Fabio Viscogliosi sans escales

26 octobre 2020 0 commentaire
  • « Viscogliosi », un nom qui glisse sur la langue comme les pneus d’une Vespa après trois Spritz… Pas étonnant que sa dernière publication chez L’Association s’appelle « Cascade ». À moins que ce titre n’évoque plutôt le goût de l’auteur pour la mécanique de la pensée, avec ses rebondissements successifs d’idées et sa volonté de mettre à nu un courant de conscience à la fois intime et poétique, dans un flux intarissable d’images comme de mots ? Dans tous les cas, si les odyssées du quotidien ne vous filent pas le mal de mer, bienvenue à bord du seul dériveur à vitesse de croisière lente que je connaisse.

« Je dessine souvent dans un état de semi-conscience, tôt le matin, surpris par ce qui déboule sur le papier, ces personnages en costumes bizarres, ces situations en suspension, ces lignes en torsades qui reviennent sans cesse. Avec le temps, j’ai tendance à croire que la main est comme le vent – elle souffle où elle veut. » Fabio Viscoglioisi

Fabio Viscogliosi a tout du dahu transalpin : mythique pour certains, mystérieux pour les autres, ce fils de plombier italien reste le trésor le mieux gardé de la bande dessinée depuis celui de Rackham le Rouge. C’est pourtant l’une des meilleures épées qu’ait connu le 9e Art hexagonal depuis les 90’s (dixit Blutch). Ses fables muettes, où des zozos à tronche de bestiaux se coltinent des affres existentielles, sont dépouillées et biscornues comme le storyboard d’un film de Buster Keaton croqué par George Herriman. Da Capo (L’Association, 2010) ou encore Ma Vie De Garçon (Attila, 2010) demeurent à ce jour des petits chefs d’œuvre en noir et blanc de métaphysique anthropomorphe.

Fabio Viscogliosi sans escales
Fabio Viscogliosi à la batterie
Photo : Manuel Plaza

En sus du dessin, Fabio Viscogliosi se consacre à l’écriture. Dans trois livres autobiographiques - Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit (2010), Mont Blanc (2011) et Apologie du Slow (2014) - tous parus chez Stock, il cisèle dans la feuille un autoportrait en creux de la vague, mélancolique à souhait, où de frêles esquisses de récits et des ébauches de souvenirs dessinent toute une vie en minuscule d’imprimerie. C’est beau, jamais plombant malgré la vie et ses coups bas. Harpo (2020), publié chez Actes Sud, son dernier livre en date, raconte les errances apocryphes du plus silencieux des Marx Brothers à la suite d’un accident de voiture sur les routes enneigées de France et qui l’aurait laissé amnésique. Parenthèse en pointillées plus qu’enchantée, ce roman initiatique de milieu de vie, loin de vouloir combler les lacunes d’une mémoire en friche, nous démontre qu’une vie est bien plus qu’une simple addition de souvenirs et que les circonstances précèdent toujours l’essence.

Harpo Marx à l’écoute
Photo : DR

Entre ses deux pratiques, Fabio Viscogliosi fait figure d’acrobate, toujours sur le fil, tel un chat qui entame sa neuvième vie. D’ailleurs, question souplesse, lorsqu’il peint Fabio touche très facilement les orteils de l’abstraction sans plier les genoux de la figuration. Une question de training sans doute… Une pratique quotidienne, sur feuille ou sur toile, dont le registre graphique ne s’éloigne jamais vraiment des codes de la bande dessinée. Une belle prouesse qui vaut à ses peintures des séjours réguliers sur les murs de la galerie espagnole L21 à Majorque.

