Jérôme Pigney : "Je voulais que le texte soit évident pour le lecteur, aussi linéaire qu’un roman."

5 septembre 2013 0 commentaire
  • Professeur de français dans la vie, Jérôme Pigney se lance dans la bande dessinée en tant qu'auteur complet avec un premier album revenant sur les attentats du 11 septembre et ses conséquences.

Un matin de septembre est votre premier album. Il y a un aspect littéraire évident, avec des références à Borges, etc. Est-ce pour renforcer cela que vous avez choisi un narrateur et qu’il n’y a aucune bulle ?

Jérôme Pigney : "Je voulais que le texte soit évident pour le lecteur, aussi linéaire qu'un roman."La littérature, les écrivains, les livres infusent, à travers le personnage central de Paul Varela, écrivain lui-même, tout l’album. Borges, Kipling ou Miller viennent éclairer des aspects des personnages d’Un Matin de septembre : ce sont des fenêtres pour aller plus loin et comprendre davantage le fonctionnement de Paul ou d’Alexandre. Pour unifier toutes ces références, il me fallait une voix. Une voix qui me permettrait de traiter de façon sensible, incarnée, un sujet aussi dur, tranchant, que le 11 septembre. Alexandre, le narrateur, sert à cela : il est vulnérable, angoissé parfois, et il est donc suffisamment sensible, à fleur de peau, pour saisir les ambiguïtés de Paul et plus largement pour capter l’onde de choc encore présente aux USA des attentats du WTC. Et puis la première phrase de l’album a surgi d’un coup, avec deux "je" en prime, le narrateur était déjà aux commandes : "La nuit dernière, je me suis rendu compte que j’avais oublié sa voix" ! Je ne pouvais pas me défiler !

Mes "bulles" ne sont effectivement pas des bulles car je souhaitais, graphiquement, visuellement, assurer une continuité entre le texte et le dessin. Mon dessin est plutôt anguleux, une bulle serait étrange dans mon fouillis de traits. C’est aussi une manière de garder à l’image toute sa place : la bulle laisse, je trouve, moins de place au dessin et comme l’album propose déjà une bonne dose de texte, je n’avais pas envie d’en rajouter avec des bulles sur-gonflées ! J’ai supprimé de la même façon les extensions qui pointent la bulle vers le personnage : je voulais que le texte soit évident pour le lecteur, aussi linéaire qu’un roman. Lire la BD comme un roman et le roman comme une BD, en somme.

© Des ronds dans l’O

Dans quelle mesure vous retrouvez-vous dans le personnage d’Alexandre, le narrateur ? Il est professeur d’arts plastiques, vous êtes professeur de français...

Et j’ajouterais qu’il a la même coupe de cheveux et les lunettes de l’auteur ! Mais la ressemblance s’arrête là. Je ne sculpte pas et je ne vis pas au bord de la mer (malheureusement) ! Alexandre évolue, quoiqu’il en soit, dans un monde que je connais et j’avais besoin pour démarrer l’album de repères solides, de lieux réels (le lycée, la côte landaise, la station balnéaire) afin de donner au lecteur le sentiment que tout cela est possible. La fête de famille, l’habitat des personnages, autant de petits effets de réel, de petits détails vrais qui me permettent d’embarquer ensuite le lecteur dans une histoire beaucoup plus vaste, plus universelle, je l’espère.

La part autobiographique est toujours un peu présente : je suis certain que si j’avais dessiné un personnage de pirate dans la mer des Caraïbes ou une courtisane sous Louis XV, ils m’auraient piqué des traits de caractère ! Cela donne de la chair au personnage. Mes personnages aiment Lou Reed, Borges ou Victor Hugo comme je les aime. Alexandre n’est toutefois pas un masque ou un avatar ; il opère une sorte d’exorcisme pour son auteur : je n’aimerais pas du tout vivre ce qu’il vit dans l’album ! L’idée d’exorcisme était assez importante dans cet album.

Vous parliez de roman... Vous avez apporté beaucoup de soin à l’écriture du scénario, du découpage, et à la réalisation du dessin. On peut deviner des influences graphiques du côté de Claude Auclair, Attilio Miccheluzzi... On peut penser à une influence des romans graphiques parus dans la défunte revue (A Suivre)... Qu’en est-il ? Et à quel type de lectorat s’adresserait plus particulièrement Un matin de septembre ?

