La bande dessinée, la Shoah et... Charlie Hebdo

27 janvier 2015 14 commentaires
  • Aujourd'hui, nous célébrons les 70 ans de la libération du camp d'Auschwitz où près d'un million et demi de personnes : des juifs, des tziganes, des handicapés... ont été exterminées. À l'heure où le gouvernement iranien fait un concours de caricatures pour rire de la Shoah en réponse à la supposée offense des caricatures de Mahomet, rappelons aux révisionnistes de tous bords que Charlie Hebdo n'a pas évité le sujet.

La bande dessinée, la Shoah et... Charlie HebdoLa shoah est un sujet souvent abordé dans les pages d’ActuaBD. Il y a dix ans déjà, nous faisions un inventaire des ouvrages traitant de ce thème. Depuis, les références se sont multipliées et il faudrait une thèse pour reprendre tous les ouvrages publié ces dix dernières années. Il suffit de taper "shoah" dans notre moteur de recherche (en haut, à gauche) et vous en aurez pour des pages et des pages de lecture.

L’émotion est encore forte depuis le 7 janvier 2015 et le Festival d’Angoulême va encore la prolonger. Mais depuis plusieurs jours, les contrevérités à propos de Charlie Hebdo tournent en boucle, notamment sur la question de la liberté d’expression. Des instances iraniennes ont notamment lancé, comme en 2006, un concours international de caricatures sur la Shoah pour ironiser sur le fait que Mahomet est une cible mais que la mémoire sacrée de la Shoah n’en a jamais été une dans Charlie Hebdo. C’est évidemment faux.

Pire : un dessin de Wolinski que nous avons publié représentant Hitler "sympa" (en médaillon et dans la galerie ci-dessous) se moquant de la Shoah (dessin qui prouve l’inanité de l’action iranienne) est repris sur des sites fachos révisionnistes comme preuve que "Charlie Hebdo pouvait être intelligent". Effectivement, pris sans explication, ce dessin peut choquer. Mais il faut regarder la date : 2 novembre 1978. La semaine précédente, le 28 octobre 1978, l’hebdomadaire L’Express publiait un entretien avec Louis Darquier de Pellepoix, directeur du Commissariat général aux questions juives de 1942 à 1944, intitulé « À Auschwitz, on n’a gazé que les poux  ». Cette interview marque le début de l’« affaire Faurisson » et du négationnisme dans lequel le gouvernement iranien et quelques fachos se complaisent.

Dessin de GébéJe voudrais revenir sur un numéro publié quelques semaines plus tard sur le tournage du feuilleton Holocauste (N°431, 18 février 1979). Il est ahurissant de justesse et de prescience. En couverture, un dessin de Gébé  : des comédiens bien repus portant l’uniforme des prisonniers juifs. Le réalisateur dit : « Rentrez le ventre ! »

À l’intérieur du numéro, ce titre d’un article de Cavanna : "J’ai compté les figurants d’ "Holocauste", il n’y en a que cinq millions et demi... Remboursez !" Cavanna se pose la question : Pourquoi faire tant de boucan autour de l’holocauste ? "On a écrit des milliers d’articles et de livres, répond-il, on a fait des dizaines de films, mais il faut sans cesse recommencer, répéter la même chose..." Et de s’insurger dans la foulée contre l’aspect "commercial" de la chose. "La préparation psychologique a commencé avec l’interview de Darquier de Pellepoix et le scandale attentivement entretenu qui s’en est suivi." Les historiens auront à se pencher sur cette thèse...

Dessin de CabuCe qui frappe davantage encore, c’est quand on parcourt le numéro. Une BD de Wolinski intitulée "Vous avez dit "holocauste" ?" montre nos deux réacs au comptoir dont le premier dit : "- Croyez-moi, ce n’est pas un "Holocauste" qui me fera détester plus les Allemands et moins les Juifs  !" Et son comparse de répondre : "- Effectivement, si les Français pensent comme vous, l’Europe n’est pas si mal partie  !" Dans les couvertures « échappées » du numéro , Cabu montre un métro bondé avec un usager qui dit : "Si y avait eu six millions de juifs en plus dans le métro à six heures..." Reiser n’est pas mois délicat.. (voir notre illustration ci-dessous).Y a-t-il eu procès, interdiction ? Mais non.

