"Dédales" (Éditions Cornélius) : Charles Burns à l’entrée d’un nouveau récit labyrinthique

12 novembre 2019 0 commentaire
  • Premier volume d'une série inédite aux États-Unis, "Dédales" reprend les thèmes et les motifs chers à Charles Burns. Il y introduit cependant quelques nouveautés, savamment dosées et donnant envie de se plonger dans une intrigue au long cours.
"Dédales" (Éditions Cornélius) : Charles Burns à l'entrée d'un nouveau récit labyrinthique
L’une des trois affiches du prochain FIBD © Charles Burns / 9e ART+ 2019

Un jeune homme lunaire, mystérieux et tourmenté. Des formes organiques indéfinies. Une impossibilité à séparer la réalité du rêve et du fantasme. Une ambiance parfois lourde et poisseuse, parfois éthérée. Beaucoup de questions en suspens...

Ces éléments sont typiques de l’univers de Charles Burns tel qu’il l’élabore depuis Dog Boy et El Borbah, tel qu’il l’a développé dans Black Hole et tel qu’il l’a porté à son climax dans sa trilogie « Toxic  ». Mêlant le fantastique à un réalisme quasiment sociologique, en particulier dans sa description de l’adolescence et de la jeunesse américaines, il construit des intrigues extrêmement complexes, rarement linéaires, explorant les désirs et les peurs enfermés au plus profond des êtres.

Les malformations corporelles, les créatures hybrides et les dégénérescences psychologiques comme physiologiques constituent le cœur et le corps de ses ouvrages. Non par pur goût de l’extraordinaire ou pour assouvir un jeu entre voyeurisme et exhibitionnisme, encore que ces approches ne soient pas négligeables dans le paysage burnsien, mais pour semer le trouble et obliger le lecteur à s’interroger à la fois sur ce qui constitue l’humanité - quels en sont ses contours ? - et sur notre appartenance, en tant qu’individus singuliers, à cette même humanité - suis-je si différent des autres ?

Tous ces points - éléments de narration, motifs graphiques, questionnements philosophiques et intimes - se retrouvent dans Dédales, nouvelle série de Charles Burns éditée en exclusivité par Cornélius. Encore inédite aux États-Unis, où seulement une parution en intégrale est prévue dans cinq ou six ans au plus tôt, cette série semble faite pour consacrer son auteur comme l’un des classiques de la bande dessinée contemporaine. En apparence proche de ses travaux précédents, elle promet - c’est du moins l’impression que laisse la lecture de son premier volume - de nouer les fils d’une œuvre dont chaque livre permet d’entrevoir la complexité.

Dédales © Charles Burns / Éditions Cornélius 2019
Dédales © Charles Burns / Éditions Cornélius 2019
Dédales © Charles Burns / Éditions Cornélius 2019

Dans Dédales, le jeune homme étrange et apparemment quelque peu perturbé se nomme Brian. Passionné par le cinéma d’horreur, il passe également beaucoup de temps à dessiner. Mais, si le récit s’échafaude autour de sa personnalité encore peu dévoilée, un autre personnage, féminin, joue un rôle clé. Laurie, qui croise Brian à plusieurs reprises et commence à échanger avec lui, passe d’objet de fantasme de Brian à sujet et voix de la narration.

Plusieurs niveaux de récit se superposent donc. Outre le point de vue rationnel de Laurie s’ajoutent les pensées de Brian, ses rêves ou ses idées de films, ses dessins et les films qu’il a réalisés ou visionnés. Les correspondances sont évidemment multiples entre ses « couches narratives » mais restent à ce stade, celui du premier tome, obscures. Comme dans la « trilogie Toxic », nous pouvons supposer que ces liens ne s’avéreront pas gratuits...

La dualité des points de vue et la multiplicité des niveaux de récit ne sont pas des inconnues pour Charles Burns. En revanche, le fait qu’il accorde une place importante et qui semble appelée à croître à un personnage féminin n’est pas si fréquent. Certes, que ce soit dans Black Hole ou dans Calavera, des femmes ont pu avoir des rôles-clés, catalysant l’intrigue. Mais Laurie - cela restera cependant à confirmer avec les prochains volumes - a une épaisseur et une volonté que l’auteur a finalement assez peu données à ses personnages féminins.

Autre nouveauté : l’importance attribuée au cinéma. Référence mais aussi enjeu narratif, le cinéma revient comme un leitmotiv dans Dédales. Adolescent, Brian a réalisé un film avec un ami qui organise ensuite des projections. Plusieurs pages sont directement consacrées au film Invasion of the Body Snatchers de Don Siegel (1956), œuvre de science-fiction fondatrice d’un genre à part entière que Brian a invité Laurie à voir avec lui. Le sens métaphorique de ce film, où - simplifions ! - les êtres humains perdent toute émotion après avoir été remplacés par des extra-terrestres, renvoie à la psychologie de Brian, dont l’attitude devient parfois, et de façon totalement imprévisible, bizarrement détachée du monde et de son entourage.

Qu’est-ce qui relève de l’imagination « contrôlée » ? Qu’est-ce qui relève de l’inconscient ? L’art - dessin ou cinéma - peut-il permettre de faire la part des choses ou de créer des ponts entre réalité, rêve et inconscient ? Charles Burns posent indirectement toutes ces questions dans Dédales. Il lui faudra deux autres tomes au moins pour proposer des pistes de réponses. L’ensemble constituera à coup sûr une lecture délicieusement tortueuse.

Dédales © Charles Burns / Éditions Cornélius 2019
Dédales © Charles Burns / Éditions Cornélius 2019
Dédales © Charles Burns / Éditions Cornélius 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Dédales - Par Charles Burns - Éditions Cornélius - collection Solange - traduction de l’anglais (États-Unis) & adaptation : David Langlet - 21,4 x 29 cm - 64 pages couleurs - couverture cartonnée avec dos toilé - parution le 10 octobre 2019.

Exposition à Colomiers
Pavillon blanc Henri Molina - Médiathèque / Centre d’art de Colomiers
Du samedi 12 octobre 2019 au samedi 04 janvier 2020
Jeudi - Vendredi : 12h - 18h30
Mardi - Mercredi - Samedi : 10h - 18h30
4 Place Alex Raymond
31770 Colomiers
05 61 63 50 00

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