Jean-Yves Delitte (Black Beard) : « Je suis tenu à m’appliquer et à donner de la vie à mes décors »

13 novembre 2020 0 commentaire
  • L'année 2020 aura vu un autre virus se propager dans le monde du neuvième art : celui de la Piraterie ! L'Amiral Satan est venu prolonger "Les Grandes Batailles navales", les nouvelles aventures de "Barbe Rouge" étaient très attendues et les lecteurs étaient également curieux de voir Mathieu Lauffray seul aux commandes sur "Raven". Mais avec "Black Beard", Jean-Yves Delitte a dans le même temps créé la surprise ! Car Édouard Titch alias "Barbe Noire" n'est pas un personnage fictif, ce qui rend ce nouveau diptyque - dont le tome 1 vient de paraître - très instructif. Fort d'une documentation toujours très solide, l'auteur propose une véritable aventure de BD avec à la clé, des décors et des navires représentés de manière magistrale...

Trois albums d’un coup viennent de paraître début octobre dont deux dessinés par vous-même. Est-ce volontaire ou un hasard dû aux reports de parution liés à la crise sanitaire ?

On pourrait compléter le tableau en relevant toutes mes parutions de cette année 2020. Il y a d’abord eu, à la mi-mars, La Hougue et Actium, deux ouvrages de la collection des Grandes Batailles navales, puis en juin un premier ouvrage consacré aux frégates qui lance une nouvelle collection de Beau Livres dénommée À bord..., prévu en novembre, le deuxième livre de cette même collection sur les sous-marins sortira sortira finalement en 2021 dû au contexte actuel car la conception et le lancement d’un nouveau livre sont un investissement, on ne peut le sacrifier en faisant d’un ouvrage une énième victime expiatoire. Soit au total cinq bandes dessinées et un livre !

Pour répondre à votre question, il y a une part de hasard de calendrier. La collection des Grandes Batailles a son rythme de parution : deux ouvrages par semestre. Les beaux livres de la collection À bord..., même s’ils sont également édités chez Glénat, rentrent dans une politique éditoriale naturellement indépendante. Nous sommes dans le livre et plus dans la BD. J’ajoute que je ne suis pas seul à la barre. Ce sont des ouvrages écrits et dessinés à quatre mains avec Jean-Benoît Heron.

Jean-Yves Delitte (Black Beard) : « Je suis tenu à m'appliquer et à donner de la vie à mes décors »

Quant au BlackBeard, ses premières pages ont été dessinées en 2018, l’album terminé en 2019 et sa sortie programmée en octobre de cette année. Cela dit, la crise sanitaire a eu aussi son impact et pas seulement, hélas, sur le calendrier. Avec l’irresponsabilité et l’imprévoyance de nos politiques, les librairies ont été obligées de baisser brutalement le rideau à la mi-mars ! Juste aux dates de sortie de La Hougue et de Actium ! Deux albums qui ont donc passés plus de temps dans les cartons que sur les étagères des librairies ! Un minimum de concertation et d’intelligence de la part de ces messieurs les politiques auraient permis aux éditeurs, aux diffuseurs et aux libraires de s’organiser. De nombreux ouvrages, qui avaient une sortie concomitante avec la fermeture, auraient pu être sauvés comme le beau livre sur les frégates reporté in-extremis en juin (sa sortie initiale était prévue en avril). Et alors que l’année se termine, on a droit à un deuxième confinement avec en France la fermeture des librairies car le livre est, toujours selon ces messieurs les politiques, non-essentiel ! Triste France ! Je sais que cette réflexion va paraître bassement mercantile et vénale, mais il ne faut pas oublier que le monde culturel est massacré dans l’indifférence !

Pour les lecteurs qui vous suivent, vous semblez mener plusieurs chantiers de front. En alternant même la réalisation des planches entre "BlackBeard" et "Gondelour"...

