Jean Giraud – Moebius (1/3) : « Mes carnets sont l’improvisation d’une somme d’archétypes »

14 mai 2008 4 commentaires
  • Bon anniversaire Moebius ! Le plus célèbre schizophrène de la bande dessinée fête ses 70 ans. L’occasion d’une interview exclusive où l'on tente de percer l’homme derrière l’auteur de carnets innovants : {Inside Moebius} ! Première partie d’une série de trois, dont les suivants seront consacrés à sa technique graphique et à ses futurs projets !
Jean Giraud – Moebius (1/3) : « Mes carnets sont l'improvisation d'une somme d'archétypes »
© Trondheim

Dieu vivant pour Lewis Trondheim qui se dessine souvent submergé par le talent de son aîné, Jean Giraud, alias Moebius, est considéré comme une légende par les amateurs de bande dessinée, des éditeurs aux lecteurs en passant par les auteurs. Si certains préféreront le style de Blueberry, d’autres irréductibles ne jurent que par le Garage Hermétique, la pluralité de ses univers et sa capacité de renouvèlement impressionnent et désarçonnent.

Une grande preuve de cette ambivalence (encore une !) a été le cycle de Mister Blueberry qui décrit la transformation du fringant lieutenant en un joueur de cartes passif et égocentrique, mitraillé à bout portant à la fin du premier tome ! Une version qui en a surpris et déçu plus d’un ! Pourtant, quatre albums plus tard, la plupart reconnaissent la richesse scénaristique et l’audace dont a fait preuve le vieux filou pour continuer à nous ébahir !

Difficile dans ce contexte de deviner l’homme derrière le crayon, la pensée derrière les histoires, la réflexion cachée derrière des discours parfois flous et imperméables, mais dont l’intelligence et la profondeur sont manifestes. Suite aux récents coups de projecteurs braqués dernièrement sur Blueberry, nous avons choisi de nous concentrer sur l’œuvre la plus personnelle de l’auteur : Inside Moebius. Par la suite, nous reviendrons sur sa technique graphique, son évolution et le rapport à la création. Enfin, nous vous proposerons une dernière rencontre centrée sur les projets avortés et à venir, dont un nouvel album qui sortira fin mai : le Chasseur déprime.

A l’aventure !

Avant d’entamer l’interview proprement dite, quelques explications introductives concernant Inside Moebius : à travers une série de minimum 8 carnets, donc les quatre premiers sont déjà parus, l’auteur se représente dans son imaginaire, un Désert nommé B, et accompagné de ses personnages fétiches : Blueberry bien sûr, mais aussi Arzach, le Major Grubert et Malvina, Stel, Atan et le maître Burg des Mondes d’Edena, mais aussi Jean Giraud enfant, le même dans les années 80, puis dans le monde contemporain. Accompagné de Géronimo et Bin Laden, tout ce petit monde se pose pas mal de questions : comment terminer le scénario de Blueberry ? Pourquoi le 11 septembre ? Qu’est-ce que la création, et qu’est-ce qui l’influence ? Les personnages ont-ils une vie propre en dehors de leurs albums qui peut influencer leurs parcours ?

Derrière une nonchalance affichée, et une volonté d’éviter toute trame, Jean Giraud Moebius se lance pourtant dans de grands questionnements, le tout baigné dans un humour fin et teinté d’une autodérision omniprésente. L’importance des rêves et de l’inconscient prend bientôt une place trop importante pour être laissée de côté et cet auteur devenu héros de papier (ou l’inverse) ne poursuivra plus qu’un but : s’élever à sa guise pour atteindre la plénitude de la création. Entre envols et déprimes, cette psychothérapie de papier est à la fois surprenante et passionnante, mais son objet la cantonne actuellement aux fans inconditionnels de Moebius, alors qu’il trouve sa place dans le travail commun mis en chantier dans des carnets, à l’instar de ceux de Trondheim et Sfar. Chaque volume compte une centaine de pages dessinées dans un style sobre et assez lâché, bénéficiant d’agréables couleurs. N’ayons pas peur des mots : c’est un chef-d’œuvre, un régal pour les connaisseurs !

