Presse & Fanzines

Carrousel n°1 - Des strips sur Insta pour l’été.

Par Thomas BERNARD le 15 juillet 2022                      Lien  
Les strips dans la presse quotidienne, ces charmantes petites BD humoristiques de quelques cases, ont toujours été de mon goût et je suis bien malheureux car de nos jours on n'en voit plus beaucoup. Mais heureusement, pour ajouter au patrimoine folklorique du 9e Art, voilà qu’une tripotée d’autrices et d’auteurs en publient sur Instagram.

« Un adolescent sur cinq dit qu’Instagram nuit à son estime de soi », détaille ainsi une page d’une présentation diffusée au sein de l’entreprise. Les adolescentes britanniques sondées sont les plus critiques : si 30 % d’entre elles disent se sentir « mieux » ou « beaucoup mieux » lorsqu’elles utilisent l’application, 23 % affirment qu’elle les fait se sentir « un peu plus mal », et 2 % « vraiment plus mal »
Le Monde (14 septembre 2021)

De la BD sur instagram ? Rien de neuf sous le soleil me diriez-vous. Ben ouais, ça fait un bail que la bande dessinée se diffuse sur Internet. N’empêche que cette application, avec son défilement latéral (en carrousel) et son nombre limité d’images par post (10 maximum), contraint aussi la conception des histoires dans leur mise en forme : format carré, chute ou pas, série au long cours ou gag en mode one shot tout en boostant la créativité de toute une génération bercée par le numérique et les univers vidéoludiques. Bref, si vous craignez de vous fouler les pouces à force de scroller comme des dingues dans le feed sans fond de l’underground, je me propose dans cette rubrique estivale de vous faire profiter régulièrement de mes découvertes.

HUMOUR ZONE INC

Carrousel n°1 - Des strips sur Insta pour l'été.

Rien de bien nouveau pour les digital native, mais voilà un bien beau chapelet d’histoires débiles qui, si j’ai bien compris, sont concoctées par Leopold Bensaid (BIDIBOOST), Nicolas Guine (TON VOISIN GUIGZ) et Acacio Ortas (LIT DADDY). Le collectif se fait appeler Humour Zone Inc, a pour slogan "Et Dieu créa le rire » et sort à la rentrée un livre au titre prometteur : STUPID BOOK (lancement prévu à Arts Factory, le 20 Septembre). Je vous préviens, ça pique les yeux autant que les saucisses mais ça décontracte très bien l’encéphale. Interview.

Alors, pour commencer, faisons les présentations…

À l’origine Léopold et Nicolas se connaissent de l’époque révolue des Blogs BD. Plus tard, Acacio et Nicolas se sont rencontrés pendant leurs études aux Arts Déco de Strasbourg tandis que Léopold faisait les beaux arts de Paris. À la sortie de l’école, on s’est tous retrouvés à Paris pour travailler ensemble. Pendant un an, nous avons travaillé dans une tente au milieu d’un hangar en banlieue, puis maintenant nous avons un véritable atelier dans le 13e arrondissement et nous sommes très fiers de partager ce bel endroit.

Quand et pourquoi avez vous lancer Humour zone Inc ?

En fait, on a d’abord pensé un univers commun dans lequel se situeraient nos strips pour Instagram , puis on a vite abandonné ce projet parce que les contraintes liées a Instagram nous déplaisaient , on a donc gardé l’univers et les personnages qui l’habitent, la ville de Smartville, et on a décidé de changer de format et de travailler sur un livre. Mais du coup ce sont des BD inédites pas un recueil de BD d’Instagram qui n’aurait selon nous pas d’intérêt à être imprimée.

De quelles contraintes d’Instagram me parlez vous ?

Les contraintes dont on parle sont tout d’abord celle du strip, Instagram ne permet pas de poster plus 10 à la suite dans un seul et même poste. Mais le plus important c’est surtout l’aspect réseau social qui nous saoule, très chiant de s’occuper d’un truc comme Instagram surtout en groupe, et aussi la frustration de ne pas avoir une BD imprimée. On a tout les trois une culture du livre, donc quand on pense à une BD, on pense aussi à l’impression et à son support physique.

Vous avez un style qui me rappellent certains jeux video des années 1990. C’est quoi les influences de vos univers graphiques ?

