Ersin Karabulut, ("Jusqu’ici tout allait bien…", Fluide Glacial ) : « Pas facile de rester les pieds sur Terre »

2 octobre 2020 0 commentaire
  • Après "Contes ordinaires d’une société résignée" (Ed. Fluide Glacial), l’enfant terrible de la BD turque publie un second recueil de nouvelles insolites chez le même éditeur. À mots à peine couverts, ses histoires pointent les différentes pressions qui assaillent l’individu en son pays. Utilisant la métaphore pour mieux contourner la censure, il fait de nécessité vertu : ses fables ont une portée universelle.

Vivant aujourd’hui entre le Bosphore et la Californie, cofondateur du magazine satirique Uykusuz, Ersin Karabulut compte désormais parmi les grands auteurs de la BD mondiale. Mais pour l’instant l’actualité sanitaire le retient à Istanbul…

Jusqu’ici tout allait bien comporte une histoire qui résonne avec l’actualité : celle d’une maladie qui affecte principalement les personnes réactionnaires. La pandémie de Covid-19 vous a-t-elle soufflé cette idée ?

L’idée est antérieure. Souffrant de douleurs au dos, j’ai d’abord imaginé qu’une maladie empêcherait les gens de s’assoir et de discuter. Puis est apparu le virus en Chine. Après avoir hésité, j’ai eu l’idée d’un mal qui change le visage des personnes aux pensées conservatrices. J’utilise cette maladie comme un outil pour montrer comment certains sont sûrs de leur opinion et ne veulent pas changer de perspective, même quand cela les mène dans l’impasse. La vraie maladie, c’est de ne pas vouloir utiliser le point d’interrogation, alors que le questionