Dorison & Lauffray : "Pour Long John Silver, nous avons opté pour un style baroque et déroutant"

28 juin 2007 0 commentaire
  • {{Xavier Dorison}} et {{Mathieu Lauffray}} nous offrent une suite à l’un des chefs-d’œuvre du récit d’aventure et de pirate, {l’Ile au Trésor}. {Long John Silver} est axé sur la troublante Lady Vivian Hasting qui décide de prendre son destin en main. Elle engage le plus redoutable des pirates pour une chasse au trésor, au cœur de l’Amérique latine.

Pourquoi avoir donné une suite au roman de Robert-Louis Stevenson, l’île au trésor ?

XD : Cela fait une dizaine d’année que je porte ce projet en moi. Dans ma jeunesse, j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à lire le roman. Ce fut l’un de mes moments marquants de lecture. L’île au trésor traitait de thèmes qui m’intéressaient beaucoup : le romanesque, l’aventure, l’émerveillement et surtout la piraterie.

Pourquoi lui donner cette suite ?

XD : Je devinais que cette histoire pouvait intéresser Matthieu Lauffray. J’avais envie de travailler à nouveau avec lui. Cela correspondait également à un moment de ma vie où j’avais besoin de beaucoup de liberté. Je sortais d’une période très intense. Je venais d’écriture le scénario du film Les Brigades du Tigres

C’est un genre difficile. Aujourd’hui, très peu d’auteurs de BD s’engouffrent sur les traces de Hubinon, Pellerin, etc…

ML : Il ne faut pas confondre navigation et piraterie ! Notre récit est orienté sur la piraterie et est avant tout basée sur les principes de cette communauté : les codes et les envies d’aventure. La navigation est tout autre chose : c’est l’envie de la mer, de vivre selon certaines règles sociales sur un bateau. Le pirate peut exercer son métier partout car c’est un état d’esprit : il veut se détacher du réel, du joug et des impératifs de la société. Il veut vivre à sa manière en bafouant les règles établies. Nous ne parlerons que de personnages qui auront ce type de tempérament. Lady Hasting n’était pas comme cela, mais la pression sociale va l’amener à devenir déviante, même si elle n’en a pas encore consciente. Long John Silver, qui avait fini par se ranger, ne peut refuser l’aventure excitante que lui propose cette femme. Elle est fascinante par son audace. On devine le choc de personnalité entre Long John Silver et elle…

Dorison & Lauffray : "Pour Long John Silver, nous avons opté pour un style baroque et déroutant"

Pourquoi Lady Hasting décide-t-elle de se lancer dans cette chasse au trésor ?

ML : Elle a toujours eu une vie de jouisseuse, qui s’amuse, qui dépense l’argent. Mais elle s’aperçoit que sa vie n’est pas folichonne malgré ses égarements. Elle ne veut pas subir la vie qu’on lui impose : Elle est censée attendre, dans un château isolé, son mari parti voyager dans le nouveau continent depuis trois ans.
Elle veut donc prendre son indépendance, et se retrouver devant celui qui incarne la vie décalée, le roi des pirates. Nous racontons la façon dont ses deux êtres vont se découvrir et aller de concert vers des objectifs hautement romanesques et rocambolesques. Ils vont être confronté à des personnalités, comme le beau-frère de Lady Hasting ou Livesey qui s’embêtait chez lui, et qui saisit cette possibilité d’aventure.

On devine que Lady Hasting a souffert…

XD : Effectivement. Elle apparaît au début de l’histoire comme un personnage assez égoïste et détestable. Mais elle ne fait que rendre les coups qu’elle a reçus. Elle a été mariée de force avec Lord Hasting, avec qui cela ne devait pas être la fête tous les jours. Elle a ensuite avorté quelques fois. Nous lui accordons beaucoup plus notre confiance et notre sympathie car nous connaissons ses souffrances, ses failles.

C’est plutôt elle le personnage central de ce premier tome.

XD : J’aime introduire de grands personnages en axant leur arrivée dans le récit sur l’influence et la réputation qu’ils ont. Mais Long John est rapidement au cœur de l’intrigue. A partir du moment où la domestique parle avec Lady Hasting d’un homme dangereux auquel on peut faire appel contre quelques pièces d’or ; à partir du moment où Livesey rentre dans une rage folle lorsqu’on évoque l’homme à la jambe de bois, le personnage de Long John rentre de plein fouet dans le récit… Long John Silver arrive également très tard dans L’île au Trésor. Pourquoi ? Parce que le romancier devait créer l’ambiance, sa réputation, sa légende. Son entrée en scène devait se préparer.

Pourquoi Long John Silver, accepte-t-il de se lancer dans cette aventure ?

XD : Il ne sait rien faire d’autre. Bien sûr, en apparence, il sait tenir une auberge et avoir une vie tranquille. Mais Lady Hasting lui offre l’opportunité d’un dernier baroud d’honneur. L’avancée de sa malaria le condamne. Quitte à mourir, autant mourir comme il a vécu : c’est-à-dire debout, et pas comme un chien ! Des hommes comme lui ne meurent pas dans leur lit. Il croit aux éléments que lui a donnés Lady Hasting. Mais il est probable qu’il se serait tout de même lancé dans l’aventure si on lui en offrait d’autres moins crédibles. C’est sa vie !

Avez-vous écrit l’histoire ensemble ?

XD : Nous avons un échange permanent, un aller-retour entre nous au fil des scènes. Je retravaille le découpage et le récit après nos réunions.

Est-ce le même type de relation que vous avez avec Fabien Nury ?

