L’Association propose un peu de légèreté pour l’été

25 juin 2019 0 commentaire
  • Deux ouvrages ont paru début juin chez L'Association : "Maléfiques" de Nine Antico et "En Terrasse" de François Ayroles. Relativement anecdotiques par rapport à la richesse du catalogue de la maison-phare de l'édition indépendante, ils se révèlent cependant parfaits pour débuter l'été : malins, très actuels, et intellectuellement rafraîchissants.

Le début de l’été est le moment où fleurissent les sélections et autres listes de lectures. Certes pas aussi nombreuses qu’en fin d’année, elles jouent d’une période propice pour mettre quelques ouvrages en avant et inciter les lecteurs à faire des découvertes. Il est vrai que les congés estivaux sont pour beaucoup l’occasion de prendre davantage le temps de lire. Mais c’est aussi la morte-saison pour les libraires et les éditeurs, qui en profitent pour faire vivre leur fond.

L’Association semble être en partie dans cette démarche en faisant paraître, juste avant l’été, deux petits ouvrages qui pourront paraître mineurs par rapport à la densité de son catalogue et même en comparaison des titres annoncés pour la fin d’année - de nouveaux livres de Guy Delisle et Jean Echenoz d’une part, de David B. d’autre part étant annoncés notamment. Ce n’est pas pour autant une raison pour bouder Maléfique de Nine Antico et En Terrasse de François Ayroles, parus début juin.

Les deux bandes dessinées reflètent bien sûr les personnalités et les styles de leurs auteurs, mais recèlent aussi quelques points communs. Elles s’apparentent toutes deux à des recueils de strips : en quatre ou cinq cases alignées horizontalement pour En Terrasse, en six cases agencées en gaufrier pour Maléfiques. Ils ont d’ailleurs été dessinés, au départ et partiellement, pour l’application numérique La Matinale du quotidien Le Monde, avant d’être revus et augmentés [1]. Elles ont en outre recours à la couleur, ce qui demeure une rareté chez L’Association, mais de façons très différentes. Là où François Ayroles privilégie une trichromie sobre et élégante, Nine Antico emploie des couleurs flashy mises en valeur par un fond noir.

Ces couleurs correspondent parfaitement au ton de chacune de ces bandes dessinées. Nine Antico est franche et directe, n’hésite pas à utiliser un vocabulaire cru et à suggérer des scènes presque scabreuses, sans vulgarité toutefois. François Ayroles mise sur le pas-de-côté et l’ironie douce-amère pour livrer une vision lucide mais indulgente de nos tics contemporains. Ils se rejoignent cependant dans leur façon de mettre en scène des personnages très ancrés dans leur temps et dans leur art consommé du dialogue et de la chute. À chaque fois, les propos sont ciselés et le rythme est maîtrisé. Une pointe d’absurde vient déréaliser l’ensemble tout en lui conférant une portée plus universelle.

L'Association propose un peu de légèreté pour l'été
En Terrasse © François Ayroles / L’Association 2019
En Terrasse © François Ayroles / L’Association 2019
En Terrasse © François Ayroles / L’Association 2019
En Terrasse © François Ayroles / L’Association 2019

François Ayroles, avec ses personnages assis « en terrasse », symbole d’un certain mode de vie urbain depuis les attentats du 13 novembre 2015, mais aussi d’une volonté de prendre un peu de recul sur la marche du monde, décrypte à sa manière l’actualité politique et les traditions saisonnières. Il le fait par allusions et sous-entendus et en profite pour faire sentir l’air du temps. Nous frisons parfois l’analyse politique et sociologique lapidaire - du fait de la forme choisie - mais rondement menée, même si nous n’atteignons pas forcément le niveau de certains autres de ses ouvrages, comme Les Amis ou L’Amour sans peine (L’Association, respectivement en 2008 et 2015).

Quant à Nine Antico, elle semble s’être beaucoup amusée avec ses femmes libres - délurées diraient certains - et un peu désabusées. Dans un appartement d’une grande ville, elles discutent beaucoup, regardent des films pornographiques, reçoivent des copines et commandent des pizzas davantage pour profiter de la livraison que du mets. Leurs jugements et leurs habitudes surprendront les prudes. Elles symbolisent, de façon réjouissante, une vision du monde libérée des complexes, où l’égalité entre femmes et hommes est revendiquée mais aussi - ce n’est pas aussi répandu - pratiquée sans ménagement. Là aussi, le livre n’a pas l’ampleur des précédents de la dessinatrice, mais trouve une place tout à fait cohérente dans sa bibliographie et se renforce d’un aspect ludique grâce à la multiplicité des références glissées par l’autrice.

Maléfiques et En Terrasse, ne sont donc pas des parutions opportunistes. Lectures légères, où l’humour aiguisé et la tranquille provocation s’associent, elles témoignent de réflexions malicieuses tout en nous permettant de revenir sur nos habitudes ou de porter un regard décalé sur notre société. L’été est, aussi, un moment idéal pour cela.

Maléfiques © Nine Antico / L’Association 2019
Maléfiques © Nine Antico / L’Association 2019
Maléfiques © Nine Antico / L’Association 2019

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Maléfiques - Par Nine Antico - L’Association - 19 x 20 cm - 64 pages couleurs - couverture souple - parution le 7 juin 2019.
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- En Terrasse - Par François Ayroles - L’Association - 21 x 8 cm (format à l’italienne) - 84 pages en trichromie - couverture souple avec rabats - parution le 7 juin 2019.
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Lire également sur ActuaBD à propos de Nine Antico :
- Coney Island Baby – Par Nine Antico – L’Association
- "Girls don’t cry", de Nine Antico
- "Autel California" : Nine Antico dessine les deux faces du rêve américain

Et à propos de François Ayroles :
- Le jeu des dames - par François Ayroles -Casterman
- Nouveaux moments clés de l’histoire de la Bande Dessinée - Par François Ayroles -Edition Alain Beaulet
- Les Plumes de Baraou et Ayroles
- Moments clés de l’Association - Par François Ayroles - L’Association
- François Ayroles ("Une Affaire de caractères") : "L’album n’est pas une BD oubapienne. C’est plutôt une BD dans laquelle il y a de l’Oulipo."
- Rencontres Chaland 2015 : Prix Jeune Albert pour François Ayroles
- François Ayroles : le meilleur historien de la BD de l’année 2018

[1En Terrasse a été prépublié à un rythme hebdomadaire du 21 mai 2016 au 13 septembre 2017 ; les vingt-cinq premières pages de Maléfiques de manière également hebdomadaire du 18 septembre 2017 au 26 mars 2018

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