Fabio Viscogliosi, 2019, acrylique sur toile -162 x 130 cm
© Fabio Viscogliosi

Sinon, je reste convaincu que, quand Fabio ne touche pas à ses pinceaux, c’est qu’il fait des tubes. À cette heure, il a trois albums solo au compteur- Spazio, Fenomeno et Rococo – et un quatrième dans le collimateur chez l’excellent label Objet Disque. Ces disques, dont les rengaines sucrées-salées comme une panna cotta noyée de larmes, bercent de leur langueur mes grasses mat’ dominicales et sont un pur régal pour tous les amateurs de pop minimaliste et intimiste roucoulée en français ou en italien.

Je tiens à m’excuser auprès de ceux qui trouveraient cette introduction un peu longuette voire superflue. Pour ma défense, sachez que Fabio Viscogliosi occupe une place de choix dans mon panthéon personnel en panetone (coincé entre Massimo Mattioli et Dino Buzatti, juste derrière Franco Battiato), et que j’ai eu le plaisir de travailler avec lui à de nombreuses occasions en tant que commissaire d’exposition. Mais je pense sincèrement que tous les éléments constitutifs de ce long CV d’artiste peuvent avoir leur importance quant à l’appréhension de Cascade, paru chez L’Association en septembre 2020.

Cascade © Fabio Viscogliosi / L’Association 2020

Revenons donc au livre.

Dans son dernier album, Fabio Viscogliosi enchaîne par intervalles plus ou moins réguliers quatre types de récits dessinés.

Cascade © Fabio Viscogliosi / L'Association 2020

  • Des planches au gaufrier rigide de six cases format paysage, dont la composition n’est pas sans rappeler certaines toiles abstraites de l’auteur aux couleurs franches et contours nets. Un texte court, en typo roman et découpé sous chaque cases, évoque une tranche de vie à la première personne du singulier. Les dessins ont beau tirer vers l’abstraction, on ne peut s’empêcher de toujours y voir un panorama bucolique, un horizon coloré. Les souvenirs ainsi égrenés forment une sorte de vadrouille mentale dans un lieu à la fois étrange et familier où la nostalgie menace sans jamais vous submerger.
Cascade © Fabio Viscogliosi / L’Association 2020
  • Des bandes dessinées titrées « Miscellanous » quasi muettes et à la composition flottante, laissent la part belle aux objets, aux personnages anthropomorphes et à quelques bulles dont les rares paroles semblent tirées de bouts de conversations ou de chansons populaires. Vision parcellaire d’historiettes bredouillées, les cases s’entrechoquent plus qu’elles ne se répondent, tintent et résonnent avec d’autres plus lointaines. Le sens ricoche et se fait giratoire, mais si le lecteur est convié à en trouver un, ou du moins le sien - comme l’indiquent des panneaux fléchés - ne vaudrait-il pas mieux ralentir la lecture et profiter du paysage ?
Cascade © Fabio Viscogliosi / L’Association 2020
  • Des grandes vignettes format carré, avec en cartouche un texte écrit dans une typographie tout en rondeur, concoctée par le dessinateur américain Richard McGuire et qui se marie parfaitement au trait de l’auteur. Les dessins représentent un âne ou un chien, alter ego de Fabio Viscogliosi, dans des décors champêtres ou intérieurs dans lesquels, par le biais de posters ou de livres, apparaissent les influences plastiques et littéraires de l’auteur. Les textes en bas de pages sont pour la plupart des réflexions sur l’art ou l’œuvre de certains de ces artistes. Des haltes méditatives où les inspirations comme les références servent de boussole au lecteur.

Cascade © Fabio Viscogliosi / L'Association 2020

  • Trois histoires à la composition plus classique jusque dans leur découpage, mais toujours avec des dessins au bord de l’abstraction. Cette fois-ci, des cartouches s’incrustent dans les images avec un texte à la première personne du singulier. À la place des éléments narratifs ou descriptifs habituels se trouvent des paroles de chansons empruntées à Bob Dylan, Jonathan Richman et Tracey Thorn. Ces chansons, que l’on devine chères à l’auteur, une fois transformées en histoire, sont comme de lointaines ritournelles, celles que l’on siffle pour se rassurer lorsqu’on est perdu ou bien quand on retrouve enfin le chemin de la maison.