J’ai été un grand lecteur d’(A suivre) - j’y étais abonné adolescent - et la collection des romans (A suivre) et des grands romans de la bande dessinée chez Casterman avec Pratt comme génie tutélaire (j’ai une vénération particulière pour Les Celtiques) mais aussi Auclair ou Micheluzzi sont des références absolues pour moi. Qualité de l’intrigue, graphismes originaux, récits exigeants... Et il y avait en plus de quoi lire ! Bien souvent plus de cent planches. J’ai retrouvé dans le catalogue de Des ronds dans l’O cette exigence. Je suis heureux que vous parliez d’Auclair car l’album Bran Ruz et surtout la série Celui-là m’ont beaucoup marqué. La force des éléments, de la nature : il y a dans les premières pages de ces albums un souffle, une liberté merveilleuse. Auclair semble un peu oublié aujourd’hui. C’est très dommage car quel artiste !

Attilio Micheluzzi, et plus largement la BD italienne (Toppi, Battaglia) m’intéressent beaucoup graphiquement. Il y a chez ces auteurs un trait fouillé, tortueux, très riche et très expressif qui me fascine. Ceci dit, pour rester dans les maîtres italiens, j’aurais aimé dessiné avec la grâce et l’économie de moyens de Vittorio Giardino mais ma main aime hachurer, noircir, créer des plis et des rides ! Il m’aide cependant à ne pas trop surcharger mes cases. Dernière influence graphique et pas la moindre : Jijé. C’est un extraordinaire professeur : quand je suis dans l’impasse, je feuillette un Tanguy et Laverdure ou un Jerry Spring et la solution, bien souvent, apparaît.

Mais dans le chapitre "influences contemporaines" il y a trois auteurs qui occupent, pour moi, le haut de la page : Cosey, Giardino et Ferrandez. Atsuko, le dernier Jonathan est un chef-d’oeuvre et que dire de la subtilité d’A la recherche de Peter Pan ! ! Je relis tout le temps Cosey. C’est une grammaire pour moi. Dans les relectures, Giardino et ses Max Fridman ou l’album Vacances fatales sont aussi des exemples d’élégance, d’intelligence et de maîtrise du récit. Jacques Ferrandez quant à lui me subjugue par la capacité qu’il a à retranscrire la chaleur, la moiteur, les ambiances et à écrire des récits à la fois simples et d’une profondeur admirable (Le Cimetière des princesses est une perfection du genre).

Un Matin de septembre, je l’espère, intéressera un public qui aime passer de la littérature à la BD et au cinéma sans se poser le problème du genre. J’ai essayé de construire un bouquin qui se prête à la relecture (c’est pour moi la grande force de la BD) par le jeu des références, les clins d’œil, mais qui captive aussi par son intrigue presque policière. J’espère y avoir réussi.

© Des ronds dans l’O

Vous citez Cosey. Comme dans ses albums de Jonathan, vous avez inclus dans le votre des références musicales. Encore des passerelles vers la culture. La Culture (et son oubli, voire sa destruction) est au cœur du sujet de Un matin de septembre... Pouvez-vous nous en parler ?

L’idée de Cosey est géniale car elle permet de dépasser le caractère muet de la BD et de créer une bande-son, comme dans un film. On entre ainsi dans l’atmosphère de création du bouquin, on y participe un peu en baignant dans ce que l’auteur écoutait. Lire Atsuko en écoutant de l’ambient japonais, Tetsu Inoue, conseillé par Cosey, décuple les sensations de lecture. À mon petit niveau, j’avais envie de partager ce qui m’a inspiré pour écrire l’album. Tout est parti d’un paysage de la côte landaise sous la pluie et d’une musique : "NYC Man" dans l’album Set the twilight reeling de Lou Reed. L’artiste new-yorkais y évoque un homme qui disparaît à volonté justement parce qu’il est new-yorkais... Tout à fait Paul Varela ! J’avais les deux espaces de la BD (les Landes et New York) et un aspect du caractère du personnage !!

De la même façon, une chanson du chanteur irlandais Van Morrison m’a donné le nom du pub de Francis Eissner "The Celtic Ray" ; je fais aussi apparaître Dylan sur le toit du Rockfeller Center. Lorsque que je crayonne et j’encre, j’écoute tout le temps de la musique. Cela me donne de l’énergie, m’aide à me concentrer.

