pas mettre un lapin ou une chèvre, ce sont donc des tigres. Après, pour les indigènes des régions traversées, j’avais plutôt envie de m’attacher aux animaux endémiques du lieu. En Australie, ce sont des koalas, des marsupiaux, des renards volants. Même si ce n’est pas toujours évident. Pour le troisième tome qui se déroule en Nouvelle-Zélande, il n’y a quasiment pas de mammifères sur l’île à l’époque. Et je n’ai pas particulièrement envie de travailler avec des kiwis. Donc je vais me rapprocher de la faune australienne.

Pourquoi avoir choisi un dessin réaliste ?

D’abord, Jean-David voulait quelque chose d’assez adulte pour cette collection. Et puis de mon côté, ça faisait un moment que j’avais envie de travailler dans le dessin réaliste. Avec le Capitaine Grant, je peux également travailler les détails, quelque chose que j’aime bien.

Et avec un travail remarquable en couleur directe.

C’est ma façon d’appréhender le dessin. Chez les auteurs de BD, chacun a sa préoccupation. Certains c’est le trait, d’autres le style. Moi ce qui m’intéresse, c’est de construire mon dessin à partir des lumières et des couleurs. Des lumières rasantes, la chaleur des couleurs, des contrastes de clair-obscur ou des contrastes colorés comme du jaune au bleu par exemple. A la limite, je ne dessine pas très bien si c’est en noir et blanc.

Le travail des couleurs crée les ambiances
(c) Nesme/Delcourt

Vous travaillez sur quel format ?

Deux fois plus grand, du A3.

Il y a certaines cases qui doivent être complexes ?

Oui, mon marchand de fourniture s’étonne souvent que je lui demande le stylo le plus fin qu’il ait, la plume la plus fine et le pinceau à 5 poils (rires). Mais je ne travaille pas plus grand, parce que je n’arrive pas à me limiter dans le niveau de détail. Si je travaillais sur un plus grand format, je mettrais encore plus de détails, plus de poils dans les fourrures, ça deviendrait maladif. là, il y a au moins ça qui me retient, la taille des cases.

Certains de vos ciels rappellent des tableaux du XVIIIème siècle. Quelles sont vos références picturales ?

J’en ai beaucoup. Je me suis inspiré de la peinture classique pour faire mes cases. D’abord en salissant les couleurs, en désaturant, en faisant des ciels un peu jaunes. J’ai inséré des cadres baroques de tableaux autour des cases. Et pour les paysages, je me suis plutôt inspiré d’une peinture que d’une photo.

Un exemple de case encadrée comme un tableau
(c) Nesme/Delcourt

Ça colle très bien avec Jules Verne.

Oui, j’avais envie de retrouver cet univers XIXème. Alors on peut dire que ce n’est pas très moderne, mais j’ai essayé d’ajouter du dynamisme dans le style des personnages, dans les cadrages et les perspectives.

Pour le projet Frankenstein, vous collaboriez avec un scénariste. Avec les Enfants du Capitaine Grant, vous êtes seul.

En fait, le projet avec Eric Omond était très décalé. Pour la collection Ex-Libris, il fallait une adaptation assez fidèle à l’œuvre originale. Moi, ça m’arrangeait beaucoup de travailler seul, notamment pour toucher à la mise en scène, et ça me faisait un palier pour raconter mes propres histoires par la suite. Le texte de Jules Verne étant une bonne béquille en ce qui concerne les dialogues.

En ce moment, vous êtes sur le tome 3 ?

Oui, il est prévu dans un an et demi environ. Le dernier tome de la série.

Et ensuite ?

C’est encore flou, mais j’ai bien envie de me lancer dans une histoire dont j’aurai écrit le scénario. Retourner dans l’ambiance XIXème pour un autre projet, ça ne me dérangerait pas non plus. Et puis la frustration d’être coincé dans des petites cases dans cette BD m’a donné envie de faire des albums jeunesse avec des grandes illustrations, dans cette technique là.

(par Thierry Lemaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo en médaillon (c) Olivier Roller

A propos d’Alexis Nesme, sur ActuaBD :

> Les Enfants du Capitaine Grant T2

> "J’ai eu le plaisir de tout faire à la main" (entretien en juin 2009)

> Grabouillon adapté en dessin animé

 
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1 Message :
  • J’aime beaucoup l’histoire, le dessin et les animaux. Bravo pour votre extraordinaire travail, c’est enthousiasmant. Et bravo aussi à Delcourt ! C’est un travail de goût, que je n’ai pas du tout envie de ranger tout de suite sur une étagère, il faut d’abord jouir de chaque image et de chaque texte avec délectation. Le moment venu, il ira se ranger à coté de Proust de chez Delcourt aussi.

    Je pose une question : je suis surpris par le profil très effilé du bâtiment (ex, T2, p.6, ou dans le T.1 la grande vignette "la bouteille fut déposée...") et sa position très hors de l’eau. Est ce dû à une vision onirique ou à une réalité que j’ignore ?

    En tout cas, je redis, un tel travail que le vôtre est un bonheur à découvrir. J’ai fait de la pub sur mon profil facebook.

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