Effectivement, nous sommes tout les trois nés au milieu des années 1990, on s’inspire de choses qu’on a ingurgitées petit puis pendant notre adolescence. Je pense qu’il y a beaucoup de choses de la culture populaire qu’on essaie de capter dans nos dessins mais pas que : on est aussi inspirés par des choses beaucoup plus anciennes, des gravures de Bruegel, Dürer, des illustrations de toute époque en fait.

L’imagerie récente, 1990-2000 est assez fascinante par le fait qu’elle s’inspire de tellement de choses différentes qu’il peut en ressortir quelque chose de « générique » et d’« impersonnel », des images ingurgitées et ré-ingurgitées dont le style s’efface presque. On a envie de piocher quelque chose là-dedans, aussi en créant aussi une identité commune dans Humour Zone, on a chacun nos styles particuliers évidemment mais ils sont proches aussi, ça peut donner cet aspect impersonnel qu’on recherche.

Pourquoi avoir choisi de vous atteler à des strips humoristiques ?

Justement, on était parti sur des strips à cause de la contrainte des dix images sur instagram, mais c’est aussi que c’est un format qu’on avait peu fait et qui est d’ailleurs très difficile, on avait plutôt envie de raconter des histoires sur une plus longue durée, c’est ce qu’on s’est permis de faire dans le Stupid Book, alterner, strips, histoire courtes, moyenne, muette, plus longue et parfois plus dense. Mais je pense qu’on aimerait tout les trois s’améliorer dans l’art du strip, c’est vraiment une discipline à part entière. Je pense notamment à Herr Seele et Kamagurka sur Cowboy Henk qui sont expert en la matière.

Votre humour à combien de degrés ?

360° ou 0° ça reviendra un peu au même.

C’est quoi pour vous le gag parfait ?

Le gag parfait … Il doit avoir un équilibre mesuré entre du débile, du brillant, de l’étrange, du commun, du dégoûtant mais surtout pas trop et du beau.

Vous lisez quoi comme strips sur Instagram ?

On n’arrive pas trop à apprécier de la BD sous ce format. C’est notamment ce qui nous donnait pas envie d’en faire justement. Après on kiffe regarder les strips de Baptiste Virot et de Xavier Bouyssou. C’est peut être lié au fait que les « mèmes » ont presque remplacé mes strips pour faire de l’humour sur internet.

Pouvez m’expliquer ce qu’est un « mème » ?

C’est vraiment le petit fils du dessin humoristique qui parvient à être drôle en faisant souvent appel à des images connues par le lecteur. Genre, y a un truc de répétition qui fait que le lecteur va comprendre la blague à force de voir de plus en plus de variations d’une même base. On trouve ça fascinant ce truc, une sorte de personnage générique qui est détourné à l’infini et est efficace grâce à la simplicité du dessin. Les mèmes ont trouvé une forme d’humour à travers l’image tellement efficace que c’est très dur de le concurrencer sur son propre terrain : Internet.

www.instagram.com/humour_zone_inc
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LUCA RETRAITE

Luca Retraite chante la France d’en bas là bas dans un projet tant-pis bontempi au doux nom de Ventre de Biche. Une sorte de cold pour les gueux, où certaines lyrics prennent avec le temps la saveur d’adages (de bières chaudes) qui collent farpaitement à cette époque daubique.

Mon préféré est et reste «  le monde se divise en deux, les flics et les futurs flics  ». Et bordel à queue, ça se vérifie tous les jours, non ? J’invite donc vos oreilles pas trop chastes à se ventiler les lobes avec les albums molto frisco « Viens Mourir », « 333, Mi homme, Mi bête » et un autre qu’a pas vraiment de titre, par cette canicule ça serait ridicule de s’en priver.

Luca, en plus de dessiner ses pochettes (entre autres), fait aussi de drôles de BD qu’il publie tous les mercredis sur son compte Instagram. Strips de caniveaux au relent Schlinguesque (gags approximatifs, chutes lamentables), dessin croisé Playtex entre Le Petit Roi de Soglow repris par un ado en échec scolaire et R. Mas qui sniffe de la colle.

Dans ce royaume des bacs à soldes, vous trouverez : Interim-Land, Le Service après Vente Magique, un Magasin de Maillots avec Slogan, des farfadets un brin paumés et un grand échalas, tête ronde, visage émacié, qui a force de revenir toutes les semaines va finir par ressembler à un héros sans emploi précaire. Si nous survivions dans un monde parfait ça serait publié dans PAF Poche, le journal des enfants moches. Bon allez, la vie c’est quand même un long fleuve de merde et en attendant d’apprendre à nager ou d’avoir un plan de carrière, viens mourir (de rire) avec Luca et ses affreux jojos. On le rencontre pour vous.