L’ouvrage se conclut par quelques pages d’annotations où des anecdotes personnelles viennent éclairer certaines planches. Le plaisir de lecture se voit donc renouvelé grâce à ces micro-nouvelles - aux faux-airs de notes de bas de pages - qui viennent ancrer les récits dans le réel sans pour autant faire disparaître leur mystère.

À mille lieues du journal intime ou de la bande dessinée autobiographique, Cascade, avec sa constellation de références et ses jeux d’influences, a le charme de ces almanachs nautiques prisés par les navigateurs et qui décrivent, entre autres, les positions d’une sélection des corps célestes pour déterminer la situation des navires en mer au jour le jour. C’est toujours pratique, mais rien n’empêche de croiser de temps à autres quelques vaisseaux fantômes à la dérive, même dans son salon.

Cascade © Fabio Viscogliosi / L’Association 2020

Au fil de ma lecture, j’ai entamé une correspondance avec Fabio Viscogliosi, dans laquelle je lui faisais part de mes réflexions. Voici ses réponses.

Comment as tu débuté le livre Cascade ? Tu avais déjà le livre en tête ou bien as-tu as accumulé du matériel avant de te lancer ?

Fabio Viscogliosi : « J’avais dessiné trois ou quatre pages dans cet esprit, il y a une dizaine d’années. Je suis littéralement retombé dessus dans mon grenier : c’était à Noël 2018, je cherchais des jouets avec ma fille, et mon pied s’est posé sur ces pages, j’y ai vu un signe du destin. Je les redécouvrais soudain avec un nouvel œil, et j’ai eu envie de les reprendre. Je les ai colorées avec une gamme que j’utilise dans mes tableaux, en constatant qu’il y avait une unité qui apparaissait, même si les pages empruntaient des constructions visuelles différentes.

L’unité vient des couleurs et du propos sous-jacent, le point de vue qui court d’une page à l’autre. C’était important pour moi, cette jonction entre des formes apparemment distinctes, entre l’abstrait et le figuré, pour dire les choses simplement. Jochen Gerner et Julia Marti ont vu ces pages, et très vite ils m’ont suggéré d’en faire un livre, respectivement à L’Association et aux Éditions Moderne en Suisse. Je me suis pris au jeu, et j’ai écrit / dessiné le livre sur une année, 2019. » 

Tu as un goût prononcé pour les titres. Comment les choisis-tu ? On retrouve certains titres de tes chansons ou de chapitres de livres dans tes bande dessinées ; Cascade est aussi le titre d’un des morceaux de ton album Fenomeno.

FV « Oui, c’est une drôle d’affaire, cette histoire de titres. J’ai toujours pensé qu’ils avaient une fonction de déclencheur. C’était déjà le cas dans mes premiers livres, comme L’Œil du Chat, par exemple. J’ai pas mal écrit là-dessus, en essayant de saisir ce qui se passe dans ce processus, cette petite explosion initiale qui lance les choses, qui active la mémoire et l’imagination, qui donne envie d’écrire ou de dessiner. Les titres sont des panneaux indicateurs, pointés vers le futur de l’histoire à naître. À une époque, j’avais des carnets entiers de titres, qui attendaient que je les développe en tableaux, en histoires, ou en musique (c’était un peu le sujet de ma série de faux « Que sais-je ? »).

