Claude Gendrot : « Gérer le passé est tout aussi important que de s’occuper du présent »

7 décembre 2005 1 commentaire
  • Depuis l'an 2000, {{Claude Gendrot}} assume le poste de directeur éditorial de Dupuis, succédant ainsi à Philippe Vandooren. Auparavant, il était passé de l'hebdomadaire {Pif} au mensuel {Métal Hurlant} puis aux Humanoïdes Associés. En quelques années, cet homme agréable et cultivé a réussi à créer une dynamique éditoriale qui a fait sortir Dupuis de son étouffante image d'éditeur jeunesse, accordant autant d'importance à l'humour - la marque de fabrique de la maison de Marcinelle - qu'aux bandes dessinées d'aventure ou encore à la bande dessinée d'auteur.

Vous avez publié l’intégrale des albums de Gaston Lagaffe au format d’origine au printemps dernier. Dimitri Kennes, le directeur général de Dupuis, nous disait dernièrement qu’il souhaitait ainsi remettre l’accent sur le personnage, lui assurer une présence en librairie. La surproduction nuit-elle aux séries historiques de Dupuis ?

Je suis généralement d’accord avec ce que dit Dimitri (Rires). On partage beaucoup de choses ensemble, la même philosophie éditoriale et la même conception du métier d’éditeur. Lorsqu’une série n’est plus alimentée par nouveaux albums, les ventes des anciens titres ont tendance à s’amenuiser... C’est le cas de Gaston Lagaffe et de la plupart des séries historiques de Dupuis. Et ce, d’autant plus que nous avons déjà vendu plus de trente millions d’exemplaires de Gaston en langue française ! Beaucoup de personnes les possèdent donc déjà !
Mais lorsqu’un éditeur a un fond aussi prestigieux, il a le devoir de le faire vivre. Mettre à disposition des lecteurs les éditions sous leur forme originale fait partie de notre métier. Nous avons décidé de les éditer sur un beau papier, avec un dos rond. Bien sûr, nous avons un peu triché car les derniers albums avaient été publiés avec des dos carré, mais l’important était de se rapprocher de la forme d’origine.

Avez-vous l’intention de retenter l’expérience avec d’autres séries prestigieuses ? Comme par exemple Gil Jourdan ?

Dupuis continue de publier cette série sous la forme d’intégrale. Le fond vit toujours et nous vendons sept à huit cents exemplaires de chacun de ces titres chaque année ! Faut-il le faire vivre autrement ? Sans doute... Gérer le passé d’une maison d’édition est tout aussi important que de s’occuper du présent et de dénicher de nouveaux talents !

Claude Gendrot : « Gérer le passé est tout aussi important que de s'occuper du présent »
Cyril Pedrosa signera "Les Coeurs Solaites" en Janvier au sein d’Expresso...

Justement, on dit que Dupuis a vécu pendant de nombreuses années sur son passé et ne créait pas beaucoup de nouvelles séries. Depuis quelques temps, vous avez changé votre fusil d’épaule.

Je nuancerai ces propos. Dupuis a toujours eu comme politique de lancer de nouvelles séries et de faire confiance aux jeunes auteurs. Mais toutes n’ont pas eu la chance d’être bien accueillies par le public. Ceci dit, nous développons depuis quelques années l’édition généraliste. Un travail que j’avais initié avec Sébastien Gnaedig, et que je poursuis aujourd’hui avec Corinne Bertrand (pour Expresso), Louis-Antoine Dujardin (pour Empreinte(s) ) et Daniel Bultreys (pour Repérages) [1].

Quel est l’accueil de ces nouvelles collections - Empreinte(s) et Expresso - lancées dernièrement ?

Plutôt bon ! Même si une nouvelle collection reste toujours fragile les premières années. Avec Expresso, nous avons l’ambition de créer un ensemble d’œuvres et une communauté de graphisme et de propos autour de Dupuy et Berbérian (Monsieur Jean). Ces titres doivent être reçus par les lecteurs pour leurs qualités intrinsèques. Des jeunes auteurs, comme par exemple Grégory Mardon (Incognito), vont progresser et nous épater à l’avenir. Son travail est déjà plus que prometteur. Il a un véritable ton, en phase avec la collection.

Les colocataires (de Runberg & Christopher / Expresso), l’une des bonnes surprises de l’année.

Pardonnez-nous l’audace de cette question, mais Expresso est une sorte de collection fourre-tout : Quel est le lien entre Monsieur Jean et Green Manor ?

C’est une façon de voir la société ! Vous pourriez me poser la même question en remplaçant « Expresso » par « Aire Libre ». Qu’est-ce qui rapproche Le Bar du Vieux Français de SOS Bonheur, ou Le Voyage en Italie de Monsieur Noir, ou encore de Quelques Mois à l’Amélie à Azrayen ? Tout le monde s’accorde à dire qu’il y a quelque chose de commun entre ces récits.
Expresso était le meilleur endroit pour publier Green Manor suite à l’arrêt de la collection « Humour Libre ». Cette dernière fut un échec. C’est parfois aussi simple que cela le métier d’éditeur...

Ne pensez-vous pas que pour faire face à la surproduction, les éditeurs devront créer beaucoup plus de collections, segmentant les séries par univers thématiques ? Cela permettrait aux lecteurs de s’y retrouver.

Je ne crois pas ! Les collections n’ont qu’un unique intérêt : identifier les œuvres qui y sont éditées. Il ne faut pas leur donner plus de rôle qu’elles n’en ont ! Chez Dupuis, nous avons Expresso et Aire Libre d’un côté, et Empreinte(s) et Repérages de l’autre. La première abrite des séries d’aventure et la seconde, des cycles courts.
Je ne suis pas partisan des collections de type vertical, qui ont été créées suite à la publication d’une série qui a connu rapidement le succès. Certains éditeurs déclinent alors la thématique en un label...
Je préfère les collections horizontales qui permettent un éventail plus large de récits, tout en ayant une unité de ton, de graphisme et de genre. Il faut faire attention de ne pas enfermer les œuvres et les auteurs dans des collections, qu’elles ne deviennent pas une prison !

Extrait de Orbital T1, à paraître en 2006 (c) S. Pellé, S. Runberg et Dupuis.

(par Nicolas Anspach)

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Photo (c) Nicolas Anspach

[1Claude Gendrot continue à diriger personnellement la collection « Aire Libre »

 
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