Juan Diaz Canalès & Rubén Pellejero : « Plutôt que de se limiter aux albums de Corto Maltese, il est plus intéressant d’aller aux racines, de se nourrir des éléments qui ont été sur la propre table d’Hugo Pratt »

25 décembre 2019 0 commentaire
  • Troisième album des nouvelles aventures de Corto Maltese, "Le Jour de Tarowean" marque à la fois par son respect de l'esprit originel et son innovation. Une vraie réappropriation excellemment réussie par ses deux auteurs, certainement l'une des meilleurs albums de reprise jamais réalisés !

Qui a eu cette idée de repartir vers La Ballade de la mer salée ?

Juan Diaz Canalès & Rubén Pellejero : « Plutôt que de se limiter aux albums de Corto Maltese, il est plus intéressant d'aller aux racines, de se nourrir des éléments qui ont été sur la propre table d'Hugo Pratt »Rubén Pellejero : En tant que fan de Corto Maltese, je me suis demandé ce qui s’était passé avant le début de cet album mythique. Corto et Raspoutine abordent le sujet dans une case de l’album, évoquant cet équipage qui s’est mutiné pour une histoire de femme, mais finalement l’on n’en sait pas plus. J’ai alors évoqué le sujet avec Juan, pour lui demander ce qu’il penserait d’aborder les événements précédant la Ballade.

Juan Díaz Canalès : J’ai immédiatement trouvé cette thématique très intéressante. D’autant plus que si nous étions curieux tous les deux concernant ces événements, la plupart des lecteurs de Corto Maltese seraient également intéressés de savoir pourquoi il avait été abandonné ainsi au milieu de l’océan, comme crucifié. Cela a marqué le début du fil que nous avons tiré pour aboutir à ce Jour de Tarowean.

Avez-vous analysé tous les indices semés par Hugo Pratt pour composer votre propre histoire ?

Juan Díaz Canalès : Il y avait de magnifiques éléments dramatiques comme le personnages du Moine, un individu mystérieux qu’on a adoré mettre en scène. Raspoutine était l’autre élément incontournable, car il était déjà le compagnon d’aventure de Corto Maltese. Nous devions aussi faire face à des contraintes… Par exemple, si le Moine est auréolé de mystère, son secret a déjà été dévoilé dans La Ballade ! Nous avons donc dû créer une autre situation afin de développer une idée différente : ici l’existence d’une confrérie des moines, ce qui donne une autre vision du personnage.

Il y avait également l’élément romantique, indissociable de La Ballade ?

Juan Díaz Canalès : Tout à fait, c’était alors forcément lié à la relation entre Corto et Pandora. Or, il n’était pas question d’aborder le sujet dans notre album, car Pandora n’avait pas encore fait son apparition avant La Ballade. Pour symboliser cet aspect inéluctable pour un préquel à La Ballade, nous avons donc imaginé une autre romance, entre deux personnages que Rubén et moi aimons beaucoup : la Sirène Ratu et le personnage dramatique de Calaboose.

La relation entre Corto et Raspoutine est au cœur de La Ballade. Alors qu’ils semblent plus complices dans La Jeunesse, on les retrouve dans un climat plus tendu au début de La Ballade. Comment avez-vous choisi d’évoquer ce tandem très particulier ?

Juan Díaz Canalès : Nous avons choisi de suivre l’ambiance dépeinte dans La Ballade, où ils sont copains parce qu’ils travaillent tous les deux pour le Moine. Au gré des albums, on peut retracer la progression de leur amitié. Ils sont passés par toutes les étapes : tout d’abord inconnus, ils se sont rencontrés, sont devenus plus ou moins amis, puis ils ont travaillé ensemble car ils partageaient des intérêts communs. Ensuite, nous trouvons des indices démontrant qu’ils deviennent vraiment amis, certes au sein d’une relation assez étrange. Parfois portée par des contradiction, leur amitié est donc très nuancée et souvent différente de ce qu’on pourrait attendre. Voilà ce que nous avons cherché à mettre en valeur.

Une des grandes réussites de l’album réside dans le dessin. C’est du Corto, mais ce n’est plus du Pratt, c’est du Pellejero ! Vous vous êtes totalement réapproprié le style de Pratt ?

Rubén Pellejero : Au niveau personnel, je répondrais : oui. Au niveau créatif, il m’arrivait effectivement d’avoir quelques livres près de moi lors des deux premiers albums que nous avons réalisés avec Juan. Ce n’est plus le cas dans Le Jour de Tarowean. Bien sûr, j’emprunte volontairement des codes d’Hugo Pratt : je suis obligé par exemple de dessiner les mouettes d’une certaine manière. Je garde donc ces éléments visuels prattiens, mais les autres aspects proviennent de moi : le découpage, l’image, le tempo, le cadrage, etc. Je n’adopte pas un graphisme qui peut se prétendre s’approcher de Pratt ; et ce style naturel que j’adopte tout simplement se ressent sans doute. Bien entendu, la frontière entre une copie et un registre personnel peut paraître mince aux yeux du grand public quand on travaille un auteur avec la force visuelle de Pratt.