Chassez le naturel, il revient à la page suivante.

Grâce à ces recueils personnels, nous avons maintenant une clé pour pénétrer dans le labyrinthe de Giraud/Moebius. À chaque question précise, l’auteur se dévoile ...

Avec Inside Moebius, vous publiez une version particulière de vos pensées, mais ce ne sont pas pourtant vos premiers carnets, ni votre première incursion dans ce que vous nommez le Désert B ?

Effectivement, j’avais déjà publié des croquis dans des carnets de plus petite taille. Puis j’ai découvert le format oblong de ce qui deviendra 40 jours dans le Désert B. J’ai réellement été séduit par ces dimensions et par l’utilisation du rotring à cet effet. Je me suis donc promené avec mon carnet sous le bras en réalisant différents dessins pêle-mêle, mais qui représentaient tous ce méditant dans un désert un peu spécial, mon Désert B. C’est un jeu de mots qui ne vaut sans doute pas grand-chose, mais qui me faisait sourire ! J’ai donc joué sur l’unité de trait du rapidographe, et je réalisais un cadre en laissant mon doigt glisser sur le rebord du carnet. Sur ces repères, j’ai donc exploité les images qui surgissaient du mental du méditant. J’ai commencé avec quelques dessins qui sont au milieu de l’album, puis en intercalant différentes variations sur le même thème. Finalement, la méditation réussie, le personnage se consume dans son propre soi. Un ou deux ans plus tard, j’ai repris l’ensemble en rajoutant des éléments pour constituer une progression logique afin que cela soit compréhensible et éditable.

Votre réflexion débouche alors sur des carnets fort différents, en terme de contenu et de style graphique, que sont les Inside Moebius ? Comment résumer l’esprit d’Inside à un néophyte ?

C’est une vision impressionniste, subjective et humoristique de l’humeur passagère dans le rapport au dessin et à la narration : il n’y a pas de scénario, ni de projet d’histoire, je fais simplement avancer des personnages par le dessin avec, en toile de fond, l’état dans lequel je me trouve. Je dégage donc une certaine forme de réactivité par rapport à la pression du monde qui m’entoure. C’est à la fois ténu et expérimental, c’est pour cela que je parle d’impressionnisme.

Le moment de l’attaque des Twin Towers est symptomatique de cet état d’esprit ?

Oui, car c’est un moment où la pression de l’extérieur est vive et identifiable, mais dans un registre différent, j’évoque ma maladie à la fin du tome 2 : l’endoscopie a pour moi été affreuse, et je la traduis par ces deux anges qui déstabilisent le rêve de liberté artistique du personnage qui me représente. Ce rêve est concrétisé par l’envol, qui relie en fin de compte la quête des différents carnets.

Face à ses combats intérieurs

À ce niveau, vous dites souvent « J’essaye d’être depuis toujours celui qui échappe à son destin » [1]

Mon destin était assez tracé, mes parents ayant divorcés très tôt, ma mère survivait en travaillant à l’usine. J’ai donc été balloté entre elle et mes grands-parents, mais il ne faut y voir un mélodrame, j’étais très heureux pendant mon enfance et mon adolescence entre ces deux foyers ! Ceci dit, mes perspectives professionnelles n’étaient guère brillantes.

Est-ce que vous y voyez une l’origine de votre ubiquité Giraud-Moebius ?

On retrouve beaucoup de dipôles dans ma vie et particulièrement dans mon enfance : la différence sociale entre mes deux parents, mon voyage perpétuel entre ma mère et mes grands-parents, ces derniers qui communiquaient peu, car ils étaient également fondamentalement différents. Bien entendu, cela existe dans beaucoup de familles, mais ces éléments ont pu effectivement jouer un rôle prépondérant dans ma carrière artistique.

