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À la recherche du temps foutu : "L’Enfant naturel" de Guillaume Soulatges [INTERVIEW]

Par Thomas BERNARD le 24 septembre 2022                      Lien  
A l’automne 2021, les éditions Adverse ont publié "L'Enfant naturel" de Guillaume Soulatges, récit initiatique à la première personne d’un petit garçon quittant l’humble demeure familiale sise dans un village pour rejoindre les salles de classe d’une école à la ville. Dans un grand format à l’italienne offrant au dessin de Soulatges toute la place de libérer sa force expressive, le livre dérive, en cours de route et sur 64 pages, de l’odyssée vers le chemin de croix. Ici, nul paradis perdu puisque l’enfer règne partout.

L’œuvre de Guillaume Soulatges est associée à la scène graphique underground des vingt dernières années. Auteur, dessinateur et éditeur, il co-fonde en 2002 la maison d’édition Stratégie alimentaire, puis anime seul Culture commune (2013-2019), tandis qu’il présente ses dessins dans le cadre de nombreuses expositions (tant institutionnelles que souterraines), et d’ouvrages collectifs ou monographiques (une vingtaine de livres signés, dont quatre au Dernier Cri). À l’opposé de la partie la plus visible de son travail, frontale et très explicite, L’Enfant naturel se révèle être une de ses approches narratives les plus réussies.

À la recherche du temps foutu : "L'Enfant naturel" de Guillaume Soulatges [INTERVIEW]

Tout d’abord, autant le dire franchement, l’objet est magnifique : format paysage, reliure japonaise, papier laiteux et épais, encre au noir profond, couverture sombre sérigraphiée en 2 passages, blanc puis jaune pisseux ; l’image d’un gamin minuscule, paumé dans le coin gauche, observant un arbre noueux dans un décor bucolique et radieux (nous ne le reverrons plus, ou peut-être bien au détour d’une forêt marchant sur un pont). Le livre a une bonne tenue en main, un graphisme sobre, bien loin d’un tape à l’œil contemporain ; charme du fait main, artisanat discret, application d’esthète. Une certaine idée de l’édition que défend Adverse.

Guillaume Soulatges est à Formula Bula cette année
Photo : Kelian Nguyen

En feuilletant rapidement le livre, nous découvrons qu’il s’ouvre et se clôt sur deux phrases :

- Une parole extraite de la chanson Où vas-tu petit garçon ? de Brigitte Fontaine, chanson de l’album Brigitte Fontaine sorti sous le label Saravah en 1972, qui continue la veine expérimentale de l’album précédent Comme à la Radio grâce à des textes poétiques, surréalistes et de plus en plus absurdes : « Où vas-tu petit garçon ? - Je vais à l’école ! - Quand reviendras-tu ? - Jamais ?  » . Le « Jamais » est plus bêlé que chanté par Brigitte Fontaine sur un tempo macabre ce qui accentue l’idée que le petit garçon de la chanson assimile l’école à un abattoir.

- Une citation de Guy Debord tirée du court-métrage Critique de la séparation sorti en 1961. Voici la phrase complète : « Après tous les temps morts et les moments perdus, restent ces paysages de cartes postales traversée sans fin ; cette distance organisée entre chacun et tous. L’enfance ? Mais c’est ici, nous n’en sommes jamais sortis. »

La chanson de Fontaine continue ainsi : « - On me gavera On m’endormira On me hachera On me mangera Tralala lala » et par « - Qui te mangera ? Un bourgeois bien gras, un marchand de soie, un plein de caca. Tralala lala » . L’école est donc non seulement assimilé à un abattoir et l’élève à un met que la bourgeoisie peut consommer à loisir. Critique sous forme de comptine de l’institution comme lieu de transformation de la jeunesse en chair à canon, à travail, toujours au profit d’une classe dominante, mais le tout sur un ton enjoué (« Tralalala  »). D’une certaine façon, cette chanson donne le ton de l’ouvrage : un personnage principal fait face, non seulement à une violence institutionnelle, mais aussi familiale et sociale. L’enfant est le prolétaire intégral, le damné de la terre, dépossédé de tout.

La citation de Debord est tirée d’un « anti-film » dont les images sont issues de comics, de photographies, de journaux ou d’autres films. Le tout est surchargé de sous-titres et de commentaires ce qui le rend quasi impossible à suivre. C’est aussi le film d’une résignation où Debord utilisant des images de la jeunesse de sa propre génération, déclare son échec à changer le monde ou du moins à détruire l’ancien.