J’ai toujours travaillé de la sorte, bondissant d’un univers à un autre. Mais il ne faut pas caricaturer et croire, par exemple, que je commence le matin l’ébauche d’une nouvelle planche du second tome de BlackBeard, pour passer à midi à l’écriture du découpage d’un dialogue des Grandes Batailles et finir la journée avec le crayonné d’une illustration qui sera reprise dans le prochain beau livre À bord des Galères. Pour les deux albums que vous citez, Blackbeard et Gondelour, mes planches de bande dessinée portent d’ailleurs un indice, elles sont datées !

On est à chaque fois éblouis par vos navires, par la quantité de détails et leur dynamique. Que ce soient de petites vignettes ou vos fameuses double-pages ! Comment faites-vous ?

Je pense que tout artiste évolue en cherchant à constamment s’améliorer. Quand je reprends en main mes premiers ouvrages « maritimes » comme ceux de la mini-série Neptune ou ceux de la tétralogie consacrée au Belem, je reconnais de nombreuses maladresses. L’évolution se fait en gardant un esprit critique sur son travail et en observant l’œuvre d’autres artistes. Il n’y a pas de honte à dire que tel ou tel peintre vous a inspiré, que reprendre le graphisme de tel auteur vous a permis de mieux faire ressentir le pli dans une voile, ou encore que copier le rendu de la mer d’un autre, a donné plus de force à votre dessin. Aujourd’hui, certains ouvrages de bande dessinée qui rencontre un succès commercial se résument à une compilation de cases en mode copier-coller avec de surcroît un graphisme affligeant. Je dirais tant mieux pour son auteur, ce n’est pas demain qu’il aura une crampe à la main. Mais comme personnellement, je demeure attaché à offrir aux lecteurs un beau spectacle, je suis tenu à m’appliquer et à donner de la vie à mes décors.

Deux autres BD maritimes étaient attendues en 2020. "Raven" par Lauffray et un nouveau Barbe-Rouge par l’italien Carloni. Qu’en pensez-vous ?

Je ne peux que me réjouir de voir d’autres auteurs s’emparer de l’univers maritime. Il serait malvenu de ma part de critiquer. Moi-même, j’ai invité des auteurs à collaborer sur des histoires reprises dans la collection des Grandes Batailles navales. Chaque auteur est libre de donner son interprétation graphique de l’univers maritime. Mathieu Lauffray et Xavier Dorison ont proposé une intéressante interprétation de l’œuvre de Stevenson avec leur Long John Silver. Cela dit, quand je regarde certaines œuvres, qu’elles appartiennent au 9e art ou à d’autres expressions artistiques - comme le cinéma – je reconnais, indépendamment de leur qualité narrative et graphique, grincer des dents. La représentation systématique du fier capitaine tenant la roue de la barre de gouvernail est souvent anachronique, cet appareil étant apparu vers les années 1730 !

Pour beaucoup de personnes, les vaisseaux des armées navales de Louis XIV sont similaires à ceux repris dans la marine de Louis XVI. C’est comme si on prétendait qu’une automobile en 1900 est la même qu’en 1980 sous le prétexte qu’elle a quatre roues et un moteur à explosion sous le capot !

L’architecture des navires a évolué constamment. À la fin du XVIIe, les vaisseaux portaient une vingtaine de voile, ils en porteront une soixantaine en 1830 ! Et au-delà des récurrents anachronismes, il y a aussi souvent des invraisemblances ! Qui aurait l’idée de dessiner des voitures avec des roues carrées ? Quand on illustre la marine, c’est étonnement le cas ! Il n’est pas rare de voir des lits à baldaquin et autre trône richement sculpté comme mobilier ! On est souvent plus proche d’un univers fantastique à la mode Walt Disney comme on le retrouve dans les films Pirates des Caraïbes, plutôt que dans un film bien charpenté comme Master and Commander. Bien entendu, personne n’est parfait, mais parfois il serait sage de faire l’effort de se documenter un peu plus.

"Gondelour" se passe en 1783, "L’Hermione" en 1779, "Black Crow" vers 1776... mais "Texel" en 1702 et "BlackBeard" vers 1716. Les lecteurs sont-ils capables justement de faire la différence entre des navires de la fin du XVIIIe avec ceux du début du siècle ?