La BD permet de créer ces passerelles très facilement par un détail dans le dessin. Il y a dans l’album, cachés dans les décors, un cinéaste new-yorkais, un écrivain de Newark, un auteur de BD italien : à vous de les trouver !

Au-delà du jeu des références, tout ce petit panel culturel est menacé dans l’album. Le livre est en effet un jeu de massacre. La destruction de la bibliothèque de Bagdad en 2003 contre laquelle mon personnage, envoyé par l’ONU, ne peut rien faire, la dilapidation des trésors de la maison de Maurice Vallade, grand-père de Paul... Tout disparaît par négligence et légèreté. La dernière scène de la BD le montre bien : tout sera nettoyé, jeté : les vieux livres, les vieux tableaux. Surtout pas de regard rétrospectif, vive l’immédiateté, la rapidité ! La campagne d’Irak lancée en 2003 en est la parabole la plus achevée. Le livre de Fernando Baez, Histoire de la destruction des livres, et l’enquête de Rajiv Chandrasekaran, Dans la zone verte. Les américains à Bagdad, montrent très bien que l’armée américaine est arrivée en Irak en méprisant totalement la structure et la culture de la société irakienne. Logique de guerre et de colonisation, évidemment, mais poussée à un un degré extrême, et surtout, sciemment, les deux livres le prouvent. Le mépris de la culture, des choix de vie de l’autre, était total. On en connaît les résultats...

Pour Paul Varela, l’ultra-spécialisation, la formation technique à outrance sans ouverture aux sciences humaines favorisent les certitudes et tuent la conscience de l’ambiguïté de toutes choses. Bref, on perd l’humain. Ceci dit, Paul, qui défend avec acharnement le patrimoine culturel et intellectuel se trompe lourdement dans mon récit. À force de vouloir sauver la culture avec un grand C, il oublie l’humain le plus proche, son propre fils... Ambiguïté encore, et surtout pas de morale mais des questions...

En effet, alors qu’il est censé protéger le patrimoine culturel mondial, il n’arrive pas à protéger son propre fils. Le 11 septembre est le point qui le fait basculer... Il va se rendre compte de l’inefficacité de son action, et de sa raison d’être peut-être ? La fin, avec l’épilogue, est à mon sens assez sombre, voire pessimiste. Est-ce ainsi que vous souhaitez qu’on l’interprète ? Est-ce un cri de colère ?

L’épilogue est en effet très noir puisque les vestiges, l’héritage culturel de Paul et de son grand-père sont "nettoyés", revendus. Un jeune couple veut s’installer dans la maison et en extirper les "vieilleries". L’agent immobilier obéissant à la logique de son commerce promet de tout faire disparaître sans tenir compte de la charge affective et artistique de la maison.

Je tenais à ce que le personnage de l’agent immobilier revienne à la fin de l’album, comme une caricature, un masque grimaçant qui tire la langue au lecteur, le fait sursauter par sa bêtise et sa cupidité. C’est un Séraphin Lampion moderne par son côté sans-gêne, mais il est plus nocif que Lampion car il est totalement dénué d’ambiguïté et parce qu’il est, en toutes circonstances, adepte de la force. Ce modèle d’homme a un certain succès dans notre société...

Plus qu’un cri ou qu’une indignation contre l’appât du gain et le profit à court terme (qui m’exaspèrent tout de même), j’avais envie de me moquer de ce type de personnage, d’en démonter la logique primaire. Il a toutefois le dernier mot, car ce qu’il représente - le cynisme de l’argent, l’oubli de l’humain - a très souvent le dernier mot.

C’est ma lecture, mais j’aimerais que le récit reste ouvert, que chacun y trouve ses pistes de réflexion. On peut aussi voir dans l’album des choses plus rassurantes : les cassettes de Paul ne sont pas perdues, la mémoire de Catherine est vivante...

© Des ronds dans l’O

Avez-vous déjà d’autres projets de bandes dessinées ?

Oui ! Je suis en train de dessiner les premières planches d’un nouvel album. Le scénario est bouclé et j’essaie d’y lier encore une fois littérature, musique et BD. C’est un récit en noir et blanc, dans lequel il sera question de Lisbonne la nuit, de l’évasion d’un écrivain célèbre, de la crise financière et de Keith Richards !!

Lire la chronique sur Un matin de septembre sur ActuaBD

(par François Boudet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

  Un commentaire ?