Pourquoi vous êtes vous tu lancé ce défi étrange de publier un strip par semaine tous les mercredis sur Instagram ?

C’est un prétexte à une pratique régulière, que j’ai souvent du mal à maintenir à cause de mes autres occupations (ça prend du temps la musique : enregistrements, mixage, répètes, concerts, tournées... ). Le fait de publier les planches m’impose un peu plus de rigueur que si je me contentais de dessiner dans mon coin. Aussi, j’avoue, j’espère qu’à force de constance, un jour quelqu’un tombe dessus et se dise : "Tiens ! Je vais publier ce gars."

Il nous arrive de trouver des liens entre votre musique et vos strips dont, entre autres, le dessin un peu sale qui peut faire penser au son de vos tout premiers morceaux très bruts. Mais aussi dans certaines sujets qui reviennent comme le mépris de classe (les planches sur l’art et le tout design sont hilarantes), la misère ou la violence sociale.

Sauf qu’avec vos personnages tout de guingois et aux trognes grotesques tout devient plus dérisoire, plus absurde, moins sombre. Du coup, quand on écoute votre musique, et que nous viennent vos dessins en tête, nous vous voyons plus maintenant comme un Jarry en converse élimée poussant les potards à fond de la farce humaine et de la satire plus que comme un punk désespéré la lame de rasoir sur le poignet. Il y a énormément d’humour dans votre travail, non ?

D’Alfred Jarry, il me semble que je n’ai lu qu’Ubu Roi, et encore, je l’ai surtout vu joué dans la salle polyvalente par la classe option théâtre de mon collège. C’était assez cool ceci dit, j’en garde un bon souvenir. Mais je peux pas trop m’avancer sur son influence du coup.

Pour l’humour et le côté satire, oui, merci, ça me fait plaisir que vous le remarquiez. Cet aspect est assez évident dans mes bandes dessinées, mais j’ai parfois l’impression que la dimension humoristique des chansons que je fais n’est pas forcément si évidente que ça, en tout cas pas pour tout le monde. Peut-être car il y a tout l’enrobage musical, les accords mineurs, tout ça... C’est sûr, c’est pas du stand up non plus, hein. J’aime bien jouer du flou entre les degrés et ça peut sauter assez vite du premier au second, mais il y a quand même beaucoup de blagues.

Je veux ni romantiser la lose, ni faire dans le misérabilisme. J’essaye aussi d’éviter d’être trop frontalement didactique, car en tant que lecteur, je n’aime pas être pris par la main et qu’on me dise quoi penser, mais tout ce qui me fait gerber dans ce monde finit fatalement par ressortir d’une manière ou d’une autre dans mes chansons ou bandes dessinées.

Ce qui renforce cette impression, c’est que dans vos bulles, comme dans vos paroles, vous vous amusez avec le langage, les détournements de phrases ou citations (Envie de rien, besoin d’un foie).

Ça c’est un truc qu’on a avec mon frère depuis toujours. L’influence Schlingo, mais aussi Queneau avec Zazie dans le métro, qui nous avait marqués à fond.

Vous évoquez des personnalités publiques mais toujours à contre-emploi. Des éléments du quotidien comme la boulangerie ou les services après vente se transforment en lieu de cauchemar. On devine que tout part du monde qui vous entoure et que vous en déformez la perception pour arriver à créer votre petit théâtre de (Pif) Poche de l’absurde. C’est quoi les BD qui vous ont marqué ?

« Il y a toujours eu beaucoup de bandes dessinées autour de moi depuis petit, alors beaucoup m’ont marqué... La liste peut être longue car j’ai parfois du mal à m’arrêter quand je commence à parler de ces trucs...

