Dimitri Armand & Tristan Roulot : « "Le Convoyeur" est un anti-Thorgal »

6 juillet 2020 0 commentaire
  • Un nouveau tandem pour une série qui frappe fort dès son premier tome. Un monde âpre et violent, une humanité qui mute, la vie qui ne vaut pas cher : "Le Convoyeur" propose un univers abouti et sans concession. Ses auteurs nous expliquent quelles étaient leurs objectifs...
Dimitri Armand & Tristan Roulot : « "Le Convoyeur" est un anti-Thorgal »
L’album est sorti en deux versions : couleur...

Comment est née cette envie de collaborer ensemble sur un univers post-apocalyptique ?

Dimitri Armand : Avec Tristan, nous sommes rencontrés il y a quelques années à Angoulême et il avait déjà évoqué cette envie de travailler sur cette thématique. À ce stade, il ne s’agissait pas encore de ce qui allait devenir Le Convoyeur, mais je pense que cette discussion a dû faire germer un embryon dans nos esprits torturés.

Tristan Roulot : J’aime bien me frotter à des nouveaux genres, voir comment je peux me les approprier. Concernant le post-apo, il s’agit d’un univers assez codifié, tout comme le Space Opera ou l’Heroic Fantasy. On a posé les bases, ouvert la porte de notre univers au lecteur dans ce tome 1, maintenant il va être intéressant de s’amuser avec les règles pour les amener ailleurs.

Extrait du cahier graphique du tirage noir et blanc

C’est très différent de vos précédents univers...

... et en noir et blanc grand format, dos toilé rouge, complété d’un cahier graphique de huit pages.

Je pense que cela joue lorsque j’accepte de bosser sur un projet, même si c’était jusqu’alors inconscient. J’ai tendance à m’ennuyer si je reste trop longtemps sur un même univers, je ressens vite (enfin vite, c’est relatif si on considère l’année nécessaire à la réalisation d’un album classique) le besoin d’aborder un autre thème.

Cette idée de maladie attaquant le fer vous est-elle venue en constatant que c’était l’un des éléments de base de notre civilisation ?

Tristan Roulot : Exact, l’idée était de trouver le déclencheur à la fin de notre civilisation, la catastrophe à l’origine de notre récit. Une idée nouvelle provient souvent de la combinaison d’éléments déjà connus. On connaissait les catastrophes à base de pandémie ou les pénuries de matières premières. La rouille est une pandémie qui affecte une matière essentielle à notre évolution. Et tout est bouleversé.

Cette maladie touche aussi les humains par le rôle central que joue le fer dans la protéine d’hémoglobine. Vouliez-vous également de générer des mutations et des pouvoirs chez les humains ?

Tristan Roulot : Rien de plus gratifiant qu’un moteur scénaristique à double détente. On imagine vite les premières répercussions d’une mutation du fer sur notre environnement immédiat, la ruine et les conflits qui en découlent. Que l’homme devienne à son tour affecté et mute, ça ouvre de nouvelles perspectives au récit, non seulement sur le plan cosmétique, mais aussi sur la psyché de nos protagonistes.

Dimitri Armand : Graphiquement, c’est un des arguments forts de cet univers. Non seulement, cela permet de temps à autre de donner des physiques complètement grotesques à certains personnages secondaires, mais cette rouille renforce également les inégalités sociales à mes yeux : celui dont la mutation signifie avoir des poings de feu surpuissants imposera plus facilement sa domination que celui dont la mutation signifie juste avec un nez à la place de l’œil. Cela concerne aussi le choix de design des vêtements : fini les méthodes de production que l’on connaît aujourd’hui, on va de la récupération d’une tenue contemoraine à des vêtements beaucoup plus simples de conception, puis vers un mélange de tout ça. Sans oublier, évidemment, de penser à remplacer tout ce qui peut être métallique par des coutures plus grossières, ou pour les plus riches, par des matériaux de type cuivre, laiton ou autre.

Comment ces pouvoirs touchent-ils les humains ?

Dimitri Armand : Je pense que ces pouvoirs sont la part d’inattendu qui donne son originalité à notre univers, mais plus une part de cauchemar supplémentaire que pouvoir positif.

Tristan Roulot : Cette mutation représente l’angoisse de l’inconnu : qu’est-ce qui définit l’humanité quand sa génétique se distend au point de devenir méconnaissable. Faut-il embrasser le changement ou, au contraire, résister comme le fait l’église de notre histoire et tenter de préserver ce qui peut l’être encore. Et ceci, à n’importe quel prix ?

Sauf erreur de ma part, vous n’évoquez pas beaucoup les animaux, hormis le cheval du convoyeur, mais j’imagine que ces mutations doivent aussi les concerner ?

