Boulet et Lucie Albon : "Le scénario du Voeu de Marc a effrayé beaucoup d’éditeurs".

17 mai 2007 0 commentaire
  • Le dessinateur de Ragnarok délaisse l'esprit de ses albums jeunesse et scénarise la série des "Voeux", dessinée par Lucie Albon du collectif Café Creed. Une esthétique grattée illustrant des histoires assez sombres, autour du mythe du génie dans la lampe. Interviewés à Angoulême, les deux auteurs reviennent sur leurs difficultés à être publiés, à l'occasion de la sortie du tome 2 : Le Voeu de Simon.

Comment se fait-il qu’un immonde scénariste, plutôt habitué à d’ignobles grivoiseries déhanchées style Womoks, Ragnarok, ou La rubrique scientifique, se soit tout à coup lancé dans une oeuvre où on ne rigole pas ?

Boulet : Déjà, je ne suis pas d’accord, je trouve le scénario très drôle, achetez-le ! (rires). Le voeu de Marc a une histoire très particulière. C’est une projet qui date de 1999, où Lucie, Nicolas Wild et moi étions ensemble aux Arts Décoratifs de Strasbourg. Nicolas et moi avons écrit le scénario ensemble pour notre projet de diplôme. C’est d’ailleurs un scénario qui me faisait beaucoup rire, je suis donc déçu que vous ne l’ayez pas trouvé drôle (rires). Et Nicolas devait normalement le dessiner. Mais il est parti voyager en Inde pendant un an, puis aux États-unis, puis en Afghanistan reconstruire le pays -il n’est pas sorti de l’auberge (rires). Nous avons proposé le scénario à notre ami Reno, parti démarcher chez Delcourt et ressorti avec un contrat pour Valamont, c’est donc Lucie qui s’y est collée, ayant beaucoup aimé le scénario. Cela m’a paru tellement évident que je m’en suis voulu de ne pas y avoir pensé avant.

Lucie, quel effet cela fait-il de passer pour le dernier choix ?

Lucie Albon : J’adore ! (rire général)

Boulet et Lucie Albon : "Le scénario du Voeu de Marc a effrayé beaucoup d'éditeurs".
Boulet et Lucie Albon
Photo : Thomas Berthelon

En quoi le trait de Lucie s’accorde-t-il bien avec cette histoire ?

B : Ce qui m’a tout de suite séduit, c’est qu’au départ, nous avions un problème de cible. Cette histoire se destinait naturellement vers un public assez âgé, ado/adulte, mais l’univers abordé, celui de la cour d’école et des contes, renvoyait complètement à un album jeunesse. Moi , si j’avais dessiné l’album, il serait devenu un album jeunesse, et aurait raté son public. Le dessin de Lucie, beaucoup plus travaillé, gratté, nous rapprochait plus de notre cible, et rajoutait une touche de noirceur à l’album, dont le propos est parfois assez noir.

Lucie, vous qui participez au collectif Café Creed, pensez-vous que c’est plutôt un album jeunesse ?

LA : Je ne sais pas, j’avoue avoir un peu de mal quand des enfants de huit ans arrivent avec un grand sourire : "Je peux avoir une dédicace ?" Le pauvre petit (rires). Je ne peux pas lui faire ça. "Excusez-moi, madame, vous avez ouvert l’album ?" Et une fois que la maman l’a ouvert, elle le prend pour elle, ou elle le repose gentiment. Le problème, ce n’est pas le trait, ce sont les couleurs acidulées, très flash, renvoyant un peu à l’enfance. Nous sommes dans le décalage. Mais être décalé n’est pas désagréable.

Le concept du piège du voeu est assez intéressant.

B : L’idée du génie dans la lampe est une excellente idée, elle est de moi (rires). Quand nous avons commencé à écrire le scénario avec Nicolas, nous avons procédé de façon barbare et illogique. Nous avions l’idée du gamin omnipotent du lutin qui apparaissait à chaque fois qu’il faisait un voeu. Nicolas m’a proposé cette idée sortant des tréfonds de son cerveau (que je ne voudrais même pas explorer), sans savoir pourquoi. Il m’a proposé plein de scènes qui n’avaient rien à voir les unes avec les autres. Il pensait à une scène, et la dessinait en storyboard. Il m’a ainsi passé l’essentiel de l’album, sans aucun fil conducteur. Il ajoutait chaque fois de nouveaux personnages, jamais exploités auparavant. Par exemple, Marc apparaissait dans une scène, puis disparaissait, remplacé par un autre personnage. Il faisait intervenir des parents jamais vus avant. Mon rôle a été de jouer à Tétris avec toutes ces scènes pour en faire des lignes, et trouver la ligne directrice. J’ai donc choisi l’histoire du génie dans la lampe, car je pensais que ces scènes renvoyaient directement à ce conte, la bénédiction du voeu s’avérant être une malédiction. Ces histoires sont toujours les mêmes, on trouve que la possibilité du voeu est super, mais on se fait toujours avoir.