Est-ce que vous jouez avec ces références, surtout dans cet album qui doit se lire de concert avec La Ballade ?

Rubén Pellejero : Bien entendu ! Lorsque je dessine l’Escondida [1], je veux que le lecteur se souvienne des scènes de Pratt.

Juan Díaz Canalès : Cela fait également partie du patrimoine que l’on doit respecter.

Cherchiez-vous à donner une dimension complémentaire au récit en incluant cet étonnant royaume blanc de Sarawak ?

Juan Díaz Canalès : Ce fut une trouvaille fortuite. Je ne me rappelle même plus comment je suis tombé sur cet état polynésien dirigé par cette famille d’aventuriers, sans doute en effectuant des recherches liées à Salgari et Sandokan. J’ai trouvé que ce petit royaume de Bornéo créé par un ancien pirate anglais était vraiment prattien. Ces personnages sont à la fois authentiques et confèrent une part de la littérature de voyage chère à Pratt.

Dans l’esprit d’Hugo Pratt, vous faites alors coïncider Histoire et personnages emblématiques tout en effectuant des références à la littérature. Par exemple, comment vous est venue l’idée de cette femme qui découpe des ombres, en la liant bien évidemment avec James Barrie [2] ?

Juan Díaz Canalès : Tout simplement car cette femme a réellement côtoyé James Barrie à Londres ! On ne fait que suggérer légèrement sa biographie dans cet album, mais sa vie est tout simplement incroyable ! De là à imaginer qu’elle découpe des ombres, il y avait un pas que l’on a franchi allègrement.

Ce personnage emblématique introduit un très beau rêve, bercé par les ombres. Une référence très pratienne. L’onirisme est par ailleurs un vecteur prépondérant dans Corto Maltese. Comment avez-vous défini la composition graphique de ce rêve au graphisme assez différent du reste du récit ?

Rubén Pellejero : Je me suis laissé porter par mon expérience d’illustrateur. Le défi résidait dans la confluence de l’univers d’Hugo Pratt et du jeu des silhouettes générées par les ombres. Sans complication, j’ai voulu placer beaucoup d’éléments qui structurent le récit qui suit. Il fallait rester à la fois simple et évocateur, dans un dessin très fluide et spontané pour que le lecteur passe rapidement dessus et se réveille en sursaut en même temps que le personnage tout en gardant en tête les références évoquées.

Vous ajoutez à votre récit des préoccupations environnementales et sociologiques très contemporaines. Une façon d’indiquer que ces problèmes étaient là sous nos yeux depuis longtemps, même si nous n’en prenons conscience que depuis peu, et donc tardivement ?

Juan Díaz Canalès : Sans vouloir donner de leçons, ni être manichéen, nous mettons en avant des sujets qui nous touchent aujourd’hui. Compte tenu que Corto demeure un classique à nos yeux, la série reste toujours d’actualité et nous permet donc de traiter de ce type de sujet, pertinent selon nous. Pour autant, nous devons éviter tout anachronisme. Corto ne peut pas devenir un super-héros écolo. Mais en plaçant ces propos dans la bouche d’un scientifique, on aborde alors la question de la disparition des espèces, ainsi que la surexploitation des ressources naturelles par le biais de ces populations indigènes qui craignent l’impact sur leur façon de vivre.

Vous abordez aussi le végétarisme ?

Juan Díaz Canalès : Oui, cela semble fou, mais une fois de plus, nous n’avons rien inventé : cette congrégation qui se nourrit de noix de coco a vraiment existé ! Nous ne pouvions pas négliger l’humour dans ce récit, aussi avons-nous trouvé que la confrontation entre Raspoutine et ce qui peut apparaître comme une secte pourrait donner quelques savoureux échanges. Néanmoins, rien n’est gratuit, il faut que cela serve le récit, et contribue à faire narrativement avancer l’histoire.

Les références aux grands écrivains et à la littérature anglo-saxonne doivent-elles faire partie d’un Corto digne de ce nom ?

Juan Díaz Canalès : C’est difficile pour moi de vous indiquer d’où je tire les éléments qui composent le récit. Je lis beaucoup de livres de voyages, comme celui par exemple de Jack London, La Croisière du Snark, où il raconte son passage à l’île de Molokai. C’est sans doute là que j’ai tiré l’idée de la léproserie. En fait, pour moi, les liens à ces grands auteurs sont très intéressants, car c’est là que je tire l’esprit même de Pratt : je préfère aller aux sources plutôt que de tenter de le trouver dans les albums de Corto.

