Freaks, automate et schizophrénie : les Éditions Tanibis cultivent le trouble

26 octobre 2019 0 commentaire
  • Les trois ouvrages parus ces derniers mois chez les Éditions Tanibis sont contrastés. Le premier narre l'histoire d'une femme-automate entourée de monstres de foire. Le second, également écrit et dessiné par Alexandre Kha, s'attaque aux mathématiques. Le troisième, enfin, est la traduction d'un recueil de l'Américain D. J. Bryant qui explore les tréfonds du psychisme. Des livres certes très différents, mais qui à chaque fois donnent naissance à un trouble.

Les Éditions Tanibis font partie de ces maisons alternatives qui publient peu - entre deux et cinq livres par an - mais avec opiniâtreté et passion. L’objectif est avant tout de donner la possibilité à des auteurs de concrétiser des projets qui sans elles ne verraient sans doute jamais le jour, et de les faire découvrir aux lecteurs. Tanibis maintient ce cap depuis presque vingt ans. Ces derniers mois encore, trois nouvelles bandes dessinées ont vu le jour grâce à cette structure basée à Villeurbanne.

Le Sortilège de la femme-automate d’Alexandre Kha

Le Sortilège de la femme-automate, d’Alexandre Kha, a paru en mai. Inspirée de l’histoire de l’automate joueur d’échecs - une supercherie ! - du baron von Kempelen, qui intrigua l’Europe des XVIIIe et XIXe siècles, cette bande dessinée en propose une version féminisée et un peu modernisée. Olympia, comme son illustre prédécesseur, joue aux échecs. Elle ne perd jamais et, pour cette raison, est l’une des principales attractions d’une foire aux freaks pourtant riche en phénomènes incroyables.

Les joueurs qui défient Olympia contribuent à une cagnotte qu’un éventuel vainqueur emporterait. Un jeune homme, entraîné là par un ami, joue et perd. Mais il reste fasciné par l’automate. Cette rencontre va bouleverser sa vie. C’est le début d’un récit mystérieux, fait de chassés-croisés, de retours en arrière, de personnages extraordinaires et de questions presque philosophiques.

Car, à travers l’histoire d’Olympia, qui renvoie aussi bien à la science-fiction de Jules Verne qu’à celle de Philippe K. Dick, c’est l’essence humaine qu’interroge Alexandre Kha. À quel moment pouvons-nous considérer que l’automate ou le robot, la machine donc, rejoignent l’être humain ? Suffit-il qu’ils soient assez perfectionnés pour l’imiter et tout point voire pour le dépasser en certains domaines ? À quel degré de sensibilité pouvons-nous affirmer qu’un être est humain ?

L’auteur se garde bien de répondre définitivement à ces questions. Il prend au contraire grand soin de brouiller les pistes. De semer le trouble. Les freaks sont évidemment humains, mais n’en ont jamais l’apparence, au point que les lois de la biologie voudraient qu’ils ne puissent vivre. La femme-automate ne cesse d’apprendre, développant une sensibilité indéniable mais qui n’est peut-être que de l’imitation. Son créateur est froid voire cynique, mais aussi fragile. Quant au jeune homme qui rêve de rafler la mise, il est plein d’ambiguïtés et n’hésite pas à manipuler son entourage.

Le dessin fin et relativement simple, les compositions strictes et le ton bleu-gris employés par Alexandre Kha permettent de rendre, avec une économie d’effets, l’atmosphère mystérieuse et parfois inquiétante du récit tout en évoquant le monde des automates. Très lisibles, le trait et la typographie fluidifient la lecture d’une histoire plus complexe qu’il n’y paraît. Quelques passages enfin, correspondant à des retours dans le passé d’Olympia, sont dessinés en ombres chinoises. Un choix judicieux, car nous ne pouvons décider s’ils cachent ou révèlent, s’ils épaississent le mystère ou en donnent des clés.

Freaks, automate et schizophrénie : les Éditions Tanibis cultivent le trouble
Le Sortilège de la femme-automate © Alexandre Kha / Tanibis 2019
Le Sortilège de la femme-automate © Alexandre Kha / Tanibis 2019
Le Sortilège de la femme-automate © Alexandre Kha / Tanibis 2019

Le Théorème funeste d’Alexandre Kha

Autre nouveauté d’Alexandre Kha chez Tanibis : Le Théorème funeste, sorti fin août. Changement total d’ambiance avec ce petit livre qui met en images une partie de l’histoire des mathématiques. L’auteur y raconte en effet comment le théorème de Fermat a été démontré, ce qui ne fut pas une mince affaire. Trois siècles et encore plus de méninges ont été nécessaires pour parvenir à une démonstration satisfaisante et respectant les règles de l’art - nul doute que les grands mathématiciens voient en leur discipline une forme d’art.