Dimitri Armand : Comme ils ne sont pas forcément au cœur de l’histoire (à part le cheval du Convoyeur), c’est vrai que je n’ai pas vraiment pensé à en intégrer dans le décor. Finalement, je ne faisais déjà pas beaucoup d’animaux dans mes albums précédents si ce n’était pas indiqué dans le scénario. Idem ici. Mais, promis, dans le tome 2 vous en verrez plus ; je peux d’ores et déjà parler de lapins mutants dans une case de l’album à venir.

Tristan Roulot : Pour le moment, on s’est concentrés sur les humains, qui étaient au cœur du tome 1. Les autres règnes qu’ils soient animaux ou végétaux trouveront de plus en plus à s’exprimer. L’univers va se révéler au fur et à mesure des missions du Convoyeur.

J’imagine que l’un des plaisirs a été d’inventer ces mutations, avec ou sans pouvoir, tant conceptuellement que graphiquement. A-t-il par exemple fallu plusieurs essais avant de cerner le Traque-Gênes, qui renifle la sexualité des humains ?

Dimitri Armand : Concernant le traque-Gênes (mais ma réponse marche aussi pour les autres personnages), Tristan me donne une description assez précise des éléments caractéristiques du physique et des mutations, tout en me laissant une marge de manœuvre suffisante pour m’amuser et trouver ma propre manière de les dessiner. Je ne sais pas comment tu ressens les choses là-dessus Tristan ?

Tristan Roulot : C’est ça, j’entre vraiment dans le détail des éléments qui impactent l’intrigue, parfois plusieurs tomes à l’avance. En revanche, une fois que j’ai posé les bases profondes de notre univers, je fais confiance à Dimitri pour le faire vivre, l’habiter à sa manière avec ses créations.

Un petit mot sur les Fonges, mi-humains, mi-végétaux. Sont-ils votre pendant des zombies ou des mutants irradiés d’autres univers post-apocalyptiques ?

Dimitri Armand : Comme pour les autres personnages, ils me sont venus assez vite, je n’ai pas eu besoin de faire trop de recherches. En effet, je constate avec le temps que si je me sens à l’aise dans un univers, les personnages, ainsi que les créatures, me viennent rapidement. À l’inverse, quand je lis un scénario qu’on m’envoie dans lequel je ne me sens pas forcément à l’aise, je n’arrive pas à les visualiser, à les ressentir.

Tristan Roulot : Les Fonges ont représenté une vraie surprise à la réception des planches de Dimitri. J’avais défini leur rôle dans l’histoire et leur origine, sans entrer dans le détail physique. Je les voyais comme des humains au système immunitaire déficient, colonisés par des spores. Quelque chose de triste et d’un peu sale. Dimitri en a fait une sorte de menace aveugle, plus animale, presque alien, et ça marche à fond. Ils sont flippants et redoutables. C’est la beauté de la collaboration entre scénariste et dessinateur.

J’imagine que cet univers demandait un traitement graphique différent dans la mise en page, et les cadrages. Pour autant, j’ai le sentiment que le Convoyeur est un western futuriste, avec sa violence et ses codes ?

Dimitri Armand : Sans être original pour un sou, je pense qu’avec le temps, j’affine ma façon de raconter une scène. Les westerns m’ont énormément appris sur ce plan-là : en effet les scénarios de Pierre Dubois sur ces albums étaient écrits comme des nouvelles, ils n’étaient pas découpés comme des scénarios classiques de BD. Si cela m’a fait très peur au début, je m’y suis finalement senti à l’aise dans le temps, grâce à la liberté que ça m’a offert.

Je fais partie des auteurs qui pensent que le dessin n’est pas au service du scénario comme on l’entend souvent, mais que les deux sont au service de l’un et de l’autre. Dessiner, ce n’est pas un acte innocent. Un simple dessin est déjà un parti-pris, un point de vue, que ce soit par le biais du cadrage, de l’angle, de la façon d’encrer, la nervosité du trait, l’empâtement du trait ; tout est un élément narratif potentiel.

Il y a un équilibre subtil à trouver (et je ne dis pas l’avoir trouvé, entendons-nous bien). Quand on commence à connaître ses forces et ses faiblesses en dessin, en narration, on est potentiellement le mieux placé pour savoir comment mettre tel ou tel élément scénaristique en scène en corrélation avec nos qualités.

Ce qui est intéressant avec Tristan, c’est qu’il a beau avoir une découpage plus "classique" (à savoir à la page, et à la case), non seulement il est ouvert à des propositions autre que ses suggestions, mais en plus il a vraiment adapté sa façon d’écrire à ma façon de raconter. Je le ressens d’autant plus sur le second tome du Convoyeur, je pense que son écriture et mon dessin commencent à trouver un bel équilibre.