XD : Presque. Pour Long John Silver, j’avais amené une trame un peu plus établie que ce que West. Je suis plus proche, dans l’écriture de Fabien. Nous sommes complémentaires. Nous avons écrit cette histoire ensemble.

ML : J’ai l’impression que Fabien et Xavier sont des scénaristes qui développent leur art et leur discipline et qui apprennent mutuellement à pratiquer le scénario. Ils ont le même type de relation que j’ai avec Alex Alice, par exemple. Lorsque nous travaillons ensemble, nous discutons de technique, de cadrage, etc. Nous avons une discipline qui est dans la pratique de l’art.
Xavier et moi, nous n’essayons pas de nous épater mutuellement. Il n’a pas suffisamment de connaissance technique pour percevoir les volutes dans le dessin, et moi, je n’ai pas suffisamment de connaissance narrative pour comprendre certaines de ses ficelles. Nous nous rejoignons donc sur les émotions que nous voulons partager avec notre histoire. On discute des scènes, du livre, mais pas de la pratique de la discipline elle-même. Nous sommes au service de l’histoire, des atmosphères, du climat, et des émotions.

Du point de vue du graphisme, pourquoi avoir pris ce choix graphique déroutant, noir ?

ML : Il est difficile d’avoir un retour là-dessus. Mais nous souhaitions effectivement rester dans cette veine-là. Cela va du nombre de cases par page, à la technique de travail. J’ai encré et colorié l’album à la manière traditionnelle. Le résultat est assez expressionniste et flamboyant, avec ses maladresses et ses forces. Le genre « Pirate » est baroque, et demandait un style extrême.

XD : Il ne s’agit pas de dessiner une réalité, mais un mythe. Il fallait aller au-delà de la réalité historique. Ce qui implique qu’il faut tricher pour être au service de l’histoire.

ML : … et surtout de l’expression émotionnelle de l’histoire. Si nous représentons une falaise sur laquelle est perché Long John, et qu’il doit affronter les éléments, nous n’hésiterons pas à utiliser tous les moyens nécessaires pour illustrer de manière claire l’envergure du challenge.

La narration prime sur la réalité historique…

ML : Oui. Mais pas, en revanche, sur la réalité émotionnelle du récit. Les ouvertures et les clôtures des scènes proposent des décors ou portent les couleurs qui reflètent l’humour des protagonistes. Par exemple, la scène où Livesey et Lady Hasting entrent dans la taverne pour y rencontrer pour la première fois Long John est un peu outrancière, expressionniste et extrême. Livesey fantasme sur Long John depuis quinze ans. Il a une relation d’amour/haine pour les pirates et pour la personne de Long John. Il fallait que cela se sente lorsqu’il entrait dans la taverne…

Xavier, comment faites-vous pour écrire autant de succès ?

XD : Je scénarise des bandes dessinées depuis presque dix ans. J’ai écrit une dizaine de bandes dessinées, et un film. Je passe beaucoup de temps à écrire mes albums. Je suis probablement le scénariste le plus lent et le plus rigoureux. Il n’y a pas de miracle, pour avoir une bonne histoire : il faut sans cesse la réécrire, l’améliorer. Chacun des dessinateurs avec lesquels j’ai collaboré a apporté un univers particulier. Le troisième testament, sans Alex Alice, ne fonctionnerait pas. J’ai travaillé avec des dessinateurs extraordinaires : de Christian Rossi à Alex Alice en passant par Mathieu Lauffray, Delitte ou Christophe Bec. Ma plus grande chance, dans ce métier, c’est de m’être bien entouré.

ML : Et surtout de travailler avec énormément de sérieux. Je connais le personnage. On n’est pas dans le fantasque.

Mathieu Lauffray, pourquoi avoir arrêté provisoirement Prophet, la série que vous avez signée aux Humanoïdes Associés ?

ML : Il s’agissait d’une vision personnelle du fantastique, une errance dans un univers donné. C’est une parabole, même si le message n’est pas encore très clair. Je continue cette aventure car elle m’intéresse. Je dois réaliser cette histoire seul, car cette recherche et exploration personnelle ne concernent que moi. Le prochain album est déjà écrit, et j’ai hâte de m’y remettre même si je donne la priorité à Long John Silver.

Xavier Dorison, Fabien Nury nous disait dernièrement que vous l’aidiez à écrire un film.

XD : Oui. Il va réaliser son premier film d’après un fait divers. Il m’a demandé de l’aider à l’écriture, même si c’est avant tout son projet et son récit… Nous avions écrit le séquencier du deuxième film des Brigades du tigre, mais celui-ci ne sera pas tourné pour différentes raisons. Et des problèmes juridiques nous empêchent d’en réaliser l’adaptation en bande dessinée, avec Delitte. Sinon, le quatrième tome de West sortira à la rentrée.
Le premier tome des Sentinelles (avec Enrique Breccia, chez Robert Laffont), un récit dont j’assume seul le scénario, sera publié en octobre. Le symbole d’Abel, qui sera dessiné par Richard Marazzano, sera un thriller fantastique contemporain. Il se passe de nos jours, un homme a un accident de voiture, et quand il se réveille du coma sept ans plus tard, il s’aperçoit que tout le monde le croit mort. Sa maison a été vendue, et il n’a plus de compte en banque. Il va essayer de comprendre ce qu’il lui est arrivé pendant sept ans. Ce récit paraîtra en janvier 2008 chez Glénat.
Et puis, je prépare avec Alex Alice le prequel du Troisième testament, qui sera illustré par Robin Recht.

Lauffray & Dorison
Photo (c) N. Anspach

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Images extraites du T1 de "Long John Silver" (c) Lauffray, Dorison & Dargaud

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