Atsushi Kaneko ("Soil") : « La question centrale du travail d’artiste n’est pas de savoir quoi exprimer, mais plutôt comment. »

6 mars 2013 5 commentaires
  • L'auteur des séries "Soil" et "Bambi" s'est fait une spécialité des mangas déviants, aux ambiances violentes et bizarres. Il nous parle ici de son rapport à ses personnages, de l'adaptation en série TV de "Soil", et de son attrait pour l'animation.

Pouvez-vous nous présenter Soil ?

C’est une série tout à fait différente de Bambi, dans laquelle il y a une espèce d’énigme au centre de l’histoire. Mais pour moi, l’intérêt de cette série n’est pas la résolution du mystère mais le mystère en lui-même. J’ai envie que les lecteurs prennent du plaisir devant cette ambiance étrange. Et c’est également une série qui fonctionne plus sur le détail, elle est plus travaillée, plus construite.

Dans cette série, vous multipliez les genres : l’humour noir, l’horreur, le polar. Était-ce pour vous éviter de vous ennuyer, pour rebondir d’un genre à l’autre ?

La question centrale du travail d’artiste n’est pas de savoir quoi exprimer, mais plutôt comment. C’est la forme qui est primordiale. Si j’ai essayé de mélanger tous ces genres différents, c’est pour me les approprier et constater que quoi que j’utilise comme élément, je finis toujours par les détourner à ma manière. J’ai aussi voulu construire cette énigme autour d’éléments à la fois historiques, mais aussi d’éléments contemporains qui touchent à des problèmes de société.

Il y a tellement d’éléments surprenants dans Soil, comme le samouraï tueur, les colonnes de sel, les enfants rebelles. N’avez-vous pas peur d’avoir grillé toutes vos cartouches en une seule série au lieu d’en créer plusieurs ?

En effet, quand j’ai écrit l’histoire, j’ai eu peur d’être à court d’idées pour la suite, mais finalement je ne me suis pas posé de contraintes, et je voulais avant tout servir l’histoire et lui insuffler autant d’éléments qu’il fallait pour la faire fonctionner.

De quel personnage vous sentez-vous le plus proche, même si nous pensons que c’est le capitaine Yokoi ?

(rires) Tout d’abord, je détesterais travailler avec quelqu’un comme Yokoi, ce n’est vraiment pas quelqu’un que j’apprécie. Les personnages qui me tiennent le plus à cœur sont les deux enfants qui s’intéressent aux phénomènes paranormaux, et que j’ai aussi précédemment utilisés dans mes histoires courtes que j’ai écrites avant Bambi. Je les considère comme des alter ego.

Concernant Onoda, nous sentons qu’il ne faudrait pas grand chose pour qu’elle bascule dans le côté punk à la Bambi.

Si elle continue de travailler avec Yokoi et subir ses brimades, il y a beaucoup de chances qu’elle finisse par craquer complètement en effet.

Atsushi Kaneko ("Soil") : « La question centrale du travail d'artiste n'est pas de savoir quoi exprimer, mais plutôt comment. »
Un extrait de "Soil T11"
©Kaneko/Ankama Editions

Par rapport à Bambi, qui était une série road-movie, basée sur le mouvement, nous sommes à présent dans une ville unique, beaucoup plus statique, posée. Était-ce par volonté de rompre avec votre série précédente ?

Dans Bambi, l’histoire se déroulait en effet au fur et à mesure du voyage, et j’y injectais tout ce qui me passait par la tête, les éléments qui me tenaient à cœur. Cette série m’a servi de carte de visite pour présenter mon univers et ma personnalité. Dans Soil, l’histoire se déroule dans un environnement très standardisé et lisse. Ce qui m’a intéressé dans Soil, c’est montrer ce qui se passe quand le quotidien se fissure, quand la normalité est dérangée. J’ai vraiment cherché à créer une situation extrême, où cette idée de normalité est représentée à un degré extrême. Pour moi, cette ville de Soil Newton est un peu une version miniature du monde, qui pourrait se trouver dans n’importe quel pays.

Soil a été adaptée en série TV, avez-vous du revoir certains passages de la bande dessinée, d’une manière plus réaliste ?

L’histoire a été écrite du début à la fin, avant que je commence à dessiner les planches, j’avais défini une trame très précise, très détaillée. Quand il a été question de l’adapter en série télévisée, la parution en manga n’était pas encore terminée. J’ai montré mon script au réalisateur, ce qui se passait à la fin, et il a estimé qu’il n’était pas possible de l’adapter tel quel, en seulement huit épisodes. Il a donc ré-écrit toute la deuxième moitié de Soil, et je considère que la version TV est plutôt l’œuvre de ce réalisateur que la mienne. Je ne suis pas du tout intervenu dans l’écriture de la série TV.

Atsushi Kaneko posant à l’Hôtel de Ville d’Angoulême, avec les éditions françaises de ses mangas "Soil" (Ankama) et "Bambi" (IMHO)
Photo © Thomas Berthelon
La couverture de "Soil T11"
©Kaneko/Ankama Editions

Votre carte de visite comporte une splendide illustration issue de votre nouvelle série. Pouvez-vous nous en parler ?