Tristan Roulot : J’écris pour un dessinateur, c’est essentiel pour moi. Le Convoyeur n’est pas un scénario abstrait que n’importe qui pourrait dessiner. Ce n’est pas seulement une histoire de talent ou de technique, mais de ce que je ressens, de ce que je perçois des forces et des envies de mon partenaire créatif. Il faut qu’on s’amuse, il faut qu’on provoque des surprises. C’est du jazz en somme !

Extrait du tirage noir et blanc

Comment avez-vous approché cet univers, Dimitri, à la différence de l’Heroic Fantasy, du western, du fantastique ou de l’anticipatif que vous avez traité précédemment ?

Dimitri Armand : Comme je le disais, je m’y suis juste senti à l’aise. Quand je suis à l’aise, juste, alors je suis inspiré, et je n’ai pas l’impression d’aborder les choses différemment. Pour une série comme Bob Morane, j’ai un peu abordé les choses différemment parce que je ne suis moins à l’aise avec le contemporain. Comme j’ai un dessin classique réaliste, si je fais du contemporain, je ne peux pas trop trop mentir : une voiture, c’est une voiture, un hélicoptère ou un building, idem. Du coup j’ai une approche beaucoup plus "technique". J’avais beaucoup utilisé de modèles 3D pour Bob Morane pour les véhicules.

Sur le Convoyeur, comme pour le western, ou l’Heroïc Fantasy, je me sens plus à l’aise avec le côté organique des décors, les gueules cassées, etc. Tout ça pour dire que si je me sens de suite à l’aise dans un univers, je ne crois pas avoir une façon spéciale d’aborder un sujet. Ce sont les spécificités du sujet qui vont orienter naturellement mon graphisme dans une direction.

Avez-vous joué sur les masses sombres pour apporter cette noirceur au récit ?

Dimitri Armand : Si j’en utilisais peu sur mes tout premiers albums, j’ai vite trouvé une importance narrative aux masses de noir à l’encrage (Mike Mignola n’y est pas pour rien). Qu’il s’agisse de les placer là où je veux amener l’œil du lecteur, ou de créer un cadre inconscient avec des éléments de décor (premiers plans ou grosses ombres portées), elles ont effectivement toujours une place importante dans mon dessin.

Extrait du cahier graphique du tirage noir et blanc

Votre univers est tout de même borderline !

Tristan Roulot : Pour moi, il est vital de respecter la logique de l’univers que je mets en place. Je creuse les rapports entre les gens, et quand j’arrive sur un dilemme moral, je refuse de choisir systématiquement la "bonne solution", celle qui fait qu’on se sent bien et rassuré sur la nature humaine. La générosité existe autant que l’égoïsme, je trouve important de parler des deux. Et puis, j’aime le malaise, j’aime être bousculé dans mes convictions quand je lis quelque chose. J’aime me projeter dans l’esprit du mal, comprendre comment il justifie ses actions. Tout le monde pense être du bon côté de la morale, le déni est sans doute l’une des caractéristiques les mieux partagées de l’humanité.

Dimitri Armand : Me concernant, je n’ai pas de volonté de me démarquer. Déjà, avec mon dessin grand public, ce serait mal barré. J’ai toujours eu une attirance particulière pour la violence dans la fiction, si elle est justifiée. Et là, elle l’est totalement, je trouve, puisqu’elle définit le monde dans lequel les personnages évoluent. Mais c’est sûr qu’avec Tristan là, j’ai de quoi m’amuser question violence (rires).

Les flashbacks permettent de rassembler des éléments d’explicationhttps://www.actuabd.com/ecrire/?exec=article_edit&id_article=26117#previsuEditers, mais l’enchâssement en fin de récit devait-il maintenir l’attention du lecteur jusqu’au bout des 54 pages ?

Tristan Roulot : Je cours après l’idéal de pureté d’une belle narration classique. Pour autant, je refuse de m’interdire d’expérimenter des choses et de tenter des sauts périlleux arrière quand j’estime que c’est justifié. Jouer sur plusieurs lignes de temps, ou plusieurs voix, c’est certes plus complexe à mettre en place, mais ça provoque des retournements inattendus. Le récit est confortable, a trouvé son rythme... Hop ! Une paire de claques qui réveille, suivi d’une petite douche froide. ça risque de désarçonner certains lecteurs, mais je sais que d’autres (et moi le premier) seront sensibles à ce genre de changement de perspectives.

Parlons un peu de votre héros : le mystère qui l’accompagne va-t-il attirer l’attention du lecteur ?

