Les intégrales de l’été : Félix, toujours gaillard !

6 juillet 2020 0 commentaire
  • Avec dix recueils publiés sur les onze initialement à paraître, les Éditions de l’Élan ont presque réussi leur incroyable pari : rééditer la totalité des aventures de Félix réalisées par Maurice Tillieux. La petite structure bruxelloise en profite pour rendre un dernier hommage au regretté René Follet.

Dès le début, nous vous avons parlé de cette incroyable gageure éditoriale : Daniel Depessemier et sa petite maison des Éditions de l’Élan, voulait relever un défi que Michel Deligne, les Éditions Dupuis et Frédéric Niffle n’étaient successivement pas parvenus à mener à bien : rééditer la totalité des aventures de Félix, cette série précurseure de Maurice Tillieux éditée de 1949 à 1956 dans Héroïc-Albums. Tillieux avait marqué son temps avec ces histoires, très hard boiled pour l’époque, aussi policières que fantastiques, et dont la trame scénaristique de certains récits resservit pour d’autres séries par la suite : Gil Jourdan, Jess Long, Tif et Tondu, Natacha et Ange Signe.

Pour rappel, Daniel Depessemier avait respecté les collectionneurs en publiant tout d’abord les trois recueils d’histoires qui n’étaient jamais parues en album (à savoir les volumes 5, 6 et 7), avant de repartir des débuts de la série avec le premier recueil, puis les deuxième et troisième tomes, toujours avec une régularité de métronome, dans une parution semestrielle.

Les intégrales de l'été : Félix, toujours gaillard !

De passionnants dossiers

Cette intégrale se démarquait des précédentes par trois éléments principaux. L’éditeur avait tout d’abord souhaité se rapprocher le plus possible du format et du rendu d’impression de la revue de l’époque, comme un fac-similé. Les trames sont donc bien présentes, puis la bichromie quand elle apparaît, jusqu’aux couvertures couleurs qui faisaient office de première page. Pas question de modifier un élément pour homogénéiser la lecture au long des onze tomes ! Daniel Depessemier a préféré proposer la série dans son jus, en imaginant que Maurice Tillieux dominait ces divers éléments de publication pour en tirer le meilleur parti.

Le deuxième atout consistait à reprendre la totalité des éléments liés à la série Félix, même s’ils étaient parus dans un autre journal, ou dans des numéros d’Héroïc-Albums qui ne contenaient pas une aventure de Félix. Pour l’éditeur, ces « programmes non-stop » faisaient partie intégrante de la série, dès leur arrivée dans le deuxième recueil, marquant une transition entre deux aventures, et contenant souvent des éléments susceptibles d’intervenir dans l’intrigue de la prochaine histoire. Pour les Éditions de l’Élan, ils devaient donc faire obligatoirement partie de cette intégrale, pour qu’elle puisse logiquement porter ce qualificatif.

Le troisième élément réside dans les volumineux dossiers que chaque recueil contient, comportant à chaque fois une mise en situation (thématique, ou pour rappeler des faits de l’époque) qui permettait au lecteur non seulement de bien comprendre dans quel état d’esprit les histoires avaient été imaginées et réalisées, mais également comment les lecteurs de l’après-guerre pouvaient les apprécier. De plus, l’éditeur y fait le lien avec les lectures ou les films vu par Tillieux et qui ont pu servir de références ou de points de départ aux récits. Loin d’être anecdotique, cette immersion dans le temps et dans l’esprit de Tillieux procure un plaisir de lecture largement amplifié.

Greg pique une histoire à Tillieux

L’introduction du quatrième recueil résume d’ailleurs bien cet état d’esprit. M Depessemier explique que les lecteurs ont dû attendre cinq mois avant de retrouver Félix et ses compagnons, alors cet intervalle n’était auparavant que de quelques semaines. La raison de cette absence ? Tillieux était accaparé par deux aventures réalistes consacrées à la Guerre de Corée (on espère d’ailleurs que les Éditions de l’Élan prolongeront leur rétrospective de Tillieux avec cette part méconnue de son travail.)

Ce dernier recueil se distingue par le dossier signé par Étienne Borgers et consacré aux voitures dessinées dans Félix. Passionné d’automobile, Tillieux n’eut de cesse de les faire évoluer dans ses histoires, qu’elles soient françaises ou américaines… Non sans en démolir une bonne partie dans des courses-poursuites de légende !

Les six aventures de Félix publiées dans ce recueil connurent principalement une seconde vie : l’une dans un album de Jess Long dessinée par Arthur Piroton dans Spirou, et une seconde qui fut très étonnamment « empruntée » par Greg pour Rock Derby : Une étoile a disparu. Une familiarité qui ne fut pas du goût de Tillieux, même si les deux hommes trouvèrent finalement un accord. Enfin, deux d’entre elles furent reprises par Walthéry pour son album de Natacha, L’Ange blond. Walthéry avait commencé à travailler sur cette histoire en 1978, mais le décès de Tillieux l’avait tellement déprimé qu’il avait tout interrompu, ne reprenant le travail qu’une dizaine d’années plus tard.

Un saut dans le temps

Comme les tomes 5, 6 et 7 étaient déjà parus, les Éditions de l’Élan sont passés directement du quatrième au huitième recueil de la série. Un saut éditorial qui a ravivé l’intérêt des lecteurs, en relançant les ventes de ces tomes intermédiaires (le tome 5 a entre-temps été réédité). En effet, celui-ci maintient non seulement ses contextualisations détaillées ainsi que les utilisations postérieures pour Gil Jourdan et Natacha), mais raccroche exactement son fil éditorial où il l’avait laissé deux ans auparavant en publiant la seconde partie du dossier « Le polar et Félix » entamé dans le septième recueil.. On y retrouve ainsi la passion exprimée par Tillieux pour l’écrivain Jean Ray et son héros Harry Dickson, ainsi que pour d’autres grands auteurs classiques du roman policier : Maurice Leblanc, Stanislas-André Steeman ou encore Pierre Boileau.

