Isabelle Beaumenay-Joannet & Eric Verhoest : « Pour réaliser "Une Vie en dessins" consacré à Chaland, nous n’avons pas dû gratter les fonds de tiroir, mais plutôt sucrer des perles »

24 décembre 2019 0 commentaire
  • Dans l'esprit des beaux livres à placer sous le sapin, nous revenons sur ce qui reste, sans conteste, l'une des plus belles monographies de cette année, "Une vie en dessins" d'Yves Chaland, en compagnie de son épouse et son éditeur.

Eric Verhoest, j’imagine que dès vous avez imaginé cette collection « Une vie en dessin », Yves Chaland devait en faire partie ?

Eric Verhoest : Pour ma part, c’était une évidence car Chaland est un jalon historique de l’âme éditoriale de Champaka. Symboliquement, cette monographie consacrée à Chaland aurait même dû être le premier, mais des discussions avec certains ayants-droit ayant pris un peu plus de temps, le livre sur Walthéry est finalement sorti en premier lieu. Ce qui nous a permis d’améliorer encore ce second ouvrage consacré à Chaland.

Isabelle Beaumenay-Joannet & Eric Verhoest : « Pour réaliser "Une Vie en dessins" consacré à Chaland, nous n'avons pas dû gratter les fonds de tiroir, mais plutôt sucrer des perles »

Malgré une pagination très dense (près de quatre cents pages), comment avez-vous réalisé les choix de ce qui devait figurer dans cet ouvrage ?

Isabelle Beaumenay-Joannet : Nous avons identifié plusieurs portes d’entrée. Tout d’abord, le patrimonial avec les albums de bandes dessinées : nous avons opéré une sélection de pièces très connues et donc incontournables, ainsi que d’autres moins connues. Puis il y a également tout le travail publicitaire et d’illustration, très vaste ; il a donc fallu réaliser une sélection. Une fois de plus, certaines devaient absolument se retrouver au sein de la monographie, comme les autoportraits et les très grandes images par exemple. Nous voulions également rajouter des œuvres qui n’avaient jamais été ni montrées, ni éditées en album. Nous avons donc fait des choix. Puis des choix dans les choix !

Je comprends que cette sélection s’est donc doublé de quelques sacrifices ?

Eric Verhoest : Après une première sélection réalisée en quatre-cinq séquences de travail, nous sommes parvenus à la conclusion douloureuse que tout était vraiment très bon, et que nous avions le matériel suffisant pour réaliser cinquante pages supplémentaires à ce qui était prévu. Il fallait donc trancher. Cela semble simple d’opérer un tri dans des œuvres parfois moins qualitatives, mais dans ce cas, tout ce qui restait demeurait d’un excellent niveau. Dès lors, quels ont été nos critères pour retirer des originaux majeurs ? Sans doute l’équilibre général du livre, et la volonté de suivre le texte de Jean-Christophe Ogier. Nous n’avons pas dû gratter les fonds de tiroir, mais plutôt sucrer des perles.

Quelle était l’orientation que vous vouliez donner à la part rédactionnelle ?

Isabelle Beaumenay-Joannet : Le livre s’articule autour du texte de Jean-Christophe : il représente sa vision de la vie d’Yves [Chaland]. Jean-Christophe a interrogé des témoins et des passionnés du travail de Chaland. Son texte suivant le cours de la vie d’Yves, nous avons partagé le livre en différents chapitres pour regrouper les originaux correspondant à ces périodes. L’ouvrage profite donc d’un rythme presque chronologique, mais également thématique.

Outre les originaux, vous avez également choisi d’inclure une série de photographies ? Enrichies de témoignages ?

Isabelle Beaumenay-Joannet : Cette monographie est titrée « Une vie en dessin » : on devait retrouver la part de l’auteur, mais également un focus plus personnel, liée à son vécu. Chaque personne qu’il a croisé livre une facette de l’auteur qu’il était. C’était d’ailleurs une de mes demandes concernant cette partie rédactionnelle. Si Jean-Christophe est de la même génération que moi et qu’il a suivi la carrière d’Yves, ils ne sont jamais croisés. Cela me semblait pertinent de profiter d’un rédacteur qui n’a pas connu Yves, afin d’aller chercher une nouvelle vision. Il a donc exploré d’autres directions, tout en maintenant un regard bienveillant. Au final, il a réalisé un travail très sensible, ce qui m’a beaucoup touchée. Et en plus d’avoir multiplié les rencontres et les interviews, il possède un style très vivant, ce qui donne l’impression qu’on vous raconte une histoire : c’est un vrai conteur.

