Fukushima : dix ans déjà...

11 mars 2021 1 Actualité par Charles-Louis Detournay
Éditeur : Kana Éditeur : Glénat Classification : à partir de 13 ans
  • 11 mars 2011 : un tremblement de terre de magnitude 9 et un tsunami consécutif déclenchent l'un des plus terribles accidents nucléaires civils de notre ère. Une série d'ouvrages livrent des témoignages marquants, au coeur et en dehors de la centrale, pendant et après les explosions... L'occasion de mieux comprendre ce qui s'est passé grâce au récit de ceux qui l'ont vécu à différents niveaux.

D’après l’échelle internationale des événements nucléaires, la catastrophe de Fukushima est la seconde de catégorie 7 (le niveau le plus élevé) après Tchernobyl en 1986. Malgré toutes les enquêtes qui ont eu lieu, certains événements restent encore obscurs dix ans plus tard. Ce qui est certain, c’est que ce terrible accident a laissé une cicatrice béante dans le Japon moderne, et qu’il a généré une prise de conscience mondiale sur les risques de cette énergie. On estime actuellement qu’il faudra encore entre 40 et 50 années de travail pour gérer le site de Fukushima et le démanteler, sans compter les conséquences des rejets radioactifs dans l’air et l’Océan Pacifique...

Fukushima : dix ans déjà...
Fukushima, Chronique d’un accident sans fin : dans les yeux du directeur

Pour tenter de mieux comprendre ce drame écologique, social, économique et surtout humain, nous avons sélectionné une série d’ouvrages qui traitent le sujet sous différents angles. Tous complémentaires, et d’un certain point de vue, tous nécessaires pour disposer d’une vision large et critique du sujet.

Fukushima, Chronique d’un accident sans fin

Le roman graphique publié chez Glénat nous ramène dix ans en arrière, jour pour jour. Le 11 mars 2011, un séisme effroyable génère une vague immense, qui vient frapper de plein fouet le nord-est du Japon. C’est là que se trouve, notamment, la centrale de Fukushima-Daiichi... D’une violence inouïe, le cataclysme provoque alors le pire accident nucléaire du XXIe siècle.

Comment réagir face au chaos ? Que faire quand l’inconcevable vient d’arriver ? Le directeur Masao Yoshida doit répondre dans l’urgence, surtout que la situation est suivie par les médias du monde entier. La réputation de son pays est en jeu, et la vie de ses employés et concitoyens également.

Dans un paysage complètement dévasté, où les bâtiments sont plongés dans l’obscurité, tandis que les explosions se multiplient et que les radiations gagnent en toxicité, le directeur de la centrale fait preuve d’une ingéniosité et d’un sang-froid hors du commun. Il prend seul des décisions vitales, transgresse les procédures et les directives de sa hiérarchie pour éviter l’apocalypse...

En dépit de ses efforts, après cinq jours durant lesquels les secondes passent comme des heures, un énième incendie se déclare et contraint à l’évacuation de la majorité des employés. Ne reste alors sur place qu’une poignée de volontaires qui travaillent d’arrache-pied pour stabiliser la situation.

En décrivant les doutes et les décisions de ce directeur, Bertrand Galic et Roger Vidal proposent un récit-catastrophe qui serait des plus divertissant s’il n’était tragiquement authentique. Les auteurs prennent la peine de suivre la succession des événements heure par heure, tout en retraçant avec force le ressenti de ces employés au cœur d’une tragédie sans fin. Les événements ne cessent de se succéder pendant ces cinq journées vécues comme un enfer.

Le parti-pris de rester perpétuellement aux côtés des employés de la centrale fonctionne très bien : les auteurs ne donnent presque aucune info sur ce qui se déroule à l’extérieur. Ils nous font ressentir l’angoisse des ouvriers, tiraillés entre leurs devoirs et leurs sentiments envers leurs proches. Afin d’éviter toute lassitude, les commentaires de l’une des commissions d’enquête quelques mois plus tard permettent de prendre un peu de recul, tout en soulignant certaines décisions du directeur contraires aux directives. Celles-ci ont certainement permis de diminuer l’impact dramatique de la catastrophe.


Le dessin et les couleurs de Roger Vidal se mettent au service du récit : l’épreuve était de taille, car hormis les deux explosions, toute l’action passe presque uniquement dans les dialogues entre les personnages. On notera entre autres la réussite des séquences traitant des misions presque suicidaires pour entrer dans les réacteurs et tenter d’en reprendre le contrôle, sans oublier quelques formidables splash-pages qui en mettent pleinla vue.