Le plus étonnant, c’est que dans le même numéro, on remarque les conséquences de l’arrivée de Khomeini en Iran. "Pour qui sonne le glas ?" titre Sylvie Caster. On peut lire : "L’Islam n’est pas le seul à sonner le glas de la liberté de pensée de tout individu. Toutes les religions qui détiennent le crédo d’une seule vérité le sonnent pareillement. À la guerre sainte, nos grandes inquisitions. À leur bien et à leur mal, notre bien et notre mal. Face à leur repentir obligatoire, notre repentir nécessaire." [1]

Voilà pourquoi la Shoah ne peut être sacrée, pourquoi elle doit être interrogée chaque jour, même avec l’irrévérence du rire. Parce que, comme le dit bien Cavanna, " ...il faut sans cesse recommencer, répéter la même chose..." Mieux : pour nous obliger à répéter la même chose.

Et Dieudonné, me direz-vous ? Il est allé faire allégeance à l’Iran et invite Faurisson à ses pitreries. Avec cela, tout est dit. Il n’a rien à voir avec ces humoristes-là.

Dessin de Reiser

Documents
Dessin de Gébé Dessin de Wolinski Dessin de Gébé Dessin de Riss Dessin de Reiser

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Elle dit aussi plein d’autres choses intéressantes et notamment le fait qu’il est "bien rare qu’une révolution ou qu’une guerre apporte quoi que ce soit aux femmes...[...] Il est insupportable de penser que l’Histoire va inévitablement s’écrire à leurs dépens. Et qu’on ne peut rien faire d’autre que l’écrire."

 
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14 Messages :
  • ... Et rien depuis 1979 ?

    Bien sûr que la Shoah est sacrée, vous le savez très bien. Pour comprendre le processus qui a conduit à cette sacralisation, on peut lire l’ouvrage de Norman G. Finkelstein "L’industrie de l’holocauste" (éd. La Fabrique).

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  • La bande dessinée, la Shoah et... Charlie Hebdo
    27 janvier 2015 12:03, par shira

    Replongeons-nous dans le contexte de l’époque : Primo Levi avait certaines réserves par rapport à ce téléfilm, Holocauste . En Allemagne, le feuilleton est suivi par plus d’un tiers des Allemands et le gouvernement allemand allonge le délai de prescription pour les criminels nazis.
    En France, Charlie hebdo n’a pas évité le sujet mais ce n’était pas pour nier La Shoa mais pour se moquer de l’exploitation commerciale qu’en ont fait les américains.

    Par contre, ce concours de caricatures en Iran est un exercice de négationnisme.Il est ici question de nier la Shoa (et ses chambres à gaz) pour délégitimer la création et l’existence de l’Etat d’Israël.
    Quelle ironie, quand on sait que ces abrutis emploient le mot SHOA, un mot hébreu tiré de la Bible.
    Oui, il faut toujours interroger l’histoire. Tout n’est pas blanc ni noir et il faut ternir compte des zones grises et si il y a instrumentalisation, c’est aux victimes encore en vie à qui il faut poser la question.

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  • La bande dessinée, la Shoah et... Charlie Hebdo
    27 janvier 2015 12:21, par shira

    Le personnage sur la couverture jaune de Charlie hebdo et qui porte l’étoile jaune ressemble curieusement et ce n’est certainement pas par hasard à Pierre Dac

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  • La bande dessinée, la Shoah et... Charlie Hebdo
    27 janvier 2015 12:25, par François

    J’ai du mal à comprendre ce que vous voulez démontrer avec cet article.
    Si c’est pour nous démontrer que Charlie Hebdo a "tapé" sur la shoah et son business, vous savez très bien qu’entre temps est passé la loi Gayssot qui aujourd’hui enverait en prison les auteurs de tel dessin.
    D’ailleurs vous ne mentionnez pas la BD "Hitler=SS" l’une des seules BD encore interdite en France.

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    • Répondu par shira le 27 janvier 2015 à  12:53 :

      non, ils n’ont pas tapé dans la Shoa, ni dans les victimes de la Shoa ! Ils ont dénoncé le business autour de ça et la "mise en scène" ’
      (Rentrez-le ventre ! voir couverture). Oui, comment peut-on mettre en scène CELA, l’horreur absolue ?
      Ensuite, pour notre malheur, Dieu(qui ne lui a rien)donné est arrivé et le débat a dégénéré.

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  • Er le business autour de Charlie hebdo ?
    Le gars qui a trouvé le slogan "je suis Charlie" l’a déposé. des Thirt, des albums de bd JE SUIS CHARLIEavec des dessinateurs qui étaient loin de l’esprit Charlie avant leur assassinat. Pousse-toi de là que je y mette... pour Charlie ?