Illustrer l’histoire est toujours un exercice périlleux d’autant plus quand vous remontez dans le temps où les éléments objectifs se font plus rares. Notre époque dispose de multiples moyens pour laisser un témoignage fidèle. Entrez dans un moteur de recherche le nom d’une personnalité contemporaine, celui d’un mode de transport, un fait politique ou même celui anecdotique d’un objet de consommation et en quelques secondes vous recevez une myriade de documents faits d’images, de sons, de vidéos et que sais-je encore. Il en est naturellement autrement pour la marine du XVIIe et du XVIIIe, il y a principalement des textes et une iconographie composée de gravures, de plan et de peintures. Des éléments qui sont sujets à interprétation.

Si je me réfère aux gravures de Jean Berain sur le Soleil Royal, le majestueux vaisseau de ligne de la marine de Louis XIV était couvert d’un bleu sur toute la hauteur de ses œuvres mortes (la partie émergée de la carène). Or, c’est une vue d’artiste et le bleu était un pigment quasi aussi onéreux que la feuille d’or. On peut donc en conclure en comparant avec d’autres vaisseaux contemporains du Soleil Royal que le bleu ne couvrait que partiellement le navire. Dans l’album sur la bataille de la Hougue, je donne ma vision du Soleil Royal que des historiens ont confirmé comme plausible.

Mais il est évident qu’en l’état des connaissances d’aucun ne pourra affirmer que telle ou telle représentation est LA bonne représentation. Que le fait de réaliser une BD exonère son auteur d’être pertinent est en soi regrettable. Quand bien même la bande dessinée serait une lecture destinée à la jeunesse (comme certains aiment l’affirmer avec dédain), pourquoi faudrait-il donner une image imparfaite pour ne pas dire fantaisiste des choses ? Quand vous proposez un scénario sur un fond historique, il me semble impératif de le respecter au risque sinon de perdre toute crédibilité. Et même si une majorité de lecteurs ne pourra faire la différence entre un chuquet à la française et à l’anglaise, il me semble important d’être précis.

Avec « Black Beard » qui vient de paraître, pourquoi avez-vous opté pour la vie réelle du pirate Edward Teach alias "Barbe Noire" et non plus pour un personnage fictif comme vous aviez fait avec "Black Crow" ?

Tout comme avec la représentation graphique des navires, je suis témoin des approximations pour ne pas dire des fantaisies historiques. Il faut dire que le cinéma, en particulier, n’est pas étranger à la chose. Les péplums ont longtemps donné une image tronquée de l’Antiquité. Le gentil pirate qui attaque l’imposant galion regorgeant d’or est totalement ubuesque. Personne n’a jamais eu l’idée d’attaquer un char d’assaut avec un lance-pierre ! C’est dans le même ordre de fausses idées avec le héros qui arme son pistolet, tire et loge une balle entre les deux yeux de son adversaire qui se trouve à plus d’une centaine de mètres ! Déjà avec une arme moderne à canon rayé, la chose n’est pas évidente, alors avec un pistolet à silex à l’âme lisse, on se trouve dans l’improbable. Bien sûr, vouloir être réaliste enlève une part de rêve, mais c’est un choix.

J’ai découvert "Black Beard" récemment. Je veux dire le "vrai" Barbe Noire, pas celui qui se trouve dans l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, on dispose d’une multitude d’outils techniques et scientifiques pour connaître et identifier un hors-la-loi. En commençant simplement par la photo. Au XVIIIe, c’étaient des témoignages parfois indirects, de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. On dressait des portraits fantaisistes. L’illettrisme était courant et des noms se transmettaient de manière phonétique avec toutes les interprétations que l’on peut imaginer. Dès lors quand on se penche sur la biographie de Black Beard, on découvre une importante part d’ombre et d’inconnu. Il y avait donc matière à imaginer un beau récit tout en restant crédible.