Dimitri Armand : Ma part du job concernant le Convoyeur était de le rendre le plus charismatique possible, pour que peu importe la nature du mystère qui l’entoure, on puisse s’attacher (façon de parler) à lui malgré son côté "froid". Mais ça me semble évident que le mystère qui l’entoure est important dans notre récit.

Tristan Roulot : Je dirais même plus : le convoyeur EST l’intrigue. Tout tourne autour de lui, et chaque mission sera l’occasion d’en apprendre plus sur sa nature, d’enlever des feuilles, jusqu’à arriver au cœur de l’artichaut. Tout ce que je peux dire, c’est n’est pas un héros comme les autres. Plutôt un anti-Thorgal : un type qu’on présente comme un héros mais qui ne l’est pas. Surtout quelqu’un dont on a besoin.

Extrait du tirage noir et blanc

Parce qu’il aide les autres uniquement en échange d’une contrepartie, par ce qu’il semble dépourvu d’humanité ou parce qu’il peut fait preuve d’une grande violence, parfois gratuitement ?

Dimitri Armand : Je me permets juste de souligner qu’il n’est violent qu’en dernier recours, pour faire passer un message qui ne passerait pas autrement, ou en réponse à une provocation. Si ça se trouve, dans un autre contexte, c’est une personne adorable, allez savoir ?!

Tristan Roulot : La contrepartie qu’il demande apparaît objectivement généreuse, vu les services qu’il rend en échange. Qu’est-ce qu’avaler un œuf en échange de la vie d’un enfant par exemple ? Pour autant, avaler quelque chose dont on ignore l’origine a quelque chose d’intuitivement repoussant. C’est le pacte faustien par excellence. Quant à sa violence, je vais vous étonner, mais le but absolu du convoyeur est de préserver la vie humaine, autant que possible et avec un minimum de casse. Il doit juste faire des choix, car c’est le monde dans lequel il évolue qui est sans pitié.

Quelles sont vos propres références post-apocalyptiques, celles qui vous ont influencées et celles dont vous avez justement essayé de vous détacher ?

Tristan Roulot : Dans les grands classiques, il y a évidemment Mad Max 2 pour moi, mais aussi Malevil de Robert Merle.

Dimitri Armand : Pour ma part, je ne me suis inspiré de rien. Mes seuls références "post-apo" qui me viennent en tête seraient éventuellement Walking Dead, Mad Max ou Last of us... Des univers dans lesquels le fer est omniprésent (les voitures, les armes, les clôtures etc...). Indirectement, et inconsciemment, je pense que je suis resté sur ma lancée précédente avec les westerns, mais plus pour une question de ressenti que de pure inspiration graphique.

En vous démarquant d’environnements anglo-saxons, vous avez choisi d’implanter votre série en France. Pour représenter des lieux à la fois connus et nouveaux pour les lecteurs ?

Tristan Roulot : Plutôt l’occasion de faire revivre nos veux châteaux et villages médiévaux. De leur redonner une raison d’être autre que touristique. Le Convoyeur, c’est presque du médiéval-western finalement, si une telle chose existe.

Cela vous a obligé à inventer la vie autrement, sans le fer, mais avec le bois ou d’autres métaux ? Une source d’inspiration pour les récits ? Et pour les bâtiments, les vêtements, et le reste ?

Dimitri Armand : Graphiquement, j’imagine des ajouts en bois aux bâtiments, des constructions plus sommaires, les pauvres ont de simples rideaux et des volets rudimentaires, les riches ont des volet plus classiques, plus "modernes" avec des armatures en cuivre ou autre matériaux non ferreux mais extrêmement onéreux dans cet univers, les fermetures éclair sont remplacées par des boutons, des fils, les lames sont en cuivre ou en céramique, tout vient naturellement en fait, il faut juste faire attention à tout pour éviter d’ajouter du fer par erreur.

Comment se composera l’arc de la série ?

Tristan Roulot : Trois tomes auto-conclusifs, c’est à dire centrés sur une mission du convoyeur. On saura qui est le convoyeur et d’où il vient à la fin au tome 2, mais c’est vraiment le tome 3 qui conclura l’arc narratif de cette trilogie.

Dimitri Armand : J’espère qu’on peut attendre un second tome en mai prochain, parce qu’en tout cas de mon côté je le dessine dans cette optique !!

« Le Convoyeur », le joker du Lombard pour sortir du Confinement

(par Charles-Louis Detournay)

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À propos du Convoyeur, lire également nos précédents articles :
- « Le Convoyeur », le joker du Lombard pour sortir du Confinement
- l’interview de Gauthier Van Meerbeeck, Directeur éditorial du Lombard : « Je crains une surproduction dans les prochains mois. »

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