Couverture du Voeu de Simon
© Lucie Albon/La boîte à bulles.

On peut aussi se mettre à la place du génie, en se demandant comment entuber les gens, exploiter le côté négatif des voeux. Ce procédé est très joueur, déclinable plein de fois.

LA : Mais on va le décliner plein de fois ! (rires)

B : Le génie n’est même pas méchant. Il explique assez clairement à Marc et Simon les dangers ce qu’ils demandent. "Vous savez, les voeux, ce n’est pas n’importe quoi. Cela ne va pas changer la face du monde. Calmez-vous, et demandez un truc raisonnable". Ce sont eux qui font les malins. Pour moi, il s’agit simplement de gens qui demandent un pouvoir trop grand pour eux, et qui sont du coup dépassés. Mais pour moi, le génie n’est pas quelqu’un de mauvais.

Lucie, est-ce intéressant de travailler sur cet univers enfantin, montrant des enfants tels qu’ils sont, absolument ignobles ?

LA : Ils ne sont pas ignobles, mais très natures.

Ils sont méchants quand même. Ils y vont sec !

LA : Je ne sais pas si vous avez déjà travaillé en banlieue parisienne (rires), ce n’est pas très loin, parfois. Mais c’est effectivement intéressant de travailler sur le scénario de quelqu’un. Je n’avais jamais testé, et c’est super d’investir un univers proche du sien. Je me sentais comme un poisson dans l’eau.

Combien d’albums sont-ils prévus dans cette série ?

B : Nous n’avions pas d’idée précise. Le premier album était un one shot, nous voulions le faire pour nous, c’était un projet qui nous tenait à coeur depuis longtemps, nous étions contents de pouvoir enfin le sortir. Ensuite, Vincent Henry de La Boîte à bulles nous a proposé de continuer, d’autant que Lucie avait une histoire qui lui tenait aussi à coeur. J’ai donc adapté l’histoire qu’elle avait écrite, pour la faire tenir dans une suite du Voeu de Marc.

LA : C’était une aventure sans le génie. Je lui ai donné l’histoire de 21 planches, qu’il a redécalée pour la faire tenir dans une suite logique.

B : Pour la suite, nous comptons sur Nicolas qui doit bientôt rentrer d’Afghanistan. Nous avions déjà réfléchi à une suite directe du Voeu de Marc, car Nicolas avait écrit des scènes devant figurer dans le premier album. S’il rentre et travaille dessus, nous pourrons finaliser ce scénario. Sinon, j’aimerais effectivement écrire une suite, j’en parlerai avec Lucie. Nous avions d’ailleurs plusieurs idées... Comme les deux premiers albums ont été écrits par Nicolas et Lucie, ce serait peut-être bien que le troisième le soit par moi.

Extrait du Voeu de Simon
© Lucie Albon/La boîte à bulles.

Pourquoi La boîte à bulles comme éditeur ? Le choix d’un label indépendant était-il le plus intéressant ? Ou est-ce encore un de ces "pis-aller" comme le choix la dessinatrice ?

B : La dessinatrice n’est pas un "pis à lait", si tu ne veux pas que je te fasse bouffer ton micro, retire-moi cela de suite de l’interview ! (rire général) Pour être sincère, nous avons démarché tous les éditeurs...

LA : Ils nous ont tous dit : "C’est un OVNI, votre truc !".

B : Les gens de La boîte à bulles ont été les seuls à ne pas être effrayés, et nous ont laissé une liberté totale, tout en étant attentifs au contenu. Nous avons eu un joli soutien technique, l’objet final est une très belle réalisation. Vincent Henry a été super, nous a laissé faire ce que nous voulions. Nous sommes très contents que notre projet soit sorti chez eux.

(par Xavier Mouton-Dubosc)

(par Thomas Berthelon)

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En médaillon : Boulet. Photo : © Thomas Berthelon

Commander Le Voeu de Simon sur Internet

Cette interview a été diffusée dans l’émission "Supplément week-end" du samedi 5 mai 2007.

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