Avec le temps, je me suis aperçu que je tends de plus en plus vers des titres très simples, en un seul mot, qui simultanément conjugue plusieurs aspects, métaphoriques et concrets. Le mot « Cascade », par exemple, m’a toujours plu, pour différentes raisons qui apparaissent dans le livre – la réaction en chaîne, la chute d’eau dans le paysage, les pirouettes périlleuses du burlesque à la Buster Keaton, le carambolage des pensées, etc. » 

"Que sais-je ?", 2007 - 53 livres de 128 pages, format 17,5 x 11,5 cm, impression sur papier et façonnage

Dans Cascade, tu alternes quatre types de récits distincts sur une centaine de pages et, pour moi, tu touches à des notions comme le montage, le collage ou l’assemblage. As-tu pensé ce livre en terme de rythme, de musicalité ? Est-ce une méthode pour renforcer cette sensation de flux de conscience qu’on a à la lecture du livre ? C’était ton ambition de rendre en bande dessinée l’équivalent du processus de pensée ? Et d’une certaine façon, je trouve que plus tu touches à l’intime de la pensée d’un auteur, plus son propos est universel… Je pense en le relisant au film Je t’aime, je t’aime de Resnais ou à des livres comme le Molloy de Beckett

FV « Oui, ces trois types de récits sont trois manières d’utiliser la bande dessinée, ou plus largement l’assemblage texte / image, comme on dit aujourd’hui. Pour moi, cela semble évident, mais les gens ne sont pas dans ma tête. J’ignorais si le lecteur aurait le goût de faire les liens entre ces différentes formes, car je suis par ailleurs obsédé par la lisibilité. C’est tout l’enjeu du travail, faire apparaître des formes en toute liberté, tout en leur donnant suffisamment de clarté pour que les autre puissent y accéder.

Dans un premier temps, il faut que chaque page ait du sens, une nécessité interne qui me pousse à la produire. Petit à petit, des liens et des enchaînements apparaissent. Je dessine aussi une carte du livre, un schéma où les différents éléments et sujets sont reliés par des flèches, comme un réseau électrique.

Vient ensuite une phase de montage, où je dispose toutes les pages au sol et, juché sur un escabeau, je compose le chemin de fer du livre définitif. L’ensemble peut se rapprocher d’une partition musicale, une onde. Par rapport à ce flux de conscience, chaque pensée, chaque image doit accéder à un point où elle bascule vers l’universel, où chacun peut la faire sienne. C’est un processus de dépossession, où l’on prend conscience que les mots et les objets, aussi intimes soient-ils, ne sont pas notre propriété, mais font partie d’une histoire commune, qui nous dépasse dans les grandes largeurs. » 

Léonard de Vinci disait que la peinture est avant tout « una cosa mentale », une chose mentale. Penses-tu qu’il en est de même pour le 9e Art ?

FV « Oui, possiblement, je ne vais pas contredire Léonard, aujourd’hui ! Mais cette « chose de l’esprit » est sans cesse relancée par le caractère concret des phrases et des images qui s’accomplissent, qui elles-mêmes suscitent de nouvelles pensées, et ainsi de suite. Ce qui me plaît dans la création en général, c’est qu’on est à la fois le concepteur et l’artisan de cet objet bigarré aux sens multiples. En faisant « Cascade », j’avais un grand plaisir à dessiner, un plaisir concret et tactile, avec le papier, l’encre, mes petites architectures. Mais je me suis aussi aperçu que le propos, ce qui est dit, était peut-être encore plus important pour moi. Et que ce propos m’apparaissait parfois après coup. » 

Fabio Viscogliosi - Roulette Records, 2008, impression sur papier et vinyle

Pour moi Cascade, avec ces jeux de références et de d’influences, d’allusions météorologiques ou de signes d’orientation, ressemble plus à un almanach nautique qu’à une bande dessinée autobiographique.

FV « Oui, ce n’est pas un recueil de souvenirs, mais un collier d’instants présents. J’adore cette idée de l’almanach, terrestre ou nautique, c’est une des plus belles définitions du livre, de tous les livres, d’ailleurs. La géographie des lieux et le temps qu’il fait sont des données essentielles à tout récit. Ce n’est pas une chose banale ou périphérique, c’est le cœur du sujet.