Je puise aussi dans le livre de Pratt J’avais un rendez-vous, où il parle de ses voyages, du Pacifique, mais aussi ses goûts en matière de littérature et de cinéma. On comprend qu’il a tiré beaucoup de ses références de la culture populaire. Même l’image iconique de Corto provient d’un film d’aventure avec John Wayne. Je trouve que c’est plus intéressant d’aller aux racines, de se nourrir des éléments qui ont été sur la table même de Pratt. Sinon on pourrait tomber trop facilement dans le piège de la copie.

Sur ce troisième album, estimez-vous avoir évacué l’incontournable pression que l’on ressent quand on reprend une série aussi mythique ?

Juan Díaz Canalès : Nous sommes effectivement plus à l’aise avec les personnages. Pour autant, il ne s’agit pas de pression extérieure. Plutôt que nous maîtrisons mieux l’univers et nous parvenons vraiment à nous l’approprier d’une manière encore plus naturelle. Le cas de Corto n’est pas plus différent qu’une autre série. Rubén a certainement ressenti la même chose lorsqu’il travaillait sur Dieter Lumpen : le premier album se différencie du troisième par l’expérience naturelle qui vient en travaillant. Même chose pour ma part sur Blacksad : même si l’on part avec des idées de base, il faut au fur et à mesure développer un vrai univers créatif et connaître tout ce qui entoure les personnages. Cela ne vient jamais d’un seul coup.

Rubén Pellejero : Je ne sais pas si on peut parler de prise de confiance, car chaque album de Corto Maltese revêt une exigence particulière à nos yeux. À chaque fois, nous nous demandons ce que nous voulons raconter et de quelle manière. Et quelle façon le faire mieux et différemment des autres albums. Ce qui est encore plus particulier, c’est que Corto qui nous a accompagnés toute notre vie. C’est la pression intérieure que nous ressentons.

Juan Díaz Canalès : Surtout que Corto a encore des choses à dire, et que nous apprenons au même titre que les lecteurs. C’est l’essence même d’une reprise. Si au contraire, nous avions le sentiment que nous faisons que répéter ce qu’il a déjà évoqué, alors cela signifierait que le personnage serait mort et que sa place serait dans un musée. La meilleure preuve qu’il y a encore des éléments à développer, c’est que nous continuons à trouver des sujets jamais abordés par Hugo Pratt et qui collent merveilleusement bien avec la personnalité du personnage.

Vous pensez déjà à l’album suivant ?

Juan Díaz Canalès : Bien entendu, nous en discutons beaucoup actuellement. On ne peut bien entendu pas raconter des sujets préalablement évoqués, mais il y a beaucoup d’espaces vides dans la biographie de Corto. Par exemple, la période de la Première Guerre mondiale a été si bien remplie par Pratt qu’on voit mal comment s’y glisser, mais l’avant- et l’après-guerre recèlent de passionnants moments historiques, notamment dans les années 1920.

Juan Diaz Canalès & Rubén Pellejero (de g. à d.)
Photo : Charles-Louis Detournay.

Hugo Pratt avait écrit qu’on perd la trace de Corto pendant la Guerre d’Espagne, une période que j’imagine sensible pour vous deux. Avez-vous l’envie, ou le droit, d’aborder cette thématique ?

Juan Díaz Canalès : Rien n’est interdit, nous jouissons d’une liberté créative. Nous avons effectivement envisagé la mort – ou la disparition – de Corto pendant la Guerre d’Espagne, un sujet éminemment fort pour les deux Espagnols que nous sommes. Nous nous sommes posés la question de la pertinence, car tout ce qui touche à la mort et l’amour dans Corto reste nimbé de mystère. C’était voulu par Hugo Pratt, puisqu’après, il a joué avec cette disparition en racontant que Corto a finalement vieilli sur les côtes du Chili. Comme la relation avec Pandora… Si on s’attèle à ces mystères, on risque de tuer la part de poésie du personnage. On ne s’interdit pourtant pas d’aborder la Guerre d’Espagne, mais pas tout de suite, car nous avons encore d’autres sujets passionnants à traiter auparavant.

Photo et propos recueillis : Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Corto Maltese T. 16 : Le Jour de Tarowean - Par Juan Diaz Canales et Rubèn Pellejero d’après Hugo Pratt - Ed. Casterman. Traduction de l’espagnol : Anne-Marie Ruiz. 80 pages - 16€

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Lire une précédente interview de Juan Diaz Canalès & Rubén Pellejero : « Nous voulions réaliser une création totale, tout en restant dans l’esprit des précédents albums de Corto »

[1NDR : L’Escondida est l’île qui sert de cadre principal à La Ballade de la mer salée, là où règne Le Moine.

[2James Barrie, écrivain écossais, est célèbre pour avoir créé Peter Pan, personnage d’un roman, avant de devenir l’élément central d’une pièce de théâtre éponyme.

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