Dans Inside Moebius, vous vous représentez à un moment sous les traits d’un enfant portant un sac de bille qui ne cesse de grandir, jusqu’à l’immobiliser. Est-ce une métaphore de votre vision graphique pour « Une partie de moi voulait devenir ce que j’allais être (dessinateur) » ?

Le rêve qu’on a de soi-même est très influencé par la prime enfance, et il vrai qu’à chaque fois qu’il y avait un choix décisif à faire, c’est vers le dessin que je suis porté, parfois inconsciemment. Dans Inside, le moi-enfant est en overdose de charges émotionnelles. Je me place donc symboliquement dans ma période jeune adulte en train d’assister l’enfant que j’étais pour qu’il devienne ce que je suis. Et cette assistance ne consiste pas à prendre la charge de l’enfant, mais à la répartir au passage de génération suivante.

On retrouve d’ailleurs dans des préfaces, ce besoin d’expliquer à vos lecteurs la motivation de certaines scènes. Mais des inconnues subsistent : pourquoi y a-t-il un chien sur les couvertures alors qu’il n’intervient pas dans les albums ?

L’apparition du petit chien dans la préface du premier tome

Ce chien est arrivé involontairement dans la photo de famille, finalisant la symétrie du sac de Grubert, dans le premier tome. Après, je me suis demandé ce qu’il fichait là, et j’y ai trouvé une référence archétypale de l’inconscient dans la BD. Je m’explique : Milou, par exemple, représente ce personnage secondaire omniprésent, parfois muet, parfois loquace, actif ou passif, qui interpelle couramment Tintin pour influencer ces réflexions ou ces actions. Comme le rôle de l’inconscient est prépondérant dans ces carnets, j’ai décidé de le garder pour ce qu’il représentait. Mais il y a d’autres personnages intrigants, tel Jean-Michel ! Michel, c’est Mickey, Jean, c’est moi, donc Jean-Michel, ressemblant un peu à Mickey, c’est une alliance de l’enfant avec la bande dessinée.

Vous faites construire des cases à ce personnage, ce qui est assez imaginatif ! Je sais qu’il n’y a aucun lien avec Jean-Michel Charlier, mais on peut se demander pourquoi vous le nommez parfois JC au lieu de JM ?

Au début de ma réflexion, il s’appelait effectivement Jean-Claude, mais j’ai voulu éviter une ambiguïté avec mon ami Mézières, et je l’ai renommé en Jean-Michel ! Il est possible que j’ai parfois oublié certaines corrections.

Quand l’inconscient prend les commandes

Dans ce quatrième tome paru récemment, vous abordez pour la première fois le sujet des femmes. Vous jouez encore de nouveau la carte de l’archétype, à savoir : grandes, blondes et à forte poitrine ! (rires) Or, ni Josette, ni Alice, vos premières amours, n’ont cette physionomie-là … Est-ce que vous avez voulu préservez cette femme de rêves ?

Je n’ai jamais été vers une femme en fonction d’un modèle précis. J’ai eu la chance d’échapper à cette obsession-là, et cela n’a toujours été que des rencontres entre des personnes. Jeune, j’étais pas mal, mais pas exceptionnellement beau, j’ai donc rencontré de filles jolies, mais rarement de super canons de beauté. En réalité, j’étais à la recherche d’une vraie rencontre émotionnelle. Or pour la traduction de mes pensées, je ne voulais pas rechercher au sein de mes souvenirs, mais bien rencontrer des déesses bunker, ces personnages imaginaires au look si typé. Et comme mon égérie onirique humide, ce serait plutôt Anita Ekberg, j’en ai réalisé la transposition dans les carnets ! (rires)

Il y a pourtant des récits que vous couchez sur le papier, et puis que vous détruisez !