Vous mettez justement en avant à deux reprises le chef-cuisinier. On devine la méprise qui va en découler...

Bien évidemment, je ne vais pas vous révéler l’intrigue que j’ai imaginée avant la fin. Pour le détail, il n’y a pas de chef-cuisinier à bord d’un navire, mais un "coq". Cette dénomination "coq" vient du verbe néerlandais "koken" qui signifie "cuisiner". Le coq faisait partie des surnuméraires embarqués, autrement dit des civils qui servaient à bord. On y trouvait aussi, selon l’importance de l’armement, des boulangers, des bouchers, des tonneliers etc. Plus récemment dans la marine de guerre moderne, le coq étant un militaire et donc pouvant être gradé, il devient alors maître-coq quand il est officier-marinier.

Pourriez-vous nous parler de chacun des navires que vous avez mis en scène dans ce tout premier tome de Black Beard ?

À partir de l’instant où j’inscris un récit dans un contexte historique, il est évident que mes "superbes" navires ne sont pas inventés. Même s’il n’existe pas des documents iconographiques qui permettent d’avoir une image fidèle de la Queen Ann’s Revenge de BlackBeard, on peut néanmoins par déduction, et en recoupant diverses informations, en tracer un portrait réaliste. Il ne faut pas oublier que la marine du XVIIIe - comme celle qui la précède – répond à des critères précis. Une frégate légère, une frégate-vaisseau de 1er ordre ou encore un vaisseau de 54 canons, pour ne citer qu’eux, ont des dimensions et une architecture clairement définies. La distinction entre diverses navires de même genre étant limitée bien souvent à quelques pieds de plus dans la longueur de la quille, un sabord de moins dans la muraille, la couleur au fronton de coltis, etc. Bref, des détails.

Pour mieux le comprendre, le lecteur peut toujours se précipiter dans l’ouvrage À bord des frégates ! Pour revenir au "Queen Ann’s Revenge", on sait qu’à l’origine c’était une frégate légère construite à Nantes, baptisée la "Concorde" et armée pour la course. On connaît son tonnage, le nom de son premier capitaine, ses campagnes de corsaire, les noms de ses armateurs successifs, la date de sa première campagne négrière (le 13 avril 1713) et la date de sa capture par Edward Teach (notre célèbre BlackBeard), le 28 novembre 1717 ! On dispose même du compte-rendu de sa capture déposé au greffe de l’amirauté de Nantes (le port d’attache du négrier) où notre Edward Teach a été orthographié "Edouard Titche" ! Bien entendu, je n’affirmerai jamais que MA "Queen Ann’s Revenge" est 100% conforme à l’originale, mais elle ne doit pas en être fort éloignée. Tout comme les autres navires repris dans la bande dessinée et qui existaient dans les années 1718.

Après "Jutland", vous avez livré un album prenant sur la fin du Bismarck. Comment on réalise une telle couverture avec un impact si fort ?

Simplement par des petits dessins à la mine de plomb sur des bouts de papier. Et pour la suite, je crayonne directement sur le support définitif, en l’occurrence ici un papier aquarelle grain fin à fort grammage (850gr) et 100% coton. Suit naturellement, la mise en couleur avec un mélange de différentes techniques. Je ne cache pas une part de spontanéité dans le geste. Les cieux, par exemple, sont improvisés et le résultat du "hasard" maîtrisé du coup de pinceau.

Est-ce que ces cuirassiers n’étaient pas des armes dérisoires quand on sait qu’aujourd’hui le nerf de la guerre en mer se joue grâce aux sous-marins et aux porte-avions ?

