Charles Burns (Dédales) : « Mon travail résulte d’influences extrêmement variées, de Tintin aux comics d’horreur et romantiques. »

12 novembre 2019 0 commentaire
  • Charles Burns est un auteur qui commence à être régulièrement exposé en France. Le festival de Colomiers (Haute-Garonne) le met à l’honneur lors de sa 33e édition par une exposition qui se tient jusqu’au 4 janvier 2020, tout simplement intitulée « Charles Burns ». L’auteur a fait le déplacement lors de l'inauguration et, devant une salle conquise et médusée, il a entrouvert le voile de son univers créatif et de ses influences.
Charles Burns (Dédales) : « Mon travail résulte d'influences extrêmement variées, de Tintin aux comics d'horreur et romantiques. »
L’artiste et sa soeur, dans les méandres du Secret de la Licorne
© Charles Burns

« Je suis né dans une famille où mon père était très intéressé par la bande dessinée. Nous avions beaucoup d’albums, des ouvrages didactiques sur la bande dessinée… Il avait aussi une collection de scrapbooks qu’il réalisait en collant des images, découpées dans des comics, sur des cahiers. Il les réalisait par plaisir, parce qu’il aimait ces images, mais elles lui servaient aussi à s’entraîner à dessiner. D’ailleurs, vers 1966, mon père achète une table à dessins. J’ai alors dix, onze ans.

De Tintin à Spider-Man : des influences variées

Mes premières influences ont été très variées, d’Honoré Daumier au magazine Mad d’Harvey Kurtzman. Je ne savais pas lire, je feuilletais. Rapidement, j’ai découvert Tintin et le travail d’Hergé. Je dévorais les quatre albums traduits en anglais. L’impression de ces éditions a été profonde et me marque encore aujourd’hui. Par exemple, je suis très sensible à l’objet, au livre cartonné, beaucoup plus qu’au format comics à couverture souple. J’ai mesuré précisément les dimensions des albums de Tintin pour avoir exactement les mêmes.

4e de couverture des Aventures de Tintin.
© Moulinsart

Mais j’ai aussi été durablement marqué par les intérieurs et par la quatrième de couverture. N’ayant que quatre albums disponibles, j’essayais de comprendre ce que représentaient certaines parties de l’image, certains détails, comme le champignon géant, le rocher, mais aussi qui pouvaient être certains personnages. J’ai passé beaucoup de temps à cela. Mon œuvre où on retrouve le plus cette influence est la trilogie Toxic [1].

Un peu plus tard, adolescent, je me découvre une fascination pour les magazines et les séries d’horreur, qui m’influencent beaucoup. Je lis aussi des comics de super-héros, bien entendu, et lorsque l’on me demandait qui je préférais entre Batman et Superman (c’était la question classique), j’avais choisi Batman depuis longtemps. Mais c’est aussi la période où Marvel se développe. Steve Ditko et son style très « cru » me marquent beaucoup. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la vie privée des super-héros, leurs histoires d’amour, leur quotidien et leurs galères. C’est pour cela que j’aime particulièrement Spider-Man.

Au lycée, je découvre Zap Comics et les dessins de Robert Crumb. Les comics underground m’attirent beaucoup et je commence à explorer cet univers. Je découvre alors un monde oublié : celui des comics de séries policières et d’horreur de la fin des années 1940. J’aimais beaucoup les dessins, le rythme, la mise en scène surannée. Je plonge aussi dans les comics romantiques qui vont beaucoup influencer mes premiers dessins du début des années 1980. À cette époque, personne n’en veut et j’en achète des lots complets pour trois fois rien chez les bouquinistes.

Charles Burns adolescent, sur la table à dessin de son père.
© Charles Burns

Dog Boy, El Borbah... : le genèse d’un univers singulier

C’est l’époque où je dessine pas mal de planches non narratives qui sont publiées dans le magasine Raw, créé par Art Spiegelman et Françoise Mouly. C’est aussi dans ce magazine que je crée mon premier personnage, Dog Boy, un homme qui se fait implanter un cœur de chien et qui, petit à petit, devient un chien.