Cette vision "unique" du directeur aurait pu laisser le lecteur sur sa faim, car si l’on ressent pleinement le moment de l’action, il manque d’un peu de recul face à la succession des événements. Heureusement, le copieux dossier final apporte tout l’éclairage nécessaire pour disposer d’une vision globale de la catastrophe : dates, termes techniques, commissions d’enquête et surtout les conséquences de diverses actions ou retards.

Une belle plongée au cœur de l’enfer à hauteur d’homme, soutenue par un indispensable dossier, très enrichissant !

Après la catastrophe

Optique radicalement différente avec la trilogie intitulée Au Cœur de Fukushima : tout d’abord parce qu’on se situe bien après l’accident, que la démarche est beaucoup plus documentaire et enfin car il s’agit d’un manga. Une démarche qui n’étonne pas la journaliste et correspondante de l’AFP Karyn Nishimura-Poupée, comme elle en témoigne dans la préface du premier tome : « Des dizaines de mangas sont parus au Japon sur la catastrophe dans les premières années suivant le drame, car le manga est pour les Japonais un média qui dépasse le divertissement. »

Alors pourquoi celui-ci sort-il du lot ? Tout simplement car le mangaka qui l’a réalisé s’est inspiré de son propre travail entre 2012 et 2014 pendant le démantèlement de l’usine, pour y puiser les informations nécessaires et le rédiger. Oui, oui, vous avez bien lu : l’auteur d’Au Cœur de Fukushima ne s’est pas simplement baladé quelques jours avec l’autorisation (hautement improbable) des autorités : il a travaillé dans différents secteurs, comme les cinq mille employés qui sont toujours en fonction, puis a choisi de retranscrire son expérience en manga. Il trouvait que beaucoup de rumeurs et de contre-vérités circulaient dans le public.

Certes, Kazuto Tatsuta n’était pas un mangaka très célèbre, ni très expérimenté : il avait à peine réalisé quelques chapitres dans des revues bas de gamme avant cette série. C’est tant sa volonté de se rendre utile que son désœuvrement qui l’ont poussé à travailler dans la centrale, jusqu’à se rendre dans les zones les plus irradiées. Il a même choisi de publier sous pseudo et de ne se présenter que sous un masque, afin de pouvoir revenir à la centrale, et continuer à y œuvrer sans être inquiété. Pas seulement parce qu’il souhaitait obtenir d’autres informations, mais surtout parce qu’il aimait cela, et que c’était bien payé. Dès qu’il atteignait la dose de 20m/Sv, à savoir le rayonnement maximal qu’un employé peut recevoir en un an d’après les autorités, il regagnait son appartement à Tokyo pour reprendre ses planches, tout en espérant être réengagé dès le 1er avril suivant.

Au Cœur de Fukushima Tome 1 par Kazuto Tatsuta (Kana)

Si cette série relate donc le quotidien d’un ouvrier (à savoir l’auteur) au cœur de la centrale et dans les alentours, ne vous attendez pas à lire l’avis éclairé d’un spécialiste de l’investigation qui brigue le Pulitzer. Tatsuta n’est pas un reporter, juste un témoin : il décrit toutes les protections que les ouvriers doivent prendre ou mettre, comment fonctionne le système des sous-traitants, comment il doit se loger ou encore les petits stress de sa vie quotidienne. Rien de trépidant, mais un témoignage authentique comme on en a rarement vu, car à la lecture, on vit tout simplement à côté de lui dans la centrale, là où des caméras de télévision ne pourraient pas se rendre.

« N’attendez pas de lui qu’il vous dise combien de personnes tomberont
malades ou mourront de ce drame
, confirme Nishimura-Poupée dans la préface, Quelles en seront les conséquences sur l’environnement, sur la nourriture, comment on espère récupérer le combustible fondu, quelle technique il faudra inventer, quelle somme astronomique il faudra dépenser, parce qu’il n’en sait rien, pas plus que quiconque d’ailleurs. Mais il vous apprendra ce que ni les journalistes, ni les médecins, ni les experts de la radioprotection, ni les hommes politiques, ni les militants antinucléaires, ni personne d’autre ne saura vous dire. »