À la lecture du livre, nous découvrons que ces deux éléments extérieurs au récit induisent l’aspect impersonnel de celui-ci, qui ne fait qu’en convoquer d’autres (images et textes) dans une forme, subtile, de sombre pastiche.

Le travail de dessinateur de Guillaume Soulatges se nourrit d’images sans qualité (catalogues de supermarché, revues pornographiques, guides pratiques illustrés). Pour L’Enfant naturel, Soulatges semble avoir puisé dans de nouveaux stocks d’images ; photos d’écoles d’après-guerre ou des années 1970, photos de villages typiquement français et de bidonvilles asiatiques, etc. À l’aide d’un feutre, Soulatges les reproduit dans un style à la fois réaliste et grotesque qui n’est pas s’en rappeler les premières explorations graphiques de Pierre La Police.

Ces images, Soulatges les dispose ensuite selon un ordre concentrique (le trajet part d’un village et traverse des corps de ferme, villages, forêts, friches, banlieues , quartiers pavillonnaires et enfin le centre ville) afin de mieux rendre cette sensation d’errance, où un paysage succède à un autre, emmène le personnage jusqu’à l’école, même si il peut sembler que n’importe quel trajet l’y aurait mené. Les dessins entrent alors en résonance avec un texte à la première personne et au passé, dans un style précieux voire suranné, sorte de contrefaçon joueuse des récits d’enfance tragique de la littérature, afin de créer un récit sur le fil.

Exemple : « - J’imaginais parfois l’amour des femmes comme ces canards que, lors de ces visites, l’on m’aurait autorisés parfois ; un sucre blanc, aux angles bien usinés qui, mêlé à l’amertume du café, n’en devient que plus sucré et perd tout consistance pour former un petit tas marronnasse, écœurant et jouissif.  »

Tout le registre misérabiliste y passe : mère veuve et pauvre, villageois malveillants, jalousie fraternelle, sadisme pubère, violence rentrée, misère sociale, nature hostile, maladies et handicaps, frustrations sexuelles, amours contrariées, système éducatif cruel et injuste... L’histoire de cet « Enfant naturel » a tout d’un roman de Pagnol passé à l’acide féroce du maître de la littérature obsessionnelle et désespérée de Thomas Bernhard, écrivain et dramaturge autrichien.

Dans cette tragédie en mode mineur, la candeur juvénile habituelle se teinte d’une perversité à la fois maladroite et inopérante : le petit garçon s’y rêve acteur de ce dont il n’est finalement que le jouet passif (la famille, la société, l’institution...) Il se prétend déterminé, mais comment pourrait-il faire autrement pour survivre ?

Soulatges use de détournements comme de détours pour mettre en échec le récit autobiographique tel que nous le concevons d’ordinaire. Ici, le doute est de mise quant à la « véracité » du récit. Pourtant, même si les images utilisées viennent d’époques disparates, une fois traitées par ce dessin qui déforme les traits des visages et donne une sensualité toute organique aux paysages comme aux décors, et associées avec les mots de Soulatges, une étrange nostalgie émane du livre. Une sensation mélancolique, à la fois agréable et coupable, de se glisser dans les souvenirs d’un autre et pourtant d’y retrouver les siens. Quoi de plus commun que l’enfance ?

Une phrase nous travaille encore ; « - Du fait de la gestion catastrophique des affaires générales de ce monde un certain nombre des valeurs morales ayant prévalu pour la génération de ma mère s’étaient effondrées ». L’histoire pourrait alors très bien se dérouler durant les trente glorieuses, ou maintenant (les trente affreuses) ou bien dans un futur proche, tant elle colle pathétiquement à l’actualité sans jamais que les planches de Soulatges ne viennent infirmer cette intuition. Comme si elles contenaient en elles toute la puissance évocatrice de l’enfance où qu’elle se passe, quelle que soit son époque. Finalement, nos vies d’adultes sont juste celles de gosses que le temps a bourrés de remords.

L’Enfant naturel de Soulatges c’est le procès général et implacable de la condition d’enfant.

Restons en là. La séance est levée.