Il faut replacer les choses dans leur contexte historique. Le navire de guerre de l’Antiquité à nos jours n’a cessé de se transformer au gré des évolutions techniques. Longtemps, la galère a été considérée comme le navire de guerre par excellence, puis avec l’apport de l’artillerie, c’est le légendaire galion qui a été privilégié. Plus tard ce sera le vaisseau de ligne, lui-même, supplanté par les frégates-cuirassées et autres croiseurs. Le cuirassé a été le roi des mers de la fin du XIXe à la Seconde Guerre mondiale où l’aviation cause sa perte. La plupart des cuirassés coulés durant la Seconde Guerre mondiale sont le résultat d’une attaque aérienne. Pour autant le cuirassé n’a jamais été une arme dérisoire. Lors des deux conflits mondiaux, quand vous aviez une bordée de neufs canons de 15 inches qui vous crachaient des obus de près d’une tonne à plus de 30km, je vous assure que ceux qui les recevaient, n’appelaient pas cela dérisoire ! Et si, aujourd’hui effectivement, le sous-marin nucléaire et le porte-avion sont devenus les fers de lance des armées navales, rien ne dit que demain ils ne seront pas remplacés par un nouveau modèle de navire ou d’arme.

Une phrase bien connue affirme « Si la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende ». Pour « Les Grandes Batailles navales », ce serait plutôt l’inverse : décrire la réalité des hommes, des anonymes ?

L’homme qui tua Liberty Valance (1960), un film de John Ford ! Ce n’est pas parce que j’ai fait le choix de regarder l’histoire à travers le prisme du "second rôle" ou de l’anonyme, qu’elle ne peut être une légende. Mes personnages secondaires, souvent imaginaires, se veulent être plus humains. Ils peuvent crier, jurer, pleurer, insulter, ou encore être odieux et cynique. Personne ne pourra me le reprocher. Cette liberté de ton est importante pour proposer un récit à hauteur d’homme. Mais ce choix n’empêche pas de traiter l’histoire avec une part de légende qui conduit à de l’héroïsme dans l’attitude des personnages. D’ailleurs les mots repris du film de John Ford ont plus d’une interprétation et au regard du scénario du film, ils peuvent même s’appliquer à mon travail.

Il existe des films télévisés et autres documentaires sur le Bismarck. Cela vous a-t-il aidé pour l’écriture du scénario ?

Bien entendu, avant de me lancer dans l’écriture d’un nouveau scénario, je rassemble de la documentation, d’autant plus si le sujet est historique. Le Bismarck faisant partie de l’Histoire récente, il a été aisé de se documenter. Pour autant, je ne cherche pas, quand cela existe, à voir (ou revoir) des films de fiction qui seraient consacrés au sujet. Quand bien même ils sont "réalistes" comme avec le film Coulez le Bismarck ! de 1960... D’ailleurs, si j’ai connaissance d’un film de fiction sur un sujet que je veux traiter, je m’attache à surtout faire autrement. Imaginez que demain j’ai le projet d’une bande dessinée sur le naufrage du Titanic, l’une de mes premières tâches, indépendamment de rassembler de la documentation, sera d’imaginer une trame différente de celle que des milliers de personnes connaissent avec le film de James Cameron !

D’où vous vient votre passion pour la Marine ? Votre cadre de vie pas très éloigné de la mer peut-être ?

D’où vient une passion ? Vaste question ! J’ai rencontré des personnes qui sont nées et vivent face à la mer, mais qui n’y apportent aucune attention particulière. J’ai connu un talentueux peintre de la Marine, hélas aujourd’hui disparu, il avait choisi de vivre en ville, à plus d’une centaine de kilomètres de la première vague ! J’ai jadis eu quelques échanges épistolaires avec une personne qui vivait sur une île dans l’Atlantique. Elle n’aspirait qu’à rentrer au pays ! Le bruit de la mer l’énervait ! Je pourrais aussi évoquer un ancien marin de la marine marchande. Il a navigué sur toutes les mers du monde. Une fois l’heure de sa retraite, au détour de la cinquantaine, il a déménagé dans les Ardennes ! En fait, je pense que les passions naissent des aléas de la vie, des rencontres, des lectures et des rêves !

Des exemples de ces rêves ?

