Le Détection Club : fable moderne et polar admirablement désuet !

15 novembre 2019 0 commentaire
  • L’auteur de « Opération Copperhead » réussit ici, bien mieux à mon avis que dans ce précédent album, à construire un récit intelligent, passionnant, à l’évidente modernité. Un auteur à écouter dans cette chronique.

Nous sommes dans les années trente. Le «  Detection club » est formé de sept membres, tous éminents auteurs de romans policiers. Chesterton, Christie, Carr sont les plus connus de ces écrivains, des écrivains qui se réunissent par plaisir, celui de se voir, celui de pouvoir parler de leur passion : « le roman de détectives », comme on disait au dix-neuvième siècle. Par plaisir aussi de codifier ce genre littéraire qui, à l’époque, était essentiellement considéré comme mineur. Et la charte de ce club très particulier n’hésite pas à énoncer dix règles contraignantes pour toute rédaction d’un roman policier. Avec, par exemple, cet article 8 : « Le détective ne doit pas utiliser des indices qui n’ont pas été présentés au lecteur pour résoudre l’affaire ».

Mais voilà… Ces codes et conventions vont-ils pouvoir être de mise dans l’aventure qui les attend en répondant à l’invitation étrange d’un milliardaire inventeur d’un robot capable de résoudre toutes les intrigues policières, quelles qu’elles soient ? Sur une île loin de tout et de tous, ce milliardaire est assassiné. L’occasion pour le Detection Club de quitter le monde de la littérature pour celui de la réalité.
Cet album, par contre, ne quitte pas du tout le monde littéraire. Avec un sujet pareil, avec des personnages comme ceux que Jean Harambat met en scène, il n’est pas question de ne pas ajouter de ci, de là des références culturelles nombreuses et souvent souriantes.

Le Détection Club : fable moderne et polar admirablement désuet !

Cette BD est un mélange particulièrement bien dosé entre le polar à l’ancienne, la science-fiction, l’humour, et le portrait de personnalités littéraires réelles.
Et pour ce faire, Harambat s’amuse à briser les codes après les avoir établis, ou plutôt à les détourner tout en conservant, narrativement, les poncifs habituels à ce genre d’écriture : un savant fou, un Chinois, un militaire, un prêtre. Harambat, ainsi, s’amuse aussi à ne pas appliquer la charte de ce Detection Club, puisqu’il fournit au lecteur, au fil des pages, des indices que les détectives, eux, ne connaissent pas !

L’humour, lui, se situe dans le dessin, bien évidemment : souple, vif, allant à l’essentiel, proche de la caricature. Il se trouve aussi dans les dialogues, savoureux, et dans les citations qui émaillent cet ouvrage, telle celle-ci qui est digne d’Audiard : «  La veuve est l’avenir de l’homme ». Et tout cela aboutit à un récit linéaire, un peu foldingue parfois, mais sans temps mort, avec des hommages parfois à peine marqués à Leblanc et son impérissable Arsène Lupin.

Tout cela, surtout, se fait fable, d’une modernité évidente. Une fable qui pose les questions nées de cette époque dans laquelle on vit, de cette époque, oui, dans laquelle la technologie prend de plus en plus le pas sur l’humain.

Mettre en scène, comme le fait Harambat, un robot capable de résoudre une intrigue policière complexe, cela renvoie, bien évidemment, à ces robots, aujourd’hui, qui peuvent peindre, qui peuvent écrire un roman… Cela renvoie, d’abord et avant tout, à la place que l’être humain peut encore revendiquer, à l’acceptation, à la révolte possible ou impensable, à cette espèce de dictature sournoise qui nous est imposée, jusque dans l’âme même de la culture, l’acte créatif de l’art, au sens étendu du terme. On est nombreux à nous indigner… Peut-être serait-il temps de se révolter, culturellement parlant !...

Dans toute fable, il y a une morale. Quand la fable utilise les outils de la littérature policière, cette morale ne peut être que la résolution d’un mystère. Et comme le dit à peu près un des personnages de ce roman graphique : « La solution est toujours simple et invraisemblable, comme la vie ».

Le roman policier, au sens le plus large du terme, de Poe à Aspe, se révèle, quand il est de qualité, de création, d’intelligence, semblable à une tragédie grecque. Avec une différence majeure, malgré tout : le rôle du chœur antique, essentiel à l’évolution du récit, est dévolu au lecteur… Et c’est cela qui est remarquable également dans ce livre, c’est que chacun est invité à être actif. A accepter, simplement, que toute poésie est partage, et que tout partage, de nos jours, est invraisemblable !

Un roman graphique bien agréable, virevoltant, moderne et désuet tout en même temps, littéraire et poétique. À lire, à savourer, sans arrière-pensées !...

(par Jacques Schraûwen)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Le Détection Club - par Jean Harambat et Jean-Jacques Rouger aux couleurs – Dargaud.

Lire une précédente interview de Jean Harambat : "Tout le monde a quelque chose à dire sur Ulysse."

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