Guillaume Soulatges :

Tout commence par une expression toute faite : l’enfant naturel. L’enfant naturel, ce ni l’enfant légitime, ni l’enfant reconnu. C’est dit très rapidement dans le texte au début du livre, cet enfant n’est pas issu du même mariage que ses frères, ce qui explique son sentiment d’étrangeté au monde. Ce titre induit un enfant à part, un peu étranger. Mais c’est aussi pour jouer sur la polysémie du mot « naturel » : l’enfant naturel, c’est l’enfant nature, l’enfant brut. Il traverse la nature, s’interroge sur sa nature et, bien sûr, la nature des choses.

J’ai commencé à travailler sur ce livre il y a extrêmement longtemps. J’avais l’envie de faire un livre autour de l’enfance sans trop savoir comment. J’avais réalisé une première version qui ne tenait pas la route et que j’ai laissée de côté pendant des années. Le texte est alors resté en souffrance dans mes cartons.

J’avais déjà trouvé à l’époque la dernière phrase du bouquin qui m’a donné assez rapidement une idée de la première : «  Ma mère était la femme la plus méprisée du village  ». Après ça tout le travail de fiction s’est enclenché... Plusieurs années d’élaboration donc, entre l’écriture du texte, cette très mauvaise première version, quelques années à pourrir dans un carton à dessin, puis l’envie de reprendre le texte pour aboutir à la version quasi finale.

Au début, j’étais parti sur quelque chose qui relevait plus de la bande dessinée et ça ne marchait pas du tout. La BD, c’est quelque chose que je ne sais pas vraiment faire. J’étais parti sur des planches classiques avec un découpage par cases, l’idée d’une circulation dans des paysages, quelque chose de trop fouillis et qui bouffait le texte. Bref, ça ne marchait pas. Après cette longue période, je m’y suis remis avec une idée formelle plus sobre ; une image par page, tout simplement, et un rythme plus lent qui convient mieux au texte, à l’ambiance générale du livre. Tout ça m’a paru évident.

L’enfant est sur la couverture, face à un arbre plus grand que lui. On le croise probablement dans la forêt, quand il passe ce pont. Mais dans la mesure où le trajet jusqu’à l’école est montré du point de vue du narrateur, en ’’caméra subjective’’, disons qu’on ne sait pas trop. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne mentionne pas de rencontre dans les bois, et que le texte dit que l’enfant s’observe lui-même durant ces trajets. Il y a donc un indice. Mais ça ne doit rester qu’un indice. Vous voyez la scène du chat dans ’’La Jetée’’ de Marker ? Le film est composé de photogrammes, sauf la scène où une femme dort sur un lit. Elle ne bouge pas, mais le chat en arrière-plan, oui... Le sournois plaisir de déroger à un principe strict qu’on a soi-même fixé.

Un exemple ; dans le dernier chapitre, je passe de photos d’école dans les années 1970 à des photos de classe des années 1920. Il n’y a pas forcément de rapport évident. Mais la relation se fait finalement, un peu comme au cinéma lors du montage : tu mets deux images l’une après l’autre et ça va produire un effet. De toute façon, deux images de sources différentes montées côte à côte produisent toujours un sens. Mais c’est ta propre capacité en tant qu’artiste de créer un lien complètement arbitraire entre deux choses disparates qui va faire un récit…

Le découpage-même du livre est lié à la musique du texte. Au rythme que je voulais y apporter. Une musicalité liée au chapitrage et aux thématiques ; une avancée dans le trajet de l’enfant vers l’école et dans son monologue intérieur. Dans L’Économie libidinale de Lyotard. Il y a un chapitre qui s’intitule « Le labyrinthe, le cri  » dont tout le début décrit un insecte observé, dans une expérience scientifique, dans un labyrinthe rempli de pièges. L‘insecte, tout à sa terreur, n’apprend rien de ses passages successifs dans le labyrinthe, mais comme le dit Lyotard dans une expression que je trouve très belle : «  Il multiplie les labyrinthes incomparables ». C’est un peu l’idée que j’ai du trajet quotidien de cet enfant.

Pour dessiner, j’accumule pas mal de documentation. Moins maintenant parce que j’ai un stock de bouquins vraiment invraisemblable, des tas de livres avec des photos récupérés dans des vides greniers ou des Emmaüs que j’entasse. Pour certains chapitres du livre, j’ai du faire des recherches afin de trouver, par exemple, le type d’intérieur que je voulais représenter. Pour d’autres images, ça tient plus du hasard. En fait, c’est variable. Un peu comme les gens qui font du collage ; tu as plein de réserves d’images où tu peux puiser. Des fois, tu vas chercher quelque chose de précis dedans, parfois tu glanes un peu au hasard. Quelquefois, ça ne marche pas, alors tu forces un peu et ça rentre quand même.

