Kill my Mother – Par Jules Feiffer – Acte Sud BD

21 janvier 2019 0 commentaire
  • En compétition pour le Fauve Polar SNCF cette année à Angoulême, Jules Feiffer signe un récit noir - et mélodramatique ! - de haut vol, en forme de sarabande échevelée, et d’hommage malicieux au genre.

Bay City Blues, 1933. Ruby Taylor, une grande blonde élégante passe la porte de Neil Hammond, détective laid et crasseux. Elle le charge d’une curieuse enquête : retrouver Patricia Hugues, sa prof de théâtre disparue depuis deux ans. Signe particulier de l’évanouie : elle mesure près de 2 mètres…

Tout alcoolique qu’il est, Hammond trouve tout de même un air de famille entre la photo de la prof et celle qui la recherche, assez grande elle aussi… "Pas de ma famille !" assure la blonde, qui a du répondant. Et des dollars. Hammond n’hésite pas trop longtemps et accepte l’affaire. Il confie surtout l’essentiel du boulot à sa secrétaire Elsie, à qui il demande d’organiser un casting pour attirer Patricia Hugues.

Elsie, la pauvre, se coltine ce patron lourdaud, et doit aussi, à peine rentrée chez elle, subir les foudres de sa fille Annie, qui déteste sa mère, et vénère son père, flic trop honnête descendu par la mafia. Annie, quinze ans, une véritable furie, qui mène par le bout du nez le pauvre Artie, son petit copain complètement dépassé par le caractère volcanique de sa douce amie… Et voilà qu’Annie ramène secrètement dans son immeuble une étrange femme, clocharde et muette, qui les a sauvés tous les deux des griffes d’un vigile d’un grand magasin… Une femme qui mesure pas loin de deux mètres…

Vous suivez ? Oui ? Tant mieux, car ce n’est que le début d’une sombre histoire de famille que ce Kill my Mother de Jules Feiffer, premier tome – autonome – d’une trilogie. En guise de bienvenue aux 160 pages étonnantes que constitue cet album, un personnage en imper et chapeau mou, sous la pluie, égrène la liste des artistes à qui sont dédié cette histoire : Milton Caniff, Eisner, Chandler, Hammett, Cain Huston, Wilder, Hawks… De grands noms du Noir, septième ou neuvième art, donc, en guise d’avertissement… et il n’y a pas tromperie sur la marchandise !

Construit en deux parties, avec de courts, voire très courts chapitres, qui donnent un rythme soutenu à la narration, ce récit-hommage au polar est d’emblée placé sous le signe du mouvement. Il s’ouvre sur une scène de danse, entre deux des personnages principaux, alors ados. Annie malmenant déjà le pauvre Artie, et la plume virevoltante de Feiffer annonce la couleur : les corps dégingandés de ces premières cases annoncent une belle galerie de personnages bien tordus...

Kill my Mother – Par Jules Feiffer – Acte Sud BD
© Jules Feiffer et Actes Sud BD

La première des deux parties de Kill my Mother est l’hommage le plus direct au roman noir, avec tous ces personnages archétypaux du genre : la femme fatale, le privé, la secrétaire dévouée, l’homme de main, le boxeur… et la ville, hostile, grise, cadre du polar par excellence. On se familiarise petit à petit avec le trait de Feiffer, qui évoque parfois celui de l’illustrateur Quentin Blake, et sa mise en page ultra-dynamique qui n’hésite pas à s’affranchir des traditionnelles cases, dans lesquelles tout ce beau monde serait bien trop à l’étroit.

Quant à la seconde partie, qui se déroule dix ans plus tard, elle relève de l’hommage au cinéma, avec un changement d’atmosphère, puisqu’on se retrouve en pleine jungle, en pleine guerre. Mais une drôle de guerre, presque comme si tout était « pour de faux », avec ces vedettes d’Hollywood qui viennent soutenir le moral des troupes en se produisant sur une scène montée à la hâte, décor factice et trompeur, où se jouera une autre comédie tragique entre tous les protagonistes réunis ici pour le dénouement final, aux révélations-choc... Et on n’est pas loin du mélo, non plus !

© Jules Feiffer et Actes Sud BD

Jules Feiffer fêtera ses 90 ans le 26 janvier, en plein FIBD. Il n’y sera pas, mais la présence de Kill my Mother dans la sélection du Fauve Polar met sous les feux de la rampe un vénérable artiste aux talents multiples (dessinateur de presse, scénariste de films, dramaturge, romancier…) qui reste encore méconnu du grand public.

Il devrait l’être de moins en moins après ce salon, d’autant qu’Actes Sud BD vient juste de sortir Cousin Joseph, deuxième volume de la trilogie (mais qui se déroule avant Kill my Mother).

(par Fred PRILLEUX)

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Kill my Mother - Scénario et dessins Jules Feiffer, traduction Wladimir Anselme - 160 pages couleurs – 19,5 x 28 cm - 25 € - Sortie mai 2018

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