Mais il y a les Spirou de Franquin, très très haut dans le classement, les Astérix, les Tintin, évidemment, les Picsou de Barks et Don Rosa, Dragon Ball... Tout gamin un album du Génie des Alpages de Fmurrr, auquel je comprenais que dalle mais les images de ouf avec les montagnes qui s’ouvrent, tout le délire surréaliste... C’était les premiers trucs du genre que je voyais, ça m’a marqué. Squeak the Mouse de Mattioli, sur lequel je suis tombé beaucoup trop jeune... L’Enfer des épouvantails (Philémon #14), de Fred, Le Petit Christian, de Blutch. Tout Julie Doucet. La Rubrique-à-Brac de Gotlib aussi et Lisa Mandel, qui était clairement l’ovni dans Tchô ! (le journal de Titeuf... Ouais, j’ai eu douze ans moi aussi). Bretécher pour la justesse de ses dialogues et son dessin presque comme une écriture. Charlie SchlingoKebra mais encore plus William Vaurien de Tramber  ! Daddy’s Girl, de Debbie Drechsler, énorme claque...Anouk Ricard... Donc voilà ce qui a marqué mon enfance et mon adolescence, je vais m’arrêter là, même si j’ai eu une deuxième grande claque dans la gueule avec ma découverte tardive du manga vers 20 ans (Tezuka, Otomo, Mizuki, Koïke, Furuya, Tsuge...) »

www.instagram.com/lucaretraite
Pour écouter Ventre Biche, c’est par.

BAKONET JACKONET.

Joli pseudo pour un dessin sobre en noir et blanc entièrement dédié à la satire sociale et politique. Mais attention, c’est toujours excessivement décalé et drôle, truffé de références et l’air de rien, ça tape juste et fort.

Diplômé en 2018 de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris, Bakonet Jackonet s’attaque sans complexe et avec une franche dérision à tout ce qui énerve en ce bas monde mais toujours avec un joli sens du détour.

Imaginez donc un peu des strips sur la masculinité toxique vue par les Schtroumpfs, une tortue d’extrême droite en plein cauchemar gauchiste, les présidentielles et le fameux barrage républicain chez La Fontaine, l’épopée carriériste de Manuel Valls dans un univers d’ Heroic Fantasy en 10 épisodes, La vie légendaire d’Alexandre Benalla au royaume de Fronce, les nouvelles aventures de Timtimp et Mi-lou-mi-faf à Kaboul, et j’en passe… À ne pas lire le matin au petit dej’ sous peine de cracher son Nesquick par les naseaux ou de s’étrangler avec sa cracotte au chocolat. Rencontre impromptue.

Dîtes moi un peu qui vous êtes ?  

« Je suis Bakonet Jackonet A.k.a Bakojacko A.k.a Bako el genialo rigoloto !
Je suis entre autres, auteur de bande dessinée. En 2018, j’ai publié ma première bd : Vous n’aurez pas mon crack et depuis il y’a eu quelques autres publications (Zeb, Convergence des Luttes et quelques BD pour la revue Zitrance), voilà. Mais à part ça, je publie relativement régulièrement des strips sur Instagram où j’apporte un regard pertinent ni-de-gauche-ni-de-droite sur l’actualité et la société. »

Comment et pourquoi diffuser ses strips sur insta ?

Alors, pour ce qui est d’Instagram, je suis le protocole classique : je fournis du taff gratos et en échange, je me nourris de reconnaissance et de dopamine. C’est comme ça qu’Instagram marche. Il a besoin de petits esclaves en quête de gloire qui produisent du contenu attrayant pour pouvoir ramener sur la plateforme des proies, des cibles, que l’algorithme va asperger de publicités et engranger ainsi du méga-bénef...

Qu’est ce qui vous a poussé à vous lancer dans le strip humoristique à tendance politique ?

Comme à dit ce vieux pervers de Gandhi "Ce n’est pas moi qui suis venu à la politique, c’est la politique qui venue à moi" ! Quand tu grandis dans le 92, le droitisme devient une véritable source d’inspiration intarissable. Et ça m’a paru logique de le retranscrire à travers mon medium préféré.

Comment arrivez vous à faire ces télescopages improbables entre politique et culture pop ?

« Pour mes refs de gag, je fais d’abord une étude de marché de mes abonnés. Donc là, clairement, on est sur du Millenial plutôt Woke mais potentiellement inculte. Moi, je préférerais parler de Nietzsche-sur-Deleuze ou Deleuze-sur-Foucault, mais bon, suffit que je fasse des blagues avec des schtroumphs mascu’ complètement cons et je pète les stats. Faut bien que je m’adapte au marché...

www.instagram.com/bakonetjackonet/
L’étendu du talent de BJ se visite céans.

(par Thomas BERNARD)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Avis aux scrollgneugneus, je suis bien sûr preneur de toutes vos découvertes ! Je vous donne rendez-vous au mois d’Août pour vous faire profiter de mes dernières trouvailles. D’ici là, restez au frais et lisez des BD.

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