Il s’agit en réalité de fantasmes dans lesquels je pousse sans aucune limite les provocations et perversités en tout genre pour sortir de ma tête certaines images. Ces délires de mon imagination n’ont pas réellement d’intérêt, et c’est pour cela que je ne souhaite pas les garder. À deux ou trois moments, il y a vraiment des œuvres érotiques qui en sont sorties, et que j’ai parfois exploitées [2] Avec un peu de recul, j’ai d’ailleurs l’impression que cela les renforce plus que cela ne les amenuise.

Est-ce que vous retrouvez une partie de votre vision dans le travail de Baldazzini ?

Avec Casa HowHard, Baldazzini a créé une œuvre angélique d’une grande pureté, c’est fulgurant ! J’ai tellement apprécié que j’ai mis tout mon cœur dans la préface de son album. Ensuite, il a exploité le thème en réalisant un second tome, mais c’était moins surprenant, moins excitant.

Gauche : "La tarte aux pommes" Moebius 1977
Droite : Couv de "Casa Howard 1+2", © Baldazzini, Dynamite, 2007

Pour refaire le lien avec Inside, Stel & Atana, les héros du monde d’Edena, sont représentés dans leur version asexuée, avant que l’amour ne les touche …

En même temps, je les présente comme un couple, et je joue sur cette nouvelle ambiguïté. Cette non-identification leur permet de jouer un rôle dans cette comédie que je présente. Leur histoire personnelle ne peut intervenir dans les carnets car on touche alors à la création artistique et la continuité de leur parcours propre. Tandis que dans Inside, je joue sur les archétypes de base de ces personnages assez bizarres, très joueurs, pour développer des aspects à la fois enfantins et surréalistes. Mais le but est de faire parler l’improvisation, pas de lancer des sujets profonds.

Et c’est justement dans l’improvisation qu’on traduit des pensées profondes ! Par exemple, vous avez vécu plus de 40 ans avec Blueberry, l’emmenant partout avec vous, en vacances, ou dans les différents endroits dans lesquels vous avez vécu, mais à travers tous les moments de votre vie, les bons comme les plus pénibles. On ressent, dans ces carnets, l’impression que vous le martyrisez un petit peu…

Arrête tes bétises, et termine mon scénar !

Comme Stel et Atana, Blueberry possède une histoire qui se déploie assez honorablement : au fur et à mesure des aventures, il sort de son cadre de héros de papier en s’humanisant, et devient presque une personne qu’on peut aimer. De lui-même, il se dégage donc de cet aspect archétypal, mais comme pour tous les autres personnages je ne peux pas les faire évoluer en dehors de leurs propres séries, ce serait trop compliqué à expliquer au lecteur.

D’ailleurs, Arzach cesse d’être un acteur pour devenir une sorte de statue du commandeur. Idem pour le Major. Blueberry revient donc à son ossature première, un personnage compulsif à l’action ! C’est donc une source d’humour de le voir se débattre dans un monde sans scénario, tout en sachant que parallèlement aux Carnets, je le faisais avancer dans Mister Blueberry, et qu’il donne son avis sur ce scénario-là également !

Dans quelques jours, Jean Giraud Moebius nous fera part de ses relations au public et à la création, ainsi que les changements intervenus dans sa technique graphique. À suivre ...

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la deuxième et troisième partie de cette interview.

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Visitez le site de l’auteur ou celui de ses carnets

Toutes les illustrations sont © Moebius/Giraud/Stardom, sauf exceptions indiquées
Photos : CL Detournay

[1Cette citation et les suivantes sont issues du livre : Giraud/Moebius, histoire de mon double - Editions N°1

[2Citons entre autres Griffes d’Ange avec Jodorowsky, qui commenta aussi le portfolio Histoire d’X. D’autres portofolios ont également été édités par Stardom comme les jardins d’Éros et X-libris. On peut également retrouver cet aspect des œuvres de Moebius avec, entre autres, les Mystères de l’érotisme (John Watercolor et sa redingote qui tue) et de très beaux inédits dans le tome 5 des œuvres complètes de Moebius : le Désintégré réintégré.

 
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