« xn + yn = zn impossible si n > 2. J’ai trouvé une solution merveilleuse, mais la place me manque ici pour la développer. » Ces mots laissés par Pierre de Fermat dans les marges d’un livre furent le point de départ d’un trouble mathématique devenu célèbre. Le théorème fonctionne et paraît simple, mais se révèle d’une complexité diabolique à celui qui veut le démontrer. Jusqu’à ce qu’Andrew Wiles y parvienne, résolvant seulement en 1994 une « énigme » née au XVIIe siècle.

Ce n’est d’ailleurs pas tant le théorème ou sa démonstration qui intéressent Alexandre Kha que l’histoire qui les entoure et les personnages qu’ils ont impliqués. Au cours des années, plusieurs grands esprits se sont confrontés au problème. Des avancées ont eu lieu, des blocages ont persisté et l’aura du théorème de Fermat n’a fait que croître. Le cheminement intellectuel d’Andrew Wiles lui-même est digne d’une épopée.

Le dessinateur privilégie donc la mise en récit tout en adaptant son graphisme. Il s’arrête sur les principaux mathématiciens ayant contribué à la démonstration du théorème, pointant leur apport, souvent lié à un trait de personnalité ou à une histoire intime. Il parvient même à ménager le suspens, tout en demeurant d’une grande sobriété. Il est aidé pour cela par sa ligne qui frise le minimalisme et par son imagination qui lui permet, grâce à des compositions empruntant notamment à la géométrie, de rompre la monotonie et d’insuffler du dynamisme dans une histoire qui aurait pu être très statique.

Le Théorème funeste © Alexandre Kha / Tanibis 2019
Le Théorème funeste © Alexandre Kha / Tanibis 2019
Le Théorème funeste © Alexandre Kha / Tanibis 2019

Cité irréelle de D. J. Bryant

Nouvelle direction encore en septembre, avec la parution de Cité irréelle, premier livre de l’Américain D. J. Bryant sorti outre-Atlantique en 2017. Il n’est plus question ici de pédagogie ni même d’histoire, mais de jeux sur les apparences et de troubles - nous ne nous en éloignons pas ! - psychologiques voire psychiatriques. Rassemblant cinq récits assez courts, Cité irréelle met en scène des personnages dont le rapport à l’identité, à la sexualité ou à la société tangue quelque peu.

Rêve ou schizophrénie ? L’auteur ne nous permet pas de trancher. Au contraire, il multiplie les pièges, narratifs et visuels, pour mieux nous faire approcher le gouffre au bord duquel ses personnages se promènent. Il ose ainsi des récits dont la temporalité est malmenée et dont les paradoxes sont dignes des meilleures nouvelles de science-fiction. Pour autant, ses dispositifs servent avant tout la caractérisation de ses personnages, leur conférant ainsi une densité éloignée des clichés qu’ils semblent être au départ.

Le dessin participe pleinement du malaise créé par la lecture de cette bande dessinée. Là aussi, la simplicité n’est qu’apparente. Elle masque une véritable recherche et l’assimilation de différentes influences, de Daniel Clowes aux productions Hanna-Barbera. Le dessinateur devra d’ailleurs peut-être s’en affranchir davantage pour suivre une voie qui lui soit encore plus personnelle.

Les trois ouvrages édités par Tanibis cette année sont d’une grande variété graphique comme thématique. Incohérence ? Sûrement pas. Alexandre Kha est un habitué de la maison, avec laquelle il avait auparavant publié cinq livres. D. J. Bryant se place dans la lignée de Paul Kirchner, partageant son goût pour la déstructuration et les personnages en limite. Au-delà du trouble évoqué ou provoqué par chacun de ces ouvrages, Tanibis se distingue donc par sa fidélité envers ses auteurs, et par une vision de l’édition privilégiant la recherche et la prise de risque au succès commercial facile.

Cité irréelle © D. J. Bryant / Tanibis 2019
Cité irréelle © D. J. Bryant / Tanibis 2019
Cité irréelle © D. J. Bryant / Tanibis 2019
Cité irréelle © D. J. Bryant / Tanibis 2019

(par Frédéric HOJLO)

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- Le Sortilège de la femme-automate - Par Alexandre Kha - 23 x 31 cm - 88 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 17 mai 2019.

- Le Théorème funeste - Par Alexandre Kha - 16,5 x 24 cm - 44 pages en noir & blanc - couverture souple avec rabats - parution le 21 août 2019.

- Cité irréelle - Par D. J. Bryant - traduit de l’anglais (États-Unis) par Madani - édition originale : Unreal City, Fantagraphics Books, 2017 - 24 x 31 cm - 104 pages couleurs et noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 11 septembre 2019.

Lire Le Théorème funeste en intégralité et gratuitement & un entretien avec l’auteur sur le site de l’éditeur.

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