Et de continuer : « Alors bien sûr, on pourra toujours trouver à redire, penser parfois que le héros est trop complaisant, un peu naïf, ne prend pas la mesure du danger, se range du côté de la compagnie Tepco [1]. C’est ainsi, c’est lui qui choisit, et donne un point de vue. Il n’est pas, ne prétend pas être la vérité absolue, parce que l’auteur lui-même le dit, il ne fait que retranscrire ce qu’il a perçu et vécu, comme le ferait un soldat rentré de la guerre, qui n’a vu du conflit que la partie de la bataille à laquelle il a participé. Ce qu’il en rapporte n’en a pas moins de valeur. »


Malgré quelques répétitions, compréhensibles car l’auteur a réalisé la série sur plusieurs années, revenant parfois sur des événements trop rapidement abordés au début, Au Cœur de Fukushima reste un témoignage marquant sur les conditions de travail des employés. On notera surtout les fabuleuses pages des installations dévastées, les captivantes visites dans la zone interdite, et l’introspection de cet homme tiraillé par sa double-vie de mangaka/ouvrier.

Les Cerisiers fleurissent malgré tout

Après le témoignage du directeur de l’usine, et celui d’un ouvrier, terminons avec un troisième : celui d’une Japonaise vivant en Italie et son ressenti, alors qu’elle résidait à des milliers de kilomètres de là lorsque l’horreur s’est abattue sur son pays et ses proches. Son autrice n’est autre que Keiko Ichiguchi, que nos lecteurs connaissent bien, entre autres pour America, "1945", et Là où la mer murmure.

Les personnes qui recherchent de l’humanité et surtout de la sensibilité dans l’évocation de cette catastrophe, opteront pour ce one-shot subtil. Comme à son habitude, Keiko Ichiguchi n’aborde pas le sujet de front, et commence une fois de plus à parler d’elle par le truchement de son héroïne, en racontant une enfance compliquée par une maladie, et comment une institutrice a redonné confiance à son personnage.

Keiko Ichiguchi
Photo : CL Detournay.

Cette construction apporte tout le sel nécessaire au récit, afin de comprendre le tiraillement qu’ont ressenti les expatriés japonais, à commencer par l’autrice elle-même bien entendu. En parlant de sa relation à son peuple (par le biais de l’institutrice), à la famille bien sûr et à son pays (par l’image de ses cerisiers en fleurs), Ichiguchi délivre un récit intimiste et touchant tout en restant pudique.

Les Cerisiers fleurissent malgré tout par Keiko Ichiguchi (Kana)

Son trait est au diapason du ton de l’ouvrage : léger, sensible, et qui compose par touches un tableau plus large et plus profond. Difficile de ne pas être touché par cette évocation personnelle, principalement lorsque qu’elle se penche sur l’inquiétude et l’angoisse qui ont frappé les Japonais résidant à l’étranger pendant la catastrophe. On comprend leur impuissance et leur volonté de revenir chez eux. Cela pouvait sembler paradoxal pour d’autres Japonais au cœur de la tourmente, qui ne rêvaient que de s’en extirper.

Pour terminer sur cette sélection de témoignages traitant de la catastrophe de Fukushima, ne passez pas à côté de Naoto, le gardien de Fukushima publié chez Steinkis, l’histoire de ce paysan qui a refusé l’évacuation pour rester près de ses animaux...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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À propos de Keiko Ichiguchi, lire trois précédentes interviews :
- « À vrai dire, je ne veux pas me dévoiler… Mais je ne peux pas m’en empêcher ! » (2010)
- « Je déconseille le métier de mangaka » (2007)
- « Pour 1945, je n’avais pas le droit de me baser sur l’histoire réelle de la Rose Blanche »

[1La Tepco, Tokyo Electric Power Company, est la société énergétique à qui appartient la centrale. Elle était, avant sa nationalisation, le plus grand producteur privé mondial d’électricité.

 
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1 Message :
  • Une sélection intéressante en ce dixième anniversaire, des descriptions fidèles mais je suis surpris de l’introduction. Ne pas oublier que le tsunami essentiellement à été responsable de 20000 morts. Le délai humain est surtout lié à cette catastrophe naturelle...
    A ce sujet, y a t’il des bd ou mangas relatant cela ? Tout est toujours focalisé sur la centrale nucléaire pour faire peur mais 0 mort ce jour là sur la centrale mais 8 par exemple lors de la rupture d’un barrage...
    Je serai intéressé par des récits de ces faits. Y en a t’il ?

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