Je n’aime pas qu’on utilise le terme de pointillisme pour parler de mon dessin. Le pointillisme est un moment précis de l’histoire de l’art. C’est Seurat, des scènes très colorées, très lumineuses, des moments de bonheur sur les bords de Seine à Chatou. Ce n’est évidement pas ce que je fais et en plus je n’ai aucune admiration particulière pour Seurat. C’est à mille lieues de ce que j’aime le plus dans la modernité "classique". Moi, c’est plutôt la modernité "décadente" que j’apprécie ; le préraphaëlisme ou le symbolisme, tout ce décadentisme XIXe pour des raisons, bien sûr, picturales mais aussi littéraires. Dans mon dessin, il y a de la trame où il faut de la trame, de l’aplat où il faut de l’aplat, du trait, là où il faut du trait… Le dessin est un mélange de tout ça. Lorsque tu travailles dans le registre de l’imagerie imprimée le recours à la trame paraît assez évident afin d’obtenir des nuances précises, des dégradés.

Parmi les dessinateurs qui m’ont marqué, il y a bien sûr Pierre La Police que j’ai découvert lors d’exposition au Regard Moderne à l’époque de Jacques Noël, mais il y aussi tous les artistes issus de Bazooka, des gens comme Bruno Richard, Romain Slocombe, Trevor Brown... Des gens qui ont un rapport à la photographie très fort. Même dans la petite écurie du Dernier Cri, les gens dont je me sens le plus proche sont des artistes qui pratiquent le collage : Fredox, Laëtitia, Véro et Jean-Kristau (qui sont tous des potes). Mais même si nous avons des boulots tous très différents, nous avons la même démarche d’aller fouiller, d’aller chercher des photos, de les accumuler, et d’en faire des images.

Le texte du livre joue sur un registre parodique mais son un humour n’est pas évident à déceler pour certains. Il épuise les poncifs d’un genre autobiographique : un mélange d’impressions d’enfance très personnelles et de lectures comme, par exemple, Le Château de ma mère de Pagnol - qu’on a tous lu gamin, d’ouvrages très larmoyants, et de livres comme L’Enfant de Jules Vallès qui commence par la phrase suivante : « Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants alors tous les jours elle me bat...  » Moi je trouve ça magnifique. Bon, Vallès n’est pas Pagnol, mais j’aime bien cette littérature du pire et j’avais envie de jouer avec, de m’en amuser.

Par exemple j’adore toute la série de livres autobiographiques de Thomas Bernhard : La Cave, Le Souffle, Le Froid... J’aime beaucoup son esprit acide, son style obsessionnel et son nihilisme radical. J’ai voulu faire quelque chose qui soit à la fois de l’ordre du tragique et du grotesque. Plein de gens ont travaillé là-dessus. Le philosophe Clément Rosset en a même fait un livre. J’ai essayé de m’inscrire là dedans, dans ce courant-là, à la fois dans le texte mais aussi dans mon dessin.

En ce moment, je suis en train de lire quelque chose qui aurait pu m’influencer pour L’Enfant naturel mais que je ne découvre que maintenant, c’est Le Chagrin des Belges d’Hugo Claus, un roman sorti dans les années 1980, où l’auteur raconte son enfance avant la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à l’immédiate après-guerre. C’est très drôle, plein d’esprit. C’est très subtil. Avec ce personnage d’enfant un peu trop lucide et en même temps trop naïf. J’aurai vraiment aimé le lire avant de m’atteler à mon bouquin. Dommage...

 Dans mon travail autour de la pornographie, il y avait déjà cette dimension tragique et grotesque. Un collectionneur et critique - que je ne nommerai pas - me disait : « Pendant très longtemps, j’ai vraiment eu du mal avec ton boulot. Jacques Noël (ancien libraire de la cultissime librairie du Regard Moderne maintenant décédé) me montrait ton boulot mais je n’arrivais pas à adhérer parce que ça me mettait mal à l’aise. Ce n’était pas du tout excitant pour de la pornographie. Et Jacques m’a confirmé que justement, c’était ça qui était intéressant... » C’est vrai que c’est une pornographie un peu triste, un peu ridicule. Mais moi je trouve que le corps glorieux représenté dans la pornographie mainstream est carrément dégueulasse. Le sexe ce n’est pas ça. Quand, admettons, tu ouvres une porte, tu surprends sur des gens entrain de faire l’amour, les positions, les bruits, tout ça est un peu ridicule et gênant.... Bien loin de la gloriole qu’on nous vend. 