Ce huitième opus est aussi l’occasion de voir surgir un nouveau venu, mais que les amateurs de Tillieux connaissent : Marc Jaguar. En réalité, Tillieux voulait lancer une seconde série dans Héroïc-Albums avec ce personnage, mais son rédacteur en chef préférait qu’il se consacre uniquement à Félix. Quelques années plus tard, Tillieux reprit le nom de ce héros dans Risque-Tout des éditions Dupuis, constituant ainsi le chaînon manquant entre Félix et Gil Jourdan.

Cinéma, reprise et censure

Paru fin 2019, le neuvième recueil rassemble les récits qui ont sans doute le plus touché François Walthéry, car les souvenirs qui lui restaient en mémoire le poussèrent à demander à Tillieux de les adapter dans Natacha : Un Trône pour Natacha et dans le fameux Natacha : Le Treizième Apôtre.

Tillieux marqua car il ne faisait pas dans la dentelle… En dépit de son succès en Belgique, Héroïc-Albums ne fut jamais publié en France à cause de Commission de la Loi de 1949 pour la protection de la jeunesse, qui estimait ses histoires trop violentes. Ils n’étaient pas les seuls ; : on en veut pour exemple -la chose est évoquée dans le dossier- La Disparition de Mr Noble présente dans ce 9e recueil qui fut publiée en 1961 dans la collection d’albums périodiques Samedi Jeunesse : l’éditeur demanda à Tillieux de censurer ses momies en leur rajoutant des bandelettes !

Outre le polar, ce neuvième recueil est également consacré à une autre des grandes sources d’inspiration de Tillieux : le cinéma. Pour l’écriture des histoires et quelques répliques chipées ci et là, mais aussi dans le séquençage des scènes d’action. Étienne Borgers analyse ainsi de façon pertinente l’évolution de la technique de Tillieux, fortement inspirée par le septième art.

Et de dix !

Terminons ce tour d’horizon avec le dixième recueil arrivé dans les librairies il y a quelques semaines, juste après le confinement. Dans cet avant-dernier rendez-vous, Daniel Depessemier explique comment l’année 1955 aura été riche en déconvenues pour Tillieux : Le Journal de Paddy, lancé par Michel Régnier alias Greg, pour lequel il avait créé un nouveau personnage s’arrête seulement après cinq numéros alors qu’il fonctionnait bien. Même couperet pour Risque-Tout, qui n’avait pour sa part jamais pu trouver son public.

Faut-il imaginer que cette pluralité de commandes et d’arrêts a poussé Tillieux à user de quelques astuces sur Félix ? L’éditeur des Éditions de l’Élan nous explique ainsi, preuve à l’appui, qu’une bande publiée dans ce recueil est reprise d’une précédente série Achille et Boule-de-Gomme, tandis qu’à un autre endroit, c’est une page complète d’un précédent Félix dont Tillieux a repris la mise en scène. Étienne Borgers, pour sa part, y propose un nouveau et passionnant dossier dédié aux armes à feu dans Félix.

Daniel Depessemier
Photo : Charles-Louis Detournay.

« Ce dixième volume est plus épais que les précédents, nous explique Daniel Depessemier, Car plus de choses se déroulent dans Félix et dans la vie de Tillieux de 1956 : nous avons regroupé plus d’éléments pour évoquer cela au lecteur. Les correspondances évoquées permettent de comprendre comment Tillieux était en train d’accélérer pour tenir les délais de ses divers engagements. Nous avons voulu retranscrire cette ambiance de l’époque, tant pour ce que vivait Tillieux, que pour l’environnement de l’époque. Il faut lire les Félix avec des yeux des années 1950, car les mentalités ont tellement évolué ! Ainsi l’engouement public pour la boxe, aujourd’hui tombée en désuétude. Ou le Mexique qui était aussi loin que la planète Mars pour les lecteurs de ces années-là... »

Dernier hommage à René Follet

Si Borgers est donc un fidèle compagnon de cette intégrale (rappelons que Depessemier, Borgers et Walthéry ont réalisé leurs services militaires ensemble il y a plus de cinquante ans), une autre cheville ouvrière des Éditions de l’Élan a récemment posé ses pinceaux : René Follet nous a quittés le 14 mars dernier.

Déjà en 2018, Les Éditions de l’Élan avaient publié une très belle réédition du premier roman écrit par Maurice Tillieux en 1942 : Le Navire qui tue ses capitaines. René Follet l’avait illustré d’une quinzaine de dessins à la gouache pour en restituer l’atmosphère.

Ce n’était pas la première collaboration entre l’éditeur et l’artiste : ce dernier avait déjà précédemment illustré le tome 6 de Baudruche, ainsi qu’un portfolio reprenant des scènes mythiques de Félix. En 2013, les Éditions de l’Élan avaient également réédité en grand format SOS Bagarreur, la bande dessinée scénarisée par Tillieux et dessinée par René Follet, tout en rajoutant les six planches qui avaient précédemment été mises de côté par Dupuis. Une version plus petite a été publiée fin 2018 que nous vous conseillons : on y retrouve également un dossier avec entre autres une interview inédite de l’artiste.

Enfin, pour lui adresser un dernier au revoir, l’éditeur vient de publier un carnet grand format qui reprend les crayonnés et les avant-projets réalisés par Follet pour le portfolio des couvertures de Félix précédemment publié en 2016. Un hommage poignant pour un artiste humble qui a longtemps marqué la bande dessinée de son empreinte.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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