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    • Répondu par Sergio SALMA le 27 janvier 2015 à  21:32 :

      Absolument pas. Joachim Roncin, graphiste, avait juste publié son image/logo Je suis Charlie pour exprimer son sentiment et ça lui a échappé. De nombreux magouilleurs ou escrocs minables ont voulu déposer la marque pour pouvoir l’exploiter mais toutes les licences ont été refusées.

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      • Répondu le 28 janvier 2015 à  08:41 :

        Alors que TOUT l’argent derrière la bannière JE SUIS CHARLIE aille à des caricaturistes ou journalistes en danger/ emprisonnés et dans les poches de personne d’autre.

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  • Pouvez-vous nous en dire plus sur ce concours de caricature iranien ?

    J’ai cherché sur le net et n’ai trouvé que deux concours organisés par un journal iranien et non par une "instance dirigeante" (vous allez me dire que, dans une dictature, ça revient au même) : l’un en 2006 et l’autre lancé le 1er janvier 2013.

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  • La Shoah et... l’humour, en général !
    27 janvier 2015 18:18, par Pic

    C’était il y a 20 ans et je ne sais citer personne, mais il y avait ces jeunes new-yorkais issus de familles ayant connu les camps et qui se sont mis à faire de l’humour (entre eux) sur ce douloureux sujet. ça devait être salvateur et plus le sujet est tabou, meilleure sera la transgression iconoclaste (si elle est bien faite et avec esprit).

    À noter l’excellent dessin de Mix et Remix dans le Spirou spécial Charlie.

    À propos du livre de Vuillemin, on peut dire qu’au moins il n’est pas négationniste.

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  • La bande dessinée, la Shoah et... Charlie Hebdo
    28 janvier 2015 14:44, par lorenzo

    Tout les visuels (essentiellement des unes) ci-dessus sont issues de Charlie Hebdo "première époque" qui effectivement "tapait" très fort. Il n’en est rien du nouveau Charlie relançait sous Philippe Val. Personnellement, je trouve que le Charlie présenté ici n’a rien à voir avec son ersatz, excepté le nom.

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    • Répondu par Franck Geiz le 28 janvier 2015 à  18:32 :

      Personnellement, je trouve que le Charlie présenté ici n’a rien à voir avec son ersatz, excepté le nom.

      Ahah ! L’inculte. Rien à voir ? Sauf qu’il y avait les mêmes auteurs dans les 2, Cabu, Wolinski, Siné, Willem, Cavanna, Gébé, excusez du peu. C’est bien le même journal avec le même esprit, il y a just eu une interruption de 10 ans.

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      • Répondu par lorenzo le 30 janvier 2015 à  01:21 :

        Ce n’est pas parce qu’il y a les mêmes auteurs que c’est le même journal. Quand à l’inculte que je suis, sachez que je possède la collection complète de Charlie première époque. Quand à l’ersatz (je persiste) de Val, j’ai l’ensemble jusqu’au numéro ou figure l’ultime chronique de Siné (c’est lui qui faisait que je continuais à l’acheter). Je ne lis plus Charlie depuis. Et vous, Franck, les avez-vous tous lu ? J’en doute fortement.

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  • un terme maladroit
    29 janvier 2015 12:19, par luc

    Bonjour. Je m’étonne que les historiens soient si discrets sur ce qui suit : un des adversaires les plus déterminés de la série Holocauste -et ce pour des raisons auxquelles je souscris totalement- avait été Claude Lanzmann. Il avait exposé ce qui devait l’être, dans un article paru dans les Temps Modernes de juin 1999, sous le titre (explicite) : « De l’Holocauste à Holocauste ou comment s’en débarrasser ». Or une partie des reproches qu’il adressait au terme Holocauste pourrait aussi bien s’adresser au terme Shoah, que pour ma part j’évite toujours d’utiliser. A la fois, par égard envers toutes les victimes (même s’il n’est pas question de contester que les juifs furent de loin les plus nombreuses) mais aussi parce que le génocide ne fut que l’aboutissement final, dans sa logique monstrueuse, du mépris des "races inférieures" et de tout ce qu’était le nazisme. Il n’y a pas selon moi à enseigner un domaine séparé sous appellation "Shoah", même s’il faut consacrer à la réalité concentrationnaire et génocidaire tout le temps nécessaire.
    Lanzmann s’est souvent expliqué des raisons qui avaient dicté le choix du titre de ce grand film, mais : un titre de film, est une chose -une "catégorie explicative", en est une autre.

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