Je me suis aperçu que toutes les histoires que j’évoque, les personnes ou les œuvres que je cite, apparaissent dans des contextes très précis. Il n’y a pas de pensées dissociables des circonstances où elles s’inscrivent (Roland Barthes parle de ça dans sa Préparation du roman, faisant le lien avec le haïku). Et cela vaut pour chacun de nous, pour toutes les situations que l’on vit. Cela balaie la distinction entre idée et décor, entre action et description. Le livre, au sens de l’almanach, est à la fois une collection de choses et un guide d’orientation, de survie, donc. »

« Notre pensée, au fond, est-elle autre chose qu’une réaction en chaîne, un mouvement incessant de perceptions qui nous traversent et nous animent, en cascade ? », cette phrase - que l’on trouve dans ton livre - colle parfaitement à une œuvre de Fischli & Weiss, duo d’artistes que tu évoques dans Cascade : Die Lauf der Dinge, le cours des choses.

FV « Oui, Fischli et Weiss apparaissent à plusieurs reprises dans « Cascade », je les aime beaucoup. Ils ont littéralement mis en scène ce principe de la réaction en chaîne, cela court dans tous leurs travaux, avec beaucoup d’humour, c’est foudroyant et vertigineux. Je leur avais consacré un livre, « Les Hors-la-loi », il y a quelques années, disant qu’en les découvrant, j’avais reconnu des espèces de cousins de pensée. Pour moi, ils se rapprochent d’artistes comme George Herriman ou Rube Goldberg, ceux chez qui l’expérience et le récit cette expérience ne font plus qu’un. »

Parmi toutes ces constellations d’artistes cités dans Cascade, je n’en vois pas en bande dessinée. Pourtant Cascade renvoie visuellement au travail de Jochen Gerner dans le livre RG et à l’écrivain Dino Buzatti quand il se confronte au 9e Art avec Orfi aux Enfers. As-tu des auteurs de bande dessinée avec qui tu te sens des affinités ?

FV « Ce qui me touche chez les autres artistes, en dessin, par exemple, ce ne sont pas les effets de genre ou de surface. Mais, plutôt, ce que j’appelle leur tempérament, ce qui apparaît malgré eux. La liste est longue, évidemment, mais avec le temps, je pourrais citer des tempéraments aussi différents que peuvent l’être Hergé, Saul Steinberg, Osamu Tezuka, Yoshiharu Tsuge, Massimo Mattioli, Guido Crepax ou Gary Panter, par exemple. Rien de bien original, puisque leur tempérament génial crève les yeux et le papier. »

Tu es musicien et amateur d’une musique que je qualifierais d’élémentaire (Dylan, Young Marble Giants, Marine Girls, etc.) que l’on retrouve dans Cascade, mais le musicien que tu cites le plus reste Jonathan Richman. Peux-tu me dire ce qui te travaille chez lui ?

FV « Je suis arrivé à sa musique très jeune, fasciné par son économie de moyens et sa fantaisie mélancolique. Jonathan Richman est hors-catégorie. Même s’il puise dans une vaste histoire musicale et poétique, il l’a arrangée de telle sorte qu’elle n’appartient plus qu’à lui. Nous réaliserons plus tard que nous avons été les contemporains d’un type qui est l’égal de François Villon ou de Harpo Marx avec une guitare. Je pourrais dessiner un livre entier à partir de ses textes. En 1999, j’avais glissé une citation de lui dans un de mes « Roulette ». Quelques mois plus tard, nous devions faire sa première partie au Congress Hotel, à Tucson, Arizona. Jonathan est arrivé aux balances vêtu d’un blouson en satin bleu électrique. Il est venu me serrer la main et je lui ai offert le livre, qu’il a lu pendant son dîner. Puis il est revenu m’en parler, avec son français qui roule les « r » comme une charrette, évoquant au passage Maurice Chevalier et Charles Trenet. Dehors, il faisait quarante degrés sur les cactus imperturbables. »