Mes représentations sont à la fois drôles et tristes, ça reflète la vision que j’ai de la vie. Je suis sûrement quelqu’un d’assez pessimiste mais je m’en amuse aussi beaucoup. C’est une stratégie de survie comme une autre après tout. Si tu ne ris pas de tout ça, tu meurs. Entre les rires et les larmes, c’est être dans une tension. Tout est à la fois très triste, très drôle et très banal. Tout le monde vit des drames, des moments d’ennui absolu, mais aussi des moments heureux. Il y a toujours quelque chose d’un peu dérisoire derrière tout ça : tu vis un drame mais c’est tellement banal, un deuil, une rupture, c’est tellement ordinaire. Un événement tragique est toujours commun. Personne n’échappe à la tragédie.

L’enfance - dans l’idée ou dans le souvenir que j’en ai - c’est un moment où tu es dépossédé de tout, sans grande capacité d’action, tu n’as de prise sur rien, comme spectateur ou victime du monde. Pour moi l’enfant, c’est le prolétaire absolu. Tu vis dans un temps extrêmement lent, les choses n’avancent pas, il ne va rien se passer. Ou si, mais peut être l’année prochaine quand tu rentreras au CP ou en sixième et puis finalement, il ne se passe rien. Le temps de l’ennui a l’école est atroce, des journées entières d’une longueur invraisemblable. C’est très violent la condition d’enfant, et encore plus d’enfant ordinaire comme dans mon livre. Il ne lui arrive rien de si grave, ce n’est pas un enfant martyr non plus... Et en même temps, bien sûr que c’est horrible. Bien sûr, j’aurais pu tomber dans un pathos plus lourd, parler de parcours de vie vraiment fracassée comme je peux en voir dans mon travail. Or, là, c’est une enfance somme toute assez banale. Inutile d’aller dans un truc sordide : la violence ordinaire ou les petites mesquineries de la vie, ça suffit amplement.

L’enfance dans mon livre c’est une métaphore de notre condition. D’où à la fin du livre la citation de Debord, où il dit que l’enfance c’est toujours ici, qu’ on n’en est jamais sorti. D’où aussi, au début, la chanson de Brigitte Fontaine : ce petit garçon, il n’en reviendra jamais de l’école. Nul ne se remet de son enfance. On peut avoir l’impression d’avoir réglé des choses avec mais c’est faux.

L’impossibilité d’être au monde, c’est évident quant tu es enfant. Tu es pris dans une espèce de bulle, il y a quelque chose entre le monde et toi. Quand tu es adulte, ça disparaît sauf quand tu as recours à des substances comme la drogue ou l’alcool qui te remettent dans cet état d’enfance. Moi, j’aime bien la drogue pour ça. Tu retrouves cette impression qu’il y a quelque chose entre le monde et toi qui fait sinon rempart, du moins écran, et qui te protège un peu. Loin de moi l’envie de passer pour un polytoxicomane, mais quand tu as trois verres dans le nez, les choses elle sont différentes, elles n’ont plus la même violence. Tout est un peu plus cotonneux avec un pétard. Te balader en ville sous champignons hallucinogènes, c’est génial, tout devient drôle... Quand tu es adulte, tu peux refuser des choses, dire non, lutter. L’enfant en est incapable. Il est fragile, faible et petit. Quand on naît, on ne voit rien, nos bras sont trop courts, on ne peut rien atteindre, on ne peut pas marcher, on est dans un état de vulnérabilité totale. Une violente impuissance que tu peux retrouver adulte et qui te replonge en enfance : tu trépignes, tu t’agites, tu cries que ce n’est pas juste... Tu restes encore démuni face au monde, mais tu peux toujours espérer t’en sortir.

Voir en ligne : Les éditions Averse

(par Thomas BERNARD)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9791095922476

Retrouvez des planches de "L’Enfant naturel" de Guillaume Soulatges en compagnie de celles du livre "Décharge" de Renaud Thomas dans l’exposition "A L’Abordage" dans le cadre du Festival Formula Bula à la Médiathèque François Sagan (Paris, 10e), tout ce week-end du 24 et 25 Septembre.

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