"Cas d’école" par Remedium : l’Éducation nationale en accusation

28 octobre 2020 0 commentaire
  • L'actualité récente a tristement mis en avant le travail des enseignants en France. Celui-ci a pourtant été souvent remis en cause, y compris par la hiérarchie. C'est ce que rappelle l'ouvrage "Cas d'école. Histoires d'enseignants ordinaires" de Remedium, dessinateur et lui-même professeur des écoles.

Le 16 octobre dernier, Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie de collège travaillant en région parisienne, était tué d’une façon aussi brutale qu’injustifiée. Son assassin, s’inspirant d’une idéologie mortifère - l’intégrisme islamiste - et accusant sa victime d’avoir « blasphémé » en montrant des caricatures du prophète de l’islam, réveillait alors le spectre du terrorisme en France.

"Cas d'école" par Remedium : l'Éducation nationale en accusation
Cas d’école © Remedium / Éditions des Équateurs 2020

Dans un « sursaut républicain », la majorité des Français et de leur classe politique a salué l’engagement des enseignants pour la défense et l’explication des valeurs et principes de la République - liberté, égalité, fraternité, laïcité - et a clamé l’importance de la liberté d’expression, emblématique de la démocratie et des droits humains. Les failles se sont cependant vite réouvertes. Alors que certains confondent encore le sacré et le profane, l’athéisme et la laïcité, la caricature et la réalité, d’autres se croient légitimes pour vomir leurs discours racistes et appeler à des mesures liberticides et discriminatoires.

Cet épisode confirme le rôle clé des enseignants dans l’éducation au « vivre ensemble », mais aussi les difficultés voire les dangers auxquels ils sont confrontés, éléments déjà soulignés dans le livre de Remedium paru début septembre aux Éditions des Équateurs, Cas d’école. Histoires d’enseignants ordinaires.

Rassemblant douze « cas » de professeurs des écoles ainsi que celui d’une mère d’élève, auquel a été ajouté un chapitre à propos du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer, l’ouvrage se fonde principalement sur des témoignages. Certaines situations, médiatisées, sont davantage documentées que d’autres. L’ensemble constitue un dossier à charge contre l’institution et sa hiérarchie, même si les petites et grandes lâchetés individuelles ne sont pas tues.

Cas d’école © Remedium / Éditions des Équateurs 2020
Cas d’école © Remedium / Éditions des Équateurs 2020
Cas d’école © Remedium / Éditions des Équateurs 2020

Cas d’école est d’abord un livre pour mémoire. Il est ainsi dédié à Christine Renon, à Jean Willot, à tous ces enseignants qui ont mis fin à leurs jours, ne pouvant plus supporter la pression subie dans leur métier. Il n’y a pas de chiffres officiels concernant ces suicides, mais on peut les estimer à un par semaine en moyenne, en tous cas d’après Remedium, qui est lui-même professeur des écoles en Seine-Saint-Denis et qui a interrogé de nombreux collègues ainsi que des associations. Il faut y ajouter les démissions, de plus en plus nombreuses ces dernières années, et les arrêts-maladie, même si l’absentéisme n’est pas plus élevé chez les enseignants que dans n’importe quelle autre profession.

La simplicité du trait et des couleurs, la sobriété de la mise en page et l’absence d’emphase de l’écriture soulignent, par effet de contraste, la violence qui ressort de ces récits qui, pour beaucoup, sont comme des témoignages indirects. Chacun des quatorze chapitres - le dernier évoque le travail des enseignants pendant et après le confinement - est comme un clou planté dans le beau décor de l’Éducation nationale. Mais le constat est accablant : les moyens humains et matériels manquent, la hiérarchie est au mieux fuyante et au pire nuisible, l’impréparation de l’institution lors des situations exceptionnelles est flagrante.

Tout n’est pas négatif. Nombre d’enseignants sont dévoués et entièrement engagés dans leur travail, parfois au prix et au mépris de leur santé ou de leurs proches. Grâce à eux, et Remedium leur rend hommage, l’Éducation nationale conserve un sens : celui d’offrir un avenir aux plus jeunes, ou du moins de leur donner quelques armes pour l’affronter. Même s’il faut faire avec les tracasseries administratives, les injonctions contradictoires venues de personnes n’ayant presque jamais mis les pieds dans une classe, ou encore avec le racisme qui se cache derrière une laïcité mal comprise.

Cas d’école © Remedium / Éditions des Équateurs 2020

Si l’auteur dénonce un système, il n’en a pas moins une cible privilégiée : le premier représentant de l’institution, à savoir le ministre de l’Éducation nationale en personne. Il n’est pas jugé seul responsable. Ce sont plusieurs années - une dizaine au moins - qui sont questionnées. Si l’on suit Remedium, la baisse quasiment continue des moyens, les réformes conçues comme des coups politiques, le manque de confiance envers les personnels, les difficultés de recrutement, le dénigrement systématique dans les médias voire dans les ministères sont des éléments du contexte qui a permis au tueur de Samuel Paty de croire qu’il était légitime de couper la tête d’un professeur.

Une case sur M. Blanquer, caviardée par son auteur à la suite d’une demande de l’avocat du ministre (Cas d’école © Remedium 2020)

M. Blanquer a fini par avoir vent des attaques dont il est l’objet. Le lendemain même de l’assassinat de Samuel Paty, son avocat s’adressait à Mediapart, qui héberge le blog de Remedium, pour faire retirer quelques cases du chapitre qui lui est consacré. Le ministre sait-il que les dessins incriminés se trouvent également dans un livre déjà diffusé, publié et vendu ?

Toujours est-il qu’en réaction à cette demande, perçue comme une censure, et en accord avec Edwy Plenel et la direction de Mediapart, qui souhaite ne pas multiplier les procès, le dessinateur a caviardé l’une de ses cases - celle qui met en cause la famille du ministre. Si la vie privée doit elle aussi être protégée et si la diffamation est un poison qui a contribué à l’assassinat de Samuel Paty, la demande du représentant de M. Blanquer pose question et renvoie justement aux travers mis en exergue par Remedium dans sa bande dessinée.

Cas d’école n’est pas d’une lecture aisée pour un enseignant : la mise à distance est difficile et l’identification peut être douloureuse. Elle s’avère néanmoins indispensable pour rompre l’isolement et mieux comprendre les mécanismes en jeu au sein de l’Éducation nationale. Pour tous les lecteurs, l’ouvrage dresse un tableau peu amène mais instructif d’une institution décriée mais indispensable à notre société, société qui est parvenue à produire « l’histoire de Samuel » que Remedium a pris le temps de mettre en dessins.

Cas d’école © Remedium 2020
Cas d’école © Remedium 2020
Cas d’école © Remedium 2020
Cas d’école © Remedium 2020
Cas d’école © Remedium 2020
Cas d’école © Remedium 2020
Cas d’école © Remedium 2020

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

Cas d’école. Histoires d’enseignants ordinaires - Par Remedium - Éditions des Équateurs - 16,5 x 23 cm - 100 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 2 septembre 2020.

NDLR : l’auteur de cet article, bénévole pour ActuaBD, est lui aussi enseignant et a pu s’entretenir avec le dessinateur de Cas d’école.

Consulter le blog de l’auteur & son site Internet.

Les cases de L’histoire de Samuel présentées ici ne sont que des extraits appartenant à une bande dessinée d’une vingtaine de cases.

Lire également sur ActuaBD :
- "Les Contes noirs du chien de la casse" de Remedium : la banlieue vue en noir & blanc
- Mort d’un professeur : la République décapitée à Conflans-Sainte-Honorine

  Un commentaire ?