François Schuiten (2/2) : « Si la Belgique ne prend pas en compte la question du patrimoine des auteurs de BD, il faudra se tourner vers la France ».

16 avril 2010 5 commentaires
  • Cruel dilemme : Schuiten désire conserver ses originaux pour continuer à réimprimer ses albums au plus prêt de la technique actuelle, mais s’il vient à disparaître, l’État réclamera des droits importants sur cette manne. L’auteur désire ainsi qu’un dialogue s’engage entre responsables politiques et dessinateurs pour statuer au mieux de l’intérêt des différentes parties, y compris du lecteur.

Quand vous évoquez la nouvelle gravure complète de la Tour ou les impressions à l’aide de techniques modernes pour approcher au mieux la qualité de votre dessin, cela n’est possible qu’à partir des originaux ! Vous êtes d’ailleurs un des rares auteurs à en avoir conservé la majorité ?

François Schuiten (2/2) : « Si la Belgique ne prend pas en compte la question du patrimoine des auteurs de BD, il faudra se tourner vers la France ».
Plus proche des planches originales, la nouvelle mouture du premier tome des Terres Creuses intègre également un récit inédit en album : le Pionnier Filinor Von Katseff.

Ce qui me motive avant tout, c’est la qualité du travail. Dans le domaine technique, la gravure, l’impression et les papiers évoluent en permanence, et ensemble sur trois niveaux : la façon de capter une image, la technique d’impression et la qualité du support. Même si on a une bonne gravure, elle peut également se détériorer avec le temps, mais surtout, elle peut ne plus correspondre aux techniques d’impression qui évoluent de pair. Pour l’éditeur et le lecteur, il vaut donc mieux revenir aux originaux. Par exemple, je suis reparti des planches de Carapaces, qui ont plus de trente ans, et j’ai vu ressortir les images tellement plus proches et plus vivantes dans cette nouvelle mouture réalisée chez Casterman. C’est jubilatoire, car cela n’a jamais été aussi bien imprimé. Lorsque cela est gérable pour l’auteur, financièrement parlant, je trouve que les planches doivent servir avant tout à réaliser les plus beaux livres possible. Bien entendu, le problème est ce marché de planches originales, dont j’ai aussi quelques fois profité, et qui risque d’handicaper les albums futurs.

Ceci tout en tenant compte des dessinateurs dont la vente des planches permet joindre les deux bouts. Mais dans votre cas, cela fait donc des milliers de planches conservées. Un trésor, mais aussi une épée de Damoclès pour votre famille, car le jour où vous viendrez à nous quitter, le Trésor Public réclamera des droits de succession faramineux, en multipliant ce nombre par le prix de la planche adjugé dans diverses ventes publiques, une côte très haute à cause de la rareté des pièces en circulation.

La Maison du Peuple, d’Horta. Tiré du Guide sur Bruxelles.

Effectivement, et si mes proches se trouvent acculés par le Ministère des Finances, ils devront les vendre, et sans doute dans de mauvaises conditions. Ils pourraient alors même ne pas avoir assez pour rembourser ce que réclame l’État, triste cas de figure déjà connu pour de grands dessinateurs. Une véritable catastrophe ! Je dois donc me dessaisir de mes originaux pour éviter une telle situation. Dans le cas d’une éventuelle fondation pour gérer les planches originales, cela pose d’autres difficultés…

Vous avez parlé avec Philippe Geluck, et avec le Ministre belge des finances Didier Reynders. On sait que le créateur du Chat semble avoir trouvé une solution, mais quand est-il dans votre cas ?

Avec toujours ce souci de pérennité des albums et tant qu’il y aura des lecteurs pour nous lire dans le format le plus adapté aux techniques d’impressions modernes, la réponse serait de trouver un accord avec un organisme comme le Centre Belge de la Bande Dessinée, la Bibliothèque de France, le CNBDI, etc. Conserver ses originaux devient un luxe, mais c’est aussi un sacrifice.

Le Centre Belge de la Bande Dessinée a répondu à cette attente de conservation. Ils pourraient donc être un bon refuge pour vos planches ?

Le CBBD est en bonne voie et j’espère qu’ils vont pouvoir se projeter à nouveau avec succès dans l’avenir, mais dans l’immédiat, ils ne me donnent pas entièrement satisfaction. En effet, leur travail sur l’archivage n’a pas la même ambition que le CNBDI. Je ne demande en définitive rien d’autre que de conserver ce travail tant qu’il suscite encore de l’intérêt. Et d’autres endroits que le CBBD peuvent répondre à cette attente.

Le train des auteurs est-il en marche ?

L’initiative de Geluck ouvre-t-elle vraiment une voie pour les autres dessinateurs ?

Rares, très rares sont les dessinateurs qui pourront suivre exactement son chemin, mais il a l’avantage d’ouvrir le débat public sur cette question. Je pense qu’il faut que chacun se batte avec ses moyens pour parvenir in fine à un projet global le plus généreux possible. J’aimerais que l’État belge ait une réflexion générale sur cette question, que l’on puisse imaginer ensemble une solution dont tout le monde pourrait bénéficier sur cette problématique essentielle de conservation. La Belgique revendique haut et fort que la bande dessinée fait partie de son Histoire, mais sur ce sujet, on fait tout le contraire de ce qu’il faudrait faire, ce qui entraîne une dissémination des originaux qui handicape l’édition. On l’a vu pour Macherot, Jijé, mais rappelons-nous que cela a aussi été le cas en son temps pour Magritte- toutes proportions gardées. Sa veuve avait fait le premier pas et l’État ne l’a pas prise suffisamment au sérieux, une bévue historique ! La Belgique a toujours eu un problème pour reconnaître ses créateurs.

Soyons optimiste et envisageons qu’un tel centre de conservation puisse se créer, il faudrait néanmoins qu’il y ait un retour financier envisageable pour les dessinateurs qui font le choix de la conservation plutôt que de la vente ?

Schuiten imagine Horta en pleine réflexion.

Il faudrait logiquement qu’il y ait un deal qui soit mis en place, comme une défiscalisation possible. Nous attendons donc une vision globale plutôt que le vide actuel qui, à court terme, profite à l’état sans une vision intéressante à plus longue échéance. Plus qu’un centre indépendant comme le CBBD, je préférerais une réponse et une implication publique, alliant générosité et rigueur, et permettant aux auteurs de déléguer en toute confiance la gestion de leur patrimoine.

Au sein de la Commission d’aide à la bande dessinée, nous tentons de soutenir les jeunes auteurs, éditeurs, etc, mais nous essayons également de valoriser le patrimoine : nous ne pouvons construire l’avenir sans avoir un regard sur notre passé. Ainsi, la récente réédition des œuvres de Tillieux chez Dupuis en est la parfaite illustration.

On pourrait trouver regrettable que la Belgique perde ainsi, en faveur de la France les œuvres du dessinateur contemporain qui a le plus dessiné Bruxelles !

Oui, mais si la Belgique ne m’apporte pas de solution constructive, tout est envisageable tant que l’organisme, fût-il étranger, fera preuve de rigueur sur cet aspect des choses. Ce qui nous importe, à Benoît Peeters et à moi-même, c’est qu’avec les nouvelles techniques de demain, on puisse, si cela intéresse des lecteurs, continuer à rendre ce travail vivant.

(par Charles-Louis Detournay)

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