Béhé : "J’ai toujours eu un faible pour les histoires sophistiquées".

13 avril 2007 0 commentaire
  • {{Joseph Béhé}} a signé avec Frank Giroud le premier tome du {Décalogue}. Une équipe a embrayé avec {Le Légataire}, une suite aux deux premiers albums de ce best-seller, qui s’attarde sur le destin de Merwan Kadder, un jeune musulman en fuite, tourmenté par une découverte qui bouleverse sa foi … Nous avons rencontré Joseph Béhé en compagnie d’{{Amandine Laprun}}, la coloriste de la série.

Pourquoi avoir accepté de dessiner un cycle parallèle au « Décalogue » ?

JB : A vrai dire, je ne m’attendais pas à dessiner un jour une suite aux deux premiers Décalogue. Frank Giroud m’a donné le synopsis des cinq albums du Légataire. J’ai été subjugué par le scénario, et surtout par la manière dont il s’était immiscé dans les interstices du Décalogue. Cela me plaisait également qu’il dévoile un peu plus la personnalité de l’écrivain Halid Riza. C’était très intéressant, en tant que dessinateur, de pouvoir entrer à nouveau dans une histoire qui touchait à l’essence même de son travail. A travers cette série, Frank aborde ses propres réflexions : Qu’est-ce que l’écriture ? Quel est le
réel pouvoir de l’écrit ? etc.…
Le Légataire parle également de personnes qui n’apprécient pas trop les fictions, surtout celles où le divin sert de base à l’intrigue.

C’est une histoire complexe…

JB : Effectivement. J’ai toujours eu un faible pour les constructions sophistiquées. Lorsque nous avons réalisé Erminio le Milanais, Amandine Laprun et moi-même, nous avons souhaité mettre en place un système narratif original, comportant des flash-backs tout le long du récit. Donnant moi-même trois heures de cours par semaine aux Art-Déco de Strasbourg, il est logique que je sois sensible à la construction du scénario.

Béhé : "J'ai toujours eu un faible pour les histoires sophistiquées".
ébauche graphique pour Le Légataire T2
(c) Béhé, Meyer, Giroud & Glénat.

Vous n’avez pourtant jamais été un véritable scénariste…

JB : Détrompez-vous ! J’ai commencé par écrire des scénarios de bande dessinée. Toff et moi-même avons imaginé l’intrigue de Péché Mortel [1] . Ce fut un véritable travail de coscénariste. Le scénario a toujours été présent, en filigrane, dans ma carrière. Mais c’est vrai : je n’ai jamais signé un récit en solo. Cela viendra peut-être.

Vous mettez en scène des personnages que vous n’avez pas inventés dans le Légataire. N’était-ce pas trop difficile…

JB : Oui. D’autant plus que je suis un dessinateur qui a « ses têtes ». Dessiner Merwan Khadder a été un véritable défi. Son physique a été inventé par Giulio De Vita.
Heureusement que ce personnage était obligé de cacher son identité dans le premier tome du Légataire. Il se laisse pousser la barbe et met des lunettes. Je me le suis approprié de cette manière-là.
J’ai appris quelques subtilités en dessinant ce personnage : De Vita et moi-même avons tous les deux un dessin réaliste, mais son style est plus « cartoon » et plus exagéré que le mien. C’était une expérience intéressante.

Est-ce Merwan Khadder le personnage central du Légataire ?

JB : Absolument. Il se retrouve chassé par les Islamistes. C’est sur ses épaules que repose la lourde tâche de gérer l’héritage d’Halid Riza, et de prendre la décision de révéler, ou pas, la teneur des derniers écrits du prophète Mahomet.

Construction d’un décor par Camille Meyer
(c) Béhé, Meyer, Giroud & Glénat.

Quel est le rôle de Camille Meyer dans le Légataire ? Elle est créditée sur la couverture.

JB : Elle fait les roughs, une partie du story-board, et s’occupe de la recherche de documentation. Elle construit les décors sur des logiciels et monte les planches. Nous n’avons pas tout à fait la même sensibilité au cadrage, ce qui est intéressant. Camille me permet d’avancer plus rapidement sur mes planches, tout en gardant l’investissement graphique du geste, du dessin.

Pourquoi n’avez-vous pas eu envie de terminer Chimères avant d’entamer le Légataire. Vous n’êtes plus vraiment un dessinateur rapide…

JB : Quand je dessinais Péché Mortel, mon éditeur me surnommait « le métronome », car je livrais toujours mes albums à la bonne date. Après le Décalogue, j’ai fondé l’Atelierbd.com, qui a été – et reste toujours – une aventure puissante et intéressante. Mon travail d’auteur en a été chamboulé. Chimères, pour différentes raisons, n’a pas rencontré le public escompté. Nous avons à peine vendu trois mille exemplaires du deuxième album. Le Légataire était une série que je devais faire ou ne pas faire, directement. Il ne fallait pas laisser passer trop de temps entre le Décalogue et le Légataire.