Jonathan Richman and the Modern Lovers (Beserkley Records, 1976)

Une amie, qui connaissait de loin ton travail, me confesse un soir qu’elle n’était pas trop fan des planches de Miscellanous qu’elle voit passer sur les réseaux. Mais curieuse de connaître ton œuvre, elle se met à écouter tes disques et à lire matin et soir tes romans dans le bus fluvial qui l’amène à son travail de prof dans une école de graphisme. Un soir lui vient l’envie de revoir tes dessins et là, pour elle, tout entre en résonance, les bandes dessinées, le son et les romans. Une musique lui remémore telle toile qu’elle associe à tel chapitre d’Apologie du slow. Tout ça vibre en elle et la renvoie à des choses très personnelles... Ton travail, finalement, consiste à superposer dans le temps des motifs communs à tous ; quand tu fais un cercle, ça évoque tous les cercles faits avant toi et dans une chanson comme Les Palmiers sauvages, quand tu plonges depuis le fort, je plonge aussi depuis le fort, un mec dans la Rome antique plonge depuis le fort, ma fille plonge dans 15 ans depuis le fort. Au plus près de soi c’est là qu’on est le plus universel, non ?

FV« Merci, c’est vraiment une très belle définition, celle que tu donnes du plongeur, avec les glissements de temps et de personnes. Plonger depuis le fort me semble en effet être un geste éternel, nous sommes tous des plongeurs depuis le fort, depuis toujours. Lorsqu’on souligne une forme ou une situation, ce n’est en effet pas pour dire qu’on est le seul à l’avoir vue ou vécue, mais que l’on suppose que d’autres la remarqueront avec nous. Et c’est ce qui est à l’œuvre dans le geste d’un dessinateur ou d’un auteur, étendu à chacun des traits et chacune des pensées qu’il expose.

Mais tout ce travail ne peut pas être le produit de la volonté. Je veux dire que je ne produis pas d’effort particulier pour arriver à ce résultat, il faut juste le vivre. Je ne cherche pas à révéler mon intimité dans ce qu’elle aurait de singulier, au contraire, j’essaie de partager des choses qui me touchent intensément, qui me foudroient, en supposant qu’elle toucheront au moins quelqu’un d’autre.

Adolescent, j’adorais les nouvelles de Fitzgerald. Ce qui me sidérait, était le fait qu’un type dans les années 1920 ait éprouvé des sensations que j’avais moi aussi, dans les années 1980. Le temps et la distance étaient abolis par le seul pouvoir de ses phrases. Et cela vaut pour tous les artistes que j’ai aimés. Pour prolonger un peu tout ça, je me souviens que j’avais dessiné dans la revue « Lapin » de L’Association, il y a très longtemps, une planche où l’on voit un personnage A (c’était le chat) en train de marcher. Soudain, il aperçoit une petite fumée qui s’échappe du volcan à l’horizon. Il veut aussitôt prévenir quelqu’un, un personnage B. Mais lorsque B arrive, la fumée a disparu. B dit à A qu’il lui fait perdre son temps et il sort du cadre. A est un peu dépité, il observe son volcan, et voilà la petite fumée qui réapparaît. La situation se répète ainsi plusieurs fois, et A finit par se demander s’il n’est pas complètement fou. Ce qui le désespère, c’est l’idée d’être le seul à apercevoir cet événement dans le paysage, sans possibilité de le partager avec quiconque. »

(par Thomas BERNARD)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

Cascade - Par Fabio Viscogliosi - L’Association - 20 x 27 cm - 120 pages couleurs - parution le 18 septembre 2020.

LIENS UTILES :

- Le site de Fabio Viscogliosi
- Celui de L’Association
- La collection La Forêt (éditions Stock) où sont édités les romans de Fabio Viscogliosi :
- Le galeriste Galerie L21
- Le site d’Objet Disque

  Un commentaire ?