J’ai toujours été sensible au graphisme et à l’esthétique. Les catcheurs mexicains, avec leurs tenues et leurs masques colorés, sont magnifiques. Donc je crée aussi le personnage d’El Borbah, un catcheur mexicain qui est aussi détective. Ça a été ma première histoire publiée en album, et traduite.

Je sens que je recherche quelque chose, je tâtonne… Je reste toujours dans un univers très onirique, à la limite du fantastique. Petit à petit, tout cela se structure et construit un univers qui devient Black Hole en 1995. Pour mes personnages, je m’inspire de personnes de mon entourage, ou que j’ai connues. Les pauvres, ils ne méritent vraiment pas ce qui leur est arrivé dans l’album !

Avant les après "la peste", dans Black Hole
"Vraiment, le garçon qui m’a inspiré ce personnage était très gentil. Je n’ai pas été sympa avec lui" Charles Burns

Toujours très attaché à l’esthétique, je fais très attention au graphisme des couvertures. Très épuré, j’aime bien qu’il n’y ait que le titre, ni le prix, ni le nom de la maison d’édition, même pas mon nom à la rigueur ! Je recherche longtemps l’image qui aura la plus forte puissance d’évocation possible. Je procède avec le même soin aux pages de titre et aux têtes de chapitre.

Couvertures pirates et alphabet inventé
© Photographie Jérôme Blachon

Un atavisme européen ?

Je n’ai jamais renié mes premiers centres d’intérêt graphiques que furent les comics romantiques et Les Aventures de Tintin. Je suis donc aussi très intéressé par les versions pirates, souvent chinoises, en particulier des couvertures. J’ai beaucoup de plaisir à en réaliser moi-même, et même des fausses couvertures de mes propres comics.

Mon travail est donc le produit de nombreuses influences, extrêmement variées, y compris la « Ligne claire » et la bande dessinée européenne. Si mes albums sont aussi appréciés par le public européen, c’est sans doute aussi parce que cette influence se ressent dans ma narration. Donc je suis très heureux de pouvoir, une nouvelle fois, présenter mon travail en France, à l’occasion de la parution de mon nouvel album. »

Charles Burns publie une nouvelle série en France, Dédales, dont le tome 1 vient de paraître aux éditions Cornélius. À cette occasion, la médiathèque de Colomiers (Haute-Garonne), le Pavillon blanc, présente une exposition rétrospective du travail de l’auteur, dans le cadre du 33e festival de bande dessinée de la ville. Une exposition qui reprend dans sa forme, en hommage, des portraits encadrés de personnages présentés sous la forme de panneaux, comme les intérieurs des couvertures des fameux albums… de Tintin.

Propos recueillis par Jérôme Blachon.

Exposition Charles Burns, Pavillon blanc, Colomiers
© Photographie Jérôme Blachon
© Photographie Jérôme Blachon
© Photographie Jérôme Blachon

(par Jérôme BLACHON)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Commander cet album:
BDfugue FNAC Amazon

33e festival BD de Colomiers du 15 au 17 novembre 2019
Expositions, animations & auteurs en dédicace sur le site Internet du festival

Exposition à Colomiers
Pavillon blanc Henri Molina - Médiathèque / Centre d’art de Colomiers
Du samedi 12 octobre 2019 au samedi 04 janvier 2020
Jeudi - Vendredi : 12h - 18h30
Mardi - Mercredi - Samedi : 10h - 18h30
4 Place Alex Raymond
31770 Colomiers
05 61 63 50 00

Lire également sur ActuaBD :
- Black Hole – L’intégrale - par Charles Burns – Delcourt
- Charles Burns à la galerie Martel
- La ligne claire toxique de Charles Burns
- La Ruche – Par Charles Burns – Cornélius
- Un automne américain chez Cornélius
- "Love Nest" et "Vortex" : deux inédits de l’Américain Charles Burns publiés chez Cornélius
- Le FIBD d’Angoulême 2020 dévoile ses trois affiches !
- "Dédales" (Éditions Cornélius) : Charles Burns à l’entrée d’un nouveau récit labyrinthique

[1Toxic (2010), La Ruche (2012) et Calavera (2014), trilogie éditée par Cornélius.

  Un commentaire ?