L’histoire de Chimères est assez déstabilisante…

JB : Elle ne prend son sens qu’au troisième volume. Si je devais réinventer l’histoire éditoriale de cette série, j’essaierais de trouver un éditeur qui accepterait de publier 150 pages d’un coup, pour ne pas couper l’histoire en trois. Cela a beaucoup nuit au récit. C’est l’une des raisons qui fait que le public est passé à côté de cette série.

Couverture de Chimères T3
(à paraître)

Votre style graphique devient plus spontané, plus nerveux…

JB : Oui. J’aurais peut-être dû avoir un dessin encore plus spontané pour Chimères. J’ai signé cette série bien avant le Décalogue ou le Légataire. Mon style, dans Chimères, correspond à mon univers graphique et mes possibilités de cette époque-là. Le crayon est toujours en retard sur le « mental » en bande dessinée. Quand je terminais Péché Mortel, je dessinais mentalement comme dans le Décalogue. Malheureusement, il faut conserver une certaine unité graphique dans une série, et il est primordial de dessiner avec le même style du premier au dernier album. Aujourd’hui, mes envies sont ailleurs. Mais je dois d’abord finir Chimères et le Légataire pour aller vers ce que à quoi je tends …

Amandine Laprun, vous avez cosigné le scénario de « Erminio le Milanais » avec Joseph Béhé. L’ambiance y est pesante…

AL : Assez étrangement, elle ne l’était pas dans la première mouture du scénario. Nous nous sommes rendus en Sicile avec Erwan Surcouf, le dessinateur, et Joseph. Nous avons fait lire le synopsis à quelques personnes là-bas, qui nous ont fait quelques remarques. Le scénario a gagné en crédibilité.

JB : Le climat y était assez austère, ce qui nous a influencé.

D’où le traitement graphique en noir & blanc ?

JB : Nous voulions surtout que l’album soit publié en un seul tenant. Le dessin d’Erwan, en noir et blanc, est somptueux et collait à merveille à ce récit de 130 pages.

AL : Ce parti-pris graphique renforce le côté méditerranéen de l’histoire.

Comment avez-vous travaillé sur cet album ?

JB : Comme nous habitons près de la frontière allemande, nous la traversons pour écrire, là-bas, dans des cafés. On peut y parler librement, sans être gêné par les conversations des tables voisines. C’est assez agréable d’y travailler d’autant plus que nos histoires abordent le thème des étrangers.

AL : Après avoir défini le scénario, nous découpions l’album pour Erwan. Il nous envoyait des roughs, et on retouchait sa mise en scène par des croquis. C’était son premier album. Il avait besoin d’être épaulé. Faire des histoires courtes est une chose ; réaliser un premier album de 130 planches en est une autre.

JB : il avait besoin de recul. Heureusement, la critique fonctionnait également à l’inverse. Il nous faisait des remarques…

Que retenez-vous de l’Atelier BD ?

JB : Cela reste de la pédagogie artisanale, au cas par cas. Nous avons une soixantaine d’élèves qui sont gérés par une vingtaine d’auteurs-relais via le net et les e-mails. Depuis l’année dernière, Nous avons également une classe de six élèves à Strasbourg. Je travaille entre une et deux heures par jour en tant qu’animateur pédagogique pour l’Atelier BD. Toute la gestion repose sur Thierry Mary et ses auteurs-relais. Mais je viens, de temps en temps, semer le trouble, stimuler les gens et animer les débats …

Extrait de "Erminio le Milanais"
(c) Surcouf, Béhé, Laprun & Vents d’Ouest.

Quels sont vos projets …

AL : Nous préparons un album pour Erwan Surcouf. Il s’agira à nouveau d’un récit en bichromie, cette fois publié dans un format un peu plus petit. Nous traiterons toujours du même thème : le sentiment d’être étranger. Mais sous un autre regard, bien entendu …

JB : Pour être simple nous traiterons du sentiment de se sentir chez soi dans un pays étranger…

Décidément… D’où vient cet intérêt pour ce thème ?

JB : Une de mes grand-mères ne parlait pas un mot de français. J’ai toujours vécu dans la culture alsacienne. Le thème de l’identité a toujours questionné ma famille : Sommes-nous français, allemand ou alsacien ? De coeur, de culture ou de raison ?

Joseph Béhé & Amandine Laprun
Photo (c) Nicolas Anspach.

(par Nicolas Anspach)

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Lire la chronique de Erminio le Milanais et de Chimères T2
Lire notre article "L’intrigue du Décalogue rebondit", publié à l’occasion de la sortie du T1 du Légataire

Lien vers le site de Joseph Béhé
Lien vers le site de Amandine Laprun
Lien vers le site de Erwan Surcouf
Lien vers le site de l’Atelier BD

[1Quatre albums parus chez Vents d’Ouest.

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