Halfdan Pisket (« Dansker ») « Je peux m’occuper de mon père à plein temps, je me sens privilégié ! »

15 mars 2019 0 commentaire
  • Halfdan Pisket est le lauréat du Fauve de la Série d’Angoulême pour sa « Trilogie danoise ». Pour présenter cette œuvre qui retrace le destin tourmenté de son propre père. Il sera à Livres-Paris du vendredi 15 au dimanche 17 mars. Le 15, il participera au débat "posture et imposture du roman graphique" sur la scène BD. Nous publions aujourd’hui un entretien réalisé à Angoulême au lendemain de la cérémonie.
Halfdan Pisket (« Dansker ») « Je peux m'occuper de mon père à plein temps, je me sens privilégié ! »
Trois romans graphiques entre Turquie et Danemark pour reconstruire l’identité d’un père

Qu’avez-vous pensé lors de l’annonce du Prix Fauve pour votre trilogie ?
Je n’y croyais pas. Déjà être sélectionné parmi d’autres titres que j’admire me contentait. Ces trois derniers mois, je me suis occupé de mon père. Tous les matins, j’allais voir s’il était toujours vivant. Un journal danois a publié un article sur la sélection de Dansker. Il y était écrit que je suis le premier Danois à être sélectionné à Angoulême. Mon père en a été très touché. J’ai hésité à quitter mes parents quelques jours pour me rendre en France, ce sont eux qui m’ont dit d’y aller. Je peux maintenant montrer à mon père que je suis devenu un des meilleurs dans mon domaine en racontant son histoire, c’est émouvant. Je suis très heureux de rentrer à la maison avec ce trophée qui rejoindra ses bibelots qu’il conserve sur la table de sa chambre.

Pourquoi avoir entrepris de raconter l’histoire de votre père en bandes dessinées ?

Sur la scène d’Angoulême avec le traducteur de « la Trilogie danoise », Jean-Baptiste Coursaud
Photo © L Melikian

Je n’avais pas d’autre option. Mon domaine, c’est l’art. La bande dessinée était le meilleur moyen pour parvenir à transmettre son histoire. Cela me permet de travailler seul : je dessine mes planches, je les apporte à un éditeur, elles sont publiées… C’est parfait ! J’ai dessiné mes premières BD à 5 ans. Mon univers englobait Batman, Robocop, les Tortues Ninja, Valérian, Astérix, Tintin, Elfquest,... Plus tard les romans graphiques m’ont beaucoup marqué, surtout le Dark Knight de Frank Miller, utiliser ce média pour une critique sociale m’a inspiré.

Comment avez-vous entrepris ce récit ?
Pour moi, il ne s’agit pas uniquement de raconter l’histoire de mon père. Son parcours est particulier mais il partage son expérience avec de nombreux autres individus. J’ai dû entreprendre des recherches globales, faire le lien entre son histoire et l’Histoire. Par exemple il ne pouvait me parler en détail de son passage dans les prisons en Turquie ou sur son immigration. Lui se voit comme un Turc, quand d’autres Turcs le voient comme un Kurde ou un Arménien. En Europe, il se voit comme un voyageur et les Européens le perçoivent comme un immigré…

Toujours la thématique de l’identité…
Mon père voulait effacer son passé et recommencer une vie en tant qu’Européen. Mais on l’identifiait comme un criminel et ma mère était considérée comme un cas social. Pour nous l’extérieur était perçu comme hostile. Quand le premier livre Déserteur est sorti, c’était magique. Les prix ont suivi et le regard de mon père a changé, il ne se voyait plus comme quelqu’un qui a immigré pour échouer. Nous sommes retournés dans son village en Turquie. Il en était parti 40 ans plus tôt et n’avait plus donné de nouvelles.

Extrait de « Déserteur »
© Pisket / Presque Lune

Comment avez-vous abordé la question de ses origines ?
C’est à l’âge adulte en parlant avec lui que j’ai réalisé qu’il était né dans une région frontalière entre la Turquie et l’Arménie. Il était torturé entre sa mère arménienne et son père turc et fier de l’être. Il les a quittés à dix-neuf ans. C’est une question difficile à aborder avec lui. Il idéalise son enfance et préfère évacuer les problèmes qu’il a connus tout en voulant honorer à la fois son père et sa mère.

Qu’en était-il de la question du génocide des Arméniens ?
C’est le point le plus délicat à aborder avec mon père. Il avait sa vision de l’événement, celle qui est enseignée en Turquie (l’État turc nie toujours le fait que les massacres contre les populations arméniennes dans l’Empire ottoman en 1915 correspondent à un génocide. NDLR.). De mon côté, j’ai appris l’existence de ce génocide à l’école danoise et j’ai lu des livres sur le sujet. Nous avons aussi une famille importante qui vit toujours là-bas, je ne tenais pas à leur créer des problèmes tout en étant fidèle à l’Histoire. Je me suis alors inspiré d’un classique de la littérature danoise, Pelle le conquérant où un enfant visite l’Histoire lors de crises d’épilepsie. Je me suis dit qu’ainsi je pouvais exprimer ma voix à travers le récit de mon père.