D’après les photos ou les gouaches sélectionnées dans l’ouvrage, on perçoit comment Yves Chaland pouvait apprécier par exemple la vie de la rédaction de Métal Hurlant ?

Isabelle Beaumenay-Joannet : Yves faisait preuve d’un réel enthousiasme pour le magazine. Il aimait l’esprit de la rédaction, la camaraderie qui y régnait, la convivialité et le partage des différents sujets sur lesquels ils travaillaient ensemble, comme les numéros thématiques pour lesquels il fallait avoir rapidement des idées croisées. Cette vie trépidante de rédaction lui plaisait énormément, autant que de croiser les auteurs de passage, comme Will Eisner comme on le voit sur l’une des photos.

Cette couverture, dont le dessin est connu des amateurs de Chaland, et qui comprend cette fois des notes au bleu, est-ce une façon d’indiquer au public que vous avez vraiment voulu sortir des nouveautés des cartons ?

Eric Verhoest : Lorsque vous disiez qu’une partie des dessins de cet ouvrage est déjà connue, ce n’est pas tout à fait juste. Certes, les lecteurs ont pu voir leur face publiée, souvent en couleurs. Mais c’est la première fois qu’on les édite comme des originaux, avec la texture de papier et les encres adéquates. Avec les repentirs, les grattages, il s’agit à chaque fois d’un nouveau dessin. De ce point de vue, tout est inédit !

Vous avez d’ailleurs été jusqu’à présenter des esquisses, des crayonnés dans des cahiers ou sur des bouts de feuilles !

Isabelle Beaumenay-Joannet : Tous les dessinateurs n’ont pas que des œuvres achevées, cela permet de montrer les différentes étapes de son travail, et la virtuosité déjà présente au crayonné ! Dès les premiers traits, on perçoit le personnage, son mouvement, le décor est déjà posé… À se demander comment il faisait ? En réalité, il avait déjà tout dans la tête, et le dessin n’en était que la projection : incroyable !

Ce sont justement ce type de commentaire qui confère une valeur supplémentaire au livre. Je pense par exemple à une gouache de couverture pour Métal Aventure : apprendre qu’il l’a réalisée le dimanche en toute simplicité est tout simplement ahurissant !?

Isabelle Beaumenay-Joannet : C’était volontaire : il avait appris la technique de la peinture, et il voulait en faire la démonstration par cette couverture.

Avec une telle pagination, envisagez-vous qu’il s’agisse de la monographie ultime consacrée à Yves Chaland ?

Isabelle Beaumenay-Joannet : Comme je l’expliquais, nous n’avons pas tout mis. Dans les cartons, on retrouve des éléments encore de tout premier plan. Mais il est impossible de dire ce qu’on en fera dans l’avenir. Commençons déjà à apprécier celui-ci.

L’un de nos lecteurs se demandait où nous pouvions encore profiter du très beau documentaire « L’Enigme Chaland » ?

Isabelle Beaumenay-Joannet : Nous allons réaliser un tirage de tête de cette monographie. [1] Elle sera limitée à deux cents exemplaires que Jean-Christophe et moi-même allons signer, et comprendra un ex-libris. Parmi ceux-ci, les quarante premiers seront proposés dans un coffret luxe qui reprendra en sus le DVD de L’Enigme Chaland. Puis nous allons continuer à proposer des diffusions de ce documentaire en festival. Dans le futur, je proposerai prochainement une édition du dvd, sans doute via une édition à mille exemplaires. Mais je n’en suis qu’à l’ébauche… C’est tout d’abord cette très belle monographie qui est à l’ordre du jour.

De g. à d. : Eric Verhoest et Isabelle Beaumenay-Joannet

Propos recueillis et photos des interviewés : Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Concernant Une Vie en dessins d’Yves Chaland chez Champaka Brussels - Dupuis, lire également :

- Yves Chaland, un dessinateur de rêve
- Chaland à Champaka : une expo muséale

Lire deux précédentes interviews d’Isabelle Beaumenay-Joannet :
- "Chaland camouflait sa timidité par une distance étudiée."
- « Les originaux permettent de suivre le travail et les repentirs de Chaland »

[1NDR : Ce tirage de tête (et de luxe) semble destinés aux Amis de Chaland.

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