Il s’agit de Wet Moon, qui se déroule dans le Japon des années 1960, dans une station balnéaire. C’est l’histoire d’un policier lancé à la poursuite d’une fugitive accusée de meurtre. Le postulat est assez simple, mais comme c’est un manga de Kaneko Atsushi, beaucoup d’éléments vont faire dérailler l’histoire vers des domaines plus étranges.

Lors de notre dernier entretien, vous nous aviez parlé de votre souhait de devenir réalisateur dans l’animation. [1]

Pour parler de la manière dont s’est présenté le projet à moi, le producteur du film à sketches Rampo Noir m’a abordé en me demandant de réaliser des illustrations, il pensait que ce segment serait raconté à travers des illustrations et des voix posées dessus. Mais comme j’ai été dans une école de cinéma, je savais comment réaliser des films et j’avais toujours le désir de me rapprocher du cinéma. Donc mon intervention sur le projet a évolué. Mais même si j’avais appris les techniques de cinéma à l’école, j’étais encore un amateur complet, je n’étais jamais passé derrière une caméra. Je me suis vraiment interrogé sur la manière dont je pouvais utiliser mon expérience en tant qu’auteur de mangas et j’ai réalisé un storyboard très précis du début à la fin, scène par scène, et c’est en montrant ce travail-là à l’équipe du film, que j’ai pu transmettre mes intentions et qu’ils ont pu m’aider à réaliser ce film. Edogawa Rampo est un auteur très connu au Japon, ses œuvres sont marquées par une vision très sombre du monde, un goût pour l’érotisme et le bizarre, et beaucoup de ses textes ont été adaptés au cinéma et à la télévision. Souvent, les réalisateurs insistent sur le côté sombre, mais j’ai choisi de m’approprier son travail et quand j’ai relu le texte que j’ai adapté, j’y ai surtout vu un humour très présent. J’ai surtout voulu insister sur le côté comique, et je souhaite que les spectateurs voient dans cette adaptation plus une œuvre de Kaneko qu’une retranscription fidèle du travail d’Edogawa Rampo.

Un extrait de "Soil T11"
©Kaneko/Ankama Editions

Propos recueillis par Thomas Berthelon et Xavier Mouton-Dubosc, traduits par Aurélien Estager.

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi sur ActuaBD :
Atsushi Kaneko : "L’animation japonaise est un monde fermé"

Écouter la version radio de cet entretien, diffusé dans l’émission "Supplément Week-end" du samedi 9 février 2013

En médaillon : Atsushi Kaneko. Photo © Thomas Berthelon

[1Note du traducteur : « Il est toujours passionné de cinéma, mais l’industrie de l’animation au Japon fonctionne selon un système assez fermé, il faut passer plusieurs années en tant qu’assistant réalisateur pour enfin se voir confier la réalisation d’un film. Mais il se trouve que dans le cas des auteurs de romans ou de mangas, à partir d’une certaine notoriété, on peut recevoir ce genre de propositions. Après la sortie de Bambi, il a réalisé un court-métrage au sein d’un film à sketches, Rampo Noir, autour de l’œuvre d’Edogawa Rampo. »

 
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5 Messages :
  • C’est assez magnifique comme dessin.

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    • Répondu par Tod le 6 mars 2013 à  15:15 :

      Ou pas assez, c’est selon...

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      • Répondu le 8 mars 2013 à  09:30 :

        On est en 2013 et ça se touche encore sur les commentaires type "c’est pas assez bien dessiné" sans regarder le fond des albums en général...
        Et après on s’étonne qu’on cantonne le lecteur de BD à un simple collectionneur de dédicaces...

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        • Répondu par Franck Biancarelli. le 10 mars 2013 à  15:14 :

          On m’ a prété les premiers tomes de Soil, j’ ai trouvé ça très bien, je ne peux donc qu’ en conseiller la lecture.
          Si je réagis donc ici ce n’ est que pour ce commentaire :
          Je m’ étonne pour ma part de cette idée développée en creu, sur ce qu’ est le fond d’ un album.

          Bien sûr que le dessin est le fond d’ un album. N’ y a-t’il que ça dans cette composition du fond ? C’ est encore autre chose. Mais par exemple, en littérature ou au cinéma on sait depuis bien longtemps que l’ histoire n’ a que peu d’ importance. A peu près tous les écrivains qui comptent ou ont compté l’ on dit . Pareil pour les cinéastes. Comme le disait avec sûrement un goût de la provocation, Céline : "Si vous voulez des histoires, lisez les journaux".

          Est-ce que cela veut dire que le scénario est la même chose que l’ histoire et que donc il n’ aurait aucun intéret ? Bien sûr que non.

          Le fond d’ un album de BD se situe dans une forme spécifique prise par le scénario, associée à une forme spécifique prise par le dessin, associées à une forme spécifique prise par la narration. Cette alchimie, fort complexe à obtenir, fait que chacun peut se trouver laissé à la porte par le dosage de ces éléments...

          Enfin, la chasse aux dédicaces, même si elle s’incarne dans le dessin n’ y trouve pour autant pas son essence, sinon il n’ y aurait jamais de telles séances chez les écrivains.

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  • Merci pour cette bien sympathique interview. Un auteur toujours très intéressant à écouter... et à lire bien entendu !

    Pour ma part je suis encore resté sur Bambi et il faudra vraiment que je lise Soil car c’est très alléchant^^

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