Extrait de "Cafard"
© Pisket / Presque Lune

Comment avez-vous trouvé un éditeur pour un tel projet ?
Cela n’a pas été un problème. Hans Otto Jørgensen est mon mentor et mon directeur éditorial. Nous nous connaissons depuis mes 15 ans. Il m’avait repéré lors d’une exposition où il avait acheté tous mes dessins. Il était alors Président de l’association des écrivains danois. Nous avions entrepris une première bande dessinée ensemble, un échec. J’ai dessiné les vingt premières pages de Déserteur, tout en ayant déjà à l’esprit l’ensemble de la trilogie. Mon père commençait à souffrir de démence sénile, son docteur m’a dit que pour le soigner, il était important de le faire parler de ses souvenirs. J’ai alors décidé d’économiser pour pourvoir travailler pendant un an sur le premier volume. J’ai établi un programme de douze heures de travail par jour. En cas d’échec, j’aurais été fauché et je me serai trouvé un autre métier…
Pendant trois ans, j’ai eu le sentiment d’être un robot. Les critiques d’Hans Otto m’ont été précieuses. Pour le deuxième volume -Cafard-, j’ai dû redessiner une cinquantaine de pages qui ne nous convenaient pas. Au total, nous avons trois livres qui regroupent près de 10 000 vignettes, nous avons pesé chacune d’entre elles, analysé chaque phrase avant de les valider.

Vous avez donc mené une vie monacale…
Oui, je travaillais dans une petite pièce, comme dans un asile. Je me compare aux thésards qui écrivent beaucoup et gagnent peu. J’ai grandi dans une famille très modeste, vivre avec de très faibles revenus ne m’a pas gêné. Quand on peut faire ce qu’on aime….
J’ai fini de dessiner le troisième et dernier volume début 2016. Entre temps beaucoup de choses sont arrivées. Au Danemark, j’ai répondu à des interviews, j’ai été convié à des lectures publiques, un agent a pris en charge la promotion, …
Depuis douze ans, je dessinais sans que cela me rapporte. J’étais bûcheron à mi-temps. Avec ce travail, je voulais d’abord que mon père lise son histoire et que des petites ventes me permettent de gagner un peu d’argent. Maintenant, la série marche bien, je perçois l’équivalent du salaire minimum danois et je peux m’occuper de mon père à plein temps, je me sens privilégié, la vie est magnifique.

Extrait de "Dansker"

En quelles autres langues votre série est-elle publiée ?
Il existe des versions suédoise et néerlandaise. Une édition mexicaine est en préparation. Je n’aurais jamais pensé être lu au Mexique ! En France, travailler avec les éditions Presque Lune est fantastique. Je n’ai rien eu à faire, ils savaient exactement comment publier mon livre en français. Ils ont du talent.

Que vous disent les lecteurs français ?
Ils essaient de me dire que mon livre les touche. À Colomiers, une femme m’avait acheté un volume après avoir échangé quelques blagues légères. Elle est revenue le lendemain en s’excusant et en pleurant à tel point elle avait été émue par sa lecture. Il m’est difficile de comprendre ce que les autres peuvent tirer de mon histoire, mais ça veut dire beaucoup.

(par Laurent Melikian)

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HALFDAN PISKET SERA SUR LA SCÈNE BD DE LIVRE-PARIS 2019

DIMANCHE 17 MARS 2019
14h-15h

DÉBAT : L’HEURE LIMITE : POSTURES ET IMPOSTURES DU ROMAN GRAPHIQUE

Le Roman Graphique a ses succès retentissants : Maus d’Art Spiegelman, Perpepolis de Marjane Satrapi, L’Arabe du futur de Riad Sattouf… Quelle est cependant la réalité de ce vocable né dans l’édition indépendante, un véritable mouvement créatif ou une confortable dénomination commerciale un peu fourre-tout ? État des lieux avec le dessinateur danois Halfdan Pisket (Presque Lune), l’essayiste, scénariste et éditeur Benoit Peeters (Casterman), le dessinateur britannique Andi Watson (Ça & là) et l’encyclopédiste Dominique Petitfaux.

INVITÉS : Halfdan Pisket, Benoit Peeters, Dominique Petitfaux et Andi Watson.
MODÉRATEUR : Philippe Peter.

Il signera le dimanche et le lundi.

- Déserteur - Par Halfdan Pisket - Presque Lune éditions - édition originale : Desertør, Fahrenheit, 2014 (traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud) - 21,5 x 29 cm - 104 pages en noir & blanc - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 13 février 2017. Lire un extrait de l’ouvrage.

- Cafard - Par Halfdan Pisket - Presque Lune éditions - édition originale : Kakerlak, Fahrenheit, 2015 (traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud) - 21 x 29,5 cm - 142 pages en noir & blanc - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 8 février 2018. Lire un extrait de l’ouvrage.

- Dansker - Par Halfdan Pisket - Presque Lune éditions - édition originale : Dansker, Fahrenheit, 2015 (traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud) - 21 x 29,5 cm - 160 pages en noir & blanc - couverture cartonnée, dos toilé - parution le 11 octobre 2018. Lire un extrait de l’ouvrage.

Consulter le site de l’auteur.

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