Ils sont innombrables mais je ne citerai qu’un : je rêvais de rencontrer Yvon Le Corre, un peintre et illustrateur éblouissant. Je ne sais pas s’il eut accepté l’invitation, mais la chose pouvait être aisée à organiser, nous éditons chez un éditeur commun. Puis les jours, les semaines, les mois et les années passent. On se promet de le faire, de lancer l’invitation, naturellement prochainement. Maudite procrastination ! Yvon Le Corre a largué les amarres à la fin de ce mois d’août !

Comment se fait le choix de vos collaborateurs sur « Les Grandes Batailles navales » ? Ce sont des rencontres ?

J’ai une passion pour l’Histoire et la marine, mais elles ne sont pas naturellement partagées par tous. Je peux rêver d’aller sonner à la porte de Pierre, Paul ou Jacques, convaincu qu’ils vont me suivre et puis découvrir que Pierre, Paul ou Jacques, même s’ils ont déjà dessiné de jolis petits bateaux, cela ne les intéresse pas ! Il en est de même pour le scénario. Heureusement, quand vous êtes chez un grand éditeur, qui a une belle reconnaissance et qui vous soutient, c’est plus facile de trouver un équipage pour embarquer dans l’aventure.

Dessin de l’auteur réalisé pendant l’interview

Le plus dur dans le projet, est de garder un esprit ouvert à tous les genres. Comme toute personne, j’ai des "goûts", la relation que nous avons tous avec l’art est guidée par le "j’aime ou je n’aime pas". Or, si on veut proposer une belle collection, il faut dépasser ses aprioris car chaque auteur par son interprétation apporte quelque chose. Aujourd’hui, la collection compte 16 ouvrages et l’aventure se poursuit. Plus de huit auteurs de plusieurs nationalité y ont participé. D’autres auteurs vont rejoindre la collection. Donc je répondrais, en paraphrasant les paroles de Michel Vaucaire chantées par Edith Piaf : Non, je ne regrette rien !

Comment se présente la suite des « Grandes Batailles navales » ?

Bien sûr, l’aventure n’est pas terminée. Simplement on va réduire la voile pour l’année 2021, histoire de faire durer le plaisir. Le projet n’est pas éternel et comme le fier voilier, après une belle traversée, il arrivera un jour à destination. Il y aura donc pour 2021, un titre par semestre (actuellement ils sont deux par semestre). Le premier ouvrage concernera la plus grande bataille navale de tous les temps, je veux parler de la bataille de Leyte en octobre 1944 et je serai à la manœuvre ! Le second, nous enverra dans le Moyen-âge avec la bataille des Cinq Îles en 1217. Le dessin est réalisé par un fabuleux dessinateur italien, mais je n’en dirais pas plus pour ménager le suspens ! On parlera aussi de la bataille des Cardinaux en 1759. Il reste à terminer l’ouvrage sur l’U9, l’épopée d’un sous-marin lors de la Première Guerre mondiale. L’album était entre les mains du regretté Philippe Adamov. On étudie les solutions pour terminer le beau travail de Philippe. Et pour finir, je ne cache pas que j’ai encore quelques idées.

Qu’est-ce qui détermine le choix des albums que vous dessinez vous-même et ceux que vous déléguez à vos collaborateurs ?

Le mot « collaborateur » est quelque peu péjoratif. Ce sont des auteurs à part entière avec leurs sensibilités. Le principe est simple : il y abord une sélection des batailles à traiter avec une part d’arbitraire et partialité, comme dans toute sélection. J’aime à rappeler qu’il y a des centaines de grandes batailles navales reprises dans les livres d’histoire. J’élabore ensuite un synopsis tout en imaginant avec l’éditeur qui pourrait éventuellement se lancer dans l’aventure. Les auteurs contactés ont naturellement la liberté d’accepter ou de refuser. Se lancer dans un projet à contrecœur ne donne jamais rien de bien. Alors, bien sûr, mon affection pour la marine qui court de la fin du XVIIe au début du XIXe est connue et on m’attribue un réel talent à la dessiner. Donc, quand une bataille concerne cette époque, tous les regards se tournent vers moi.

