Les contes pas si ordinaires d’Ersin Karabulut

24 mars 2018 0 commentaire
  • Ersin Karabulut, 36 ans, est l’un des chefs de file de la bande dessinée turque et le co-fondateur de l’hebdomadaire "Uykusuz". Il vient de publier en France son premier album : « Contes ordinaires d’une société résignée » chez Fluide Glacial. Une métaphore puissante de la situation en Turquie, mais aussi dans le reste du monde.
Les contes pas si ordinaires d'Ersin Karabulut
Contes ordinaires d’une société résignée - Par Ersin Karabulut - Fluide Glacial

Son nom, Karabulut, signifie en turc « nuage noir ». Et effectivement, on peut voir son album comme annonciateur d’un orage qui gronde et qui ne frapperait pas seulement la Turquie, dont son album parle à l’évidence, mais aussi le reste du monde. Quand il dessine les dictateurs sous forme de baudruches, il rappelle qu’ils nous détournent le regard de l’essentiel : notre rapport au monde, à l’être humain qui est en train de partir en couille. Et dont l’issue est de notre seul ressort.

La bande dessinée turque, nos lecteurs le savent, ne vient pas de nulle part. Elle a déjà connu la censure et l’oppression et a appris à vivre avec. Métaphorique, elle avait permis au grand Galip Tekin à affronter la dictature militaire dans Gırgır lorsque sa science-fiction racontait des histoires d’extraterrestres qui tentaient valeureusement de résister à l’oppression et dont tout le monde comprenait à demi-mot qu’ils étaient des Kurdes…

Des fables inquiètes

Les Contes ordinaires d’une société résignée d’Ersin Karabulut parlent d’une société qui s’accommode de plus en plus au renoncement : «  L’être humain est ainsi fait, explique l’auteur. il peut s’adapter à toutes les situations, mêmes les plus extrêmes, même les plus étranges. C’est sans doute pour cela qu’il a survécu jusqu’à aujourd’hui. La vie que nous menons nous paraît « normale ». Notre mode de vie est pour nous un standard. Il est probable que dans quelques siècles, les gens nous regarderont avec un peu de moquerie, sinon de la commisération. J’essaie de pousser cette absurdité jusqu’au bout, de montrer que les situations que nous visons et qui sont pour nous si réelles ne sont pas si différentes que d’autres, complètement folles. Nous visons dans un monde déjà complètement fantastique en réalité, mais notre propension à tout rationaliser nous pousse à admettre sans résistance que tout cela est normal. J’aime penser aux réactions des gens dans ces différentes situations « ordinaires » qu’ils acceptent sans s’étonner. Cette passivité est un peu effrayante pour moi, et j’aime creuser ce sentiment. L’abîme de notre entendement est aussi sombre et insondable que l’univers, peut-être même davantage. »

La dernière histoire de l’album, Monochrome, illustre bien cette réalité. La couleur grise évoque aussi bien la mutation d’un pays laïc devenu en quelques années une puissance bigote qu’une passivité consentie qui mène aux plus terribles dérives totalitaires. Une sorte de face morbide de la démocratie.

Ersin Karabulut
Photo : DR

« Une société « résignée » est le fait de gens désespérés, dit encore Karabulut. Ils ont certes essayé de résister, sans succès, puis ils ont fini par abandonner. Ils traversent la vie comme des somnambules parce qu’ils sont brisés et tristes, pas parce qu’ils s’en foutent. Évidemment que cela reflète la situation que je vis aujourd’hui. Je suis né dans un pays qui a vécu un passé difficile et qui n’a toujours pas réussi à trouver la paix. Un pays foncièrement moderne qui vit dans le souvenir d’un empire ottoman glorieux mais dissipé. C’est une personne confuse. Vous ne vivez pas avec elle, mais vous vivez à ses côtés. Les choses ne sont pas commodes en Turquie aujourd’hui, mais c’est un peu la même chose dans le monde entier. »

Nuages noirs

On pense aux récits noirs et satiriques d’un Edgar Allan Poe, des Tales of the Crypt des EC Comics quand il écrit La Chose au plafond, où un couple finit par accepter comme une chose « normale » qu’une excroissance en forme de pénis surgisse dans leur chambre à coucher. Ou encore, quand il imagine, dans l’épisode Aimez-vous les uns les autres, que l’on en vient à vendre de la viande humaine en indexant son prix sur la notoriété du mort.

On y décèle les échos d’une série TV d’anticipation comme Black Mirror –bien que la plupart de ces histoires ont été conçues bien avant. Elles reflètent une profonde inquiétude : « Ce que nous visons en ce moment me déçoit et m’inquiète. Je vois une nouvelle attitude grandir de jour en jour, prendre de l’importance. Par exemple, j’entends des gens dire sans honte : « Mmmh, moi je ne lis plus de livres ». C’est quelque chose de flippant quand je pense à mes vieux jours. Et puis cette nouvelle façon de s’exprimer « honnêtement » qui consiste à dire les choses sans aucun filtre, sans aucune prévenance, ce qui permet de dire : « Je ne suis pas un fasciste, mais je n’aime pas telle ou telle nation… », des pays dont le plus souvent, ces personnes ignorent tout. Même des gens très bien qui se disent « progressistes » ne perçoivent plus à quel point leurs positions sont conservatrices. »

Le titre d’Uykusuz, le journal qu’Ersin Karabulut lança le 5 septembre 2007, avec Yigit Ozgur, Memo Tembelçizer et quelques autres artistes de ses amis, signifie : « L’insomniaque », histoire de rappeler qu’il ne faut pas s’assoupir devant la montée des périls. Les Contes ordinaires sont là pour réveiller nos consciences face à ces nuages noirs.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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