Entre « L’Hermione » et « Chesapeake », les lecteurs assistent à deux aventures qui se rejoignent sur le plan historique, les deux étant justement dessinés par vous. Cette période sur l’indépendance des États-Unis vous inspire ?

Et vous pourriez y ajouter la mini- série « Black Crow » ! Non, je n’ai pas un intérêt particulier pour cette période de l’histoire. C’est un peu le hasard, l’album sur l’Hermione – qui remonte à plusieurs années - est né suite à une visite du chantier à Rochefort alors que la réplique était encore à l’état de charpente, la quille avec quelques couples et l’arcasse. L’album récent sur Chesapeake s’inscrivait dans la collection et c’était la demande du Musée de la Marine. L’album permettait d’expliquer la ligne éditoriale. Comme quoi, ce n’est pas nécessairement la notoriété d’une bataille qui lui donne son importance. Pour rappel, la bataille méconnue de Chesapeake est le basculement dans la Guerre d’indépendance aux États-Unis.

Après « Midway », dessiner la célèbre attaque de « Pearl Harbor » serait une possibilité ?

Cette question m’avait été posée au lancement de la collection mais non, ça ne rentre pas dans mes critères de sélection. Pearl Harbor, comme les débarquements bien connus, sont surtout des opérations amphibies et/ou aéroportées. Ce ne sont pas de réelles batailles navales. Moi, je cible les vrais affrontement sur les eaux entre des armées navales.

Est-ce que la reliure intérieure des livres une fois édités ne gâche pas vos superbes doubles pages ? Le problème se pose un peu aussi avec les couvertures recto/verso des « Grandes Batailles navales » ?

C’est le principe d’un livre et plus particulièrement du format d’édition réservé à la bande dessinée ! Bien sûr, je peux toujours faire éditer mes doubles pages et autres grandes illustrations sur un autre format, mais alors ce n’est plus une bande dessinée, c’est un portfolio, un art book, un coffret... Je pourrais même les encadrer et les exposer ! ( Rires ) Mais non, ce n’est pas le but que je recherche...

Comment sont faites vos planches ? Comment tout est monté ? Est-ce que cela pose des problèmes à l’éditeur ?

Pour les pages intérieures, je suis dans le traditionnel, papier fort +/- 350gr, format du dessin 36 x 48cm, crayonné à la mine de plomb et encrage à l’encre de chine avec un pinceau martre Kolinsky ! Puis, on scanne et l’étape suivante est la colorisation numérique.

Le plus grand regret, plusieurs fois dénoncé, c’est la qualité du matériel de dessin qui tend à disparaître ! Les papiers à dessin sont de plus en plus médiocres, le légendaire et original Schoeller Hammer disparu depuis longtemps. L’encre de chine est devenue transparente et il ne faut que quelques semaines aux pinceaux martre pour perdre ses poils ! La faute au numérique, comme pour la photo avec l’abandon de l’argentique.

Certes le numérique n’a pas que des défauts. La facilité de corriger et de modifier. Hier quand la mise en couleur se réalisait sur des "bleus" de coloriage, il ne fallait pas rater la dernière case, sinon on était reparti pour un tour (à défaut de faire du découpage et du collage). Aujourd’hui avec la mise en couleurs numérique vous avez une palette infinie d’effets, vous pouvez vous confectionner une bibliothèque de "fond". À l’auteur d’utiliser judicieusement le numérique pour la mise en couleurs.

On est agréablement surpris à la lecture de vos albums par le très bon équilibre entre le texte et les images. Tout ceci est bien pesé ?

Si je vous répondais que c’est involontaire et le fruit du hasard, il y aurait comme une reconnaissance implicite d’amateurisme et de manque de maîtrise. Bien entendu, je m’attache à équilibrer la place du dessin et du texte. Bien des choses peuvent être dites dans un dessin, pour autant le texte doit garder son importance. Un texte bien placé permet, par exemple, de renforcer la compréhension d’une "ellipse".

Les couleurs sont très belles, on découvre qu’elles sont signées Douchka Delitte...

La mise en couleurs de mes albums a été effectivement confiée à ma fille. Cela remonte à plusieurs albums. Elle travaille d’ailleurs sur d’autres albums dont je ne suis pas l’auteur. Bien entendu, quand il s’agit de "mes" albums j’ai un œil attentif. En revanche, pour les autres albums, elle a carte blanche et c’est naturellement l’auteur avec lequel elle travaille qui commente, si nécessaire. Mais je dois reconnaître que je me montre curieux...

Vous aviez rédigé une tribune libre concernant la crise sanitaire et le marché du livre actuel. La situation va empirer de nouveau ?

Vous savez l’artiste, qu’importe sa discipline, est souvent considéré comme un saltimbanque, un doux rêveur. Certains sont convaincus qu’il vit au crochet de la société ! D’aucuns s’insurgent quand un auteur ose demander une rémunération pour une dédicace ou une présence, estimant que la gratuité du geste fait partie de la vie de l’artiste.

Un président n’hésite pas à dire qu’il faut se réinventer, ignorant évidemment que l’artiste ne cesse de se réinventer. Un autre homme politique considère que l’artiste dans la crise doit changer de métier ! Et je n’évoque même pas l’absence des ministres de la Culture dans le débat ! Consternant. Quand le politique adresse la parole aux artistes, c’est toujours avec un brin de condescendance !

Espérer être entendu ? Allons un peu de sérieux ! Il suffit de voir aujourd’hui, en France, toute la polémique justifiée sur les librairies qualifiées arbitrairement de "commerces non-essentiels" ! Pour bien des politiques, quand on évoque la culture, ils pensent champs de pommes de terre ou de betteraves ! Et quand on lit ou on entend les argumentaires d’autres politiques pour justifier leur position vis-à-vis de la Culture, c’est effrayant ! Leur ignorance est abyssale ! Bien évidemment que je continuerais à pousser des coups de gueule parce que c’est dans ma nature et que je refuse de baisser les bras !

En parallèle de la BD, votre actualité ce sont aussi une nouvelle collection de livres "A Bord de’... dont le deuxième numéro devrait paraître prochainement.

Comme je l’ai précisé plus en avant, c’est une collection de beaux livres faite à quatre mains. Nous sommes deux auteurs à la barre du navire, je partage avec Jean-Benoît Heron - illustrateur et auteur reconnu – la tâche d’illustrer et de rédiger les textes de chaque ouvrage.

La collection est une invitation à la découverte de plusieurs modèles et genres de navires. Et même si nous n’avons pas la prétention de pouvoir tout dire sur un thème en une centaine de pages, nous nous attachons de parcourir suffisamment le sujet pour que le lecteur - néophyte ou éclairé - y trouve du plaisir dans la lecture.

Les livres sont composés avec exclusivement des dessins originaux de nos mains, tout comme les textes. C’est important de le préciser, car le choix d’illustrer un livre "historique" se fait souvent avec une iconographie existante mélangeant tableaux et autres gravures d’époque, voire des photos. Le premier tome « À bord des frégates  » est sorti en juin de cette année. Un beau succès, tant en libraire qu’auprès du milieu marin. L’ouvrage s’est d’ailleurs vu décerner le prestigieux prix Marine "Bravo Zulu" ! Une belle consécration ! Le deuxième ouvrage, « À bord des sous-marins » aurait dû sortir à cette mi-novembre, mais à l’instant où ces mots sont prononcés, le confinement a été décrété ! La sortie de l’ouvrage a naturellement été postposée et l’espoir de voir ces deux beaux livres sous le sapin de Noël remise en question.

On a maintenant la réponse, dans un communiqué du 23 novembre, Delitte reporte la sortie de " À bord des sous-marins" à 2021, pointant les choix gouvernementaux : La chaine du livre, qui commence dans les rêves des auteurs et se termine dans les étagères des libraires, est aujourd’hui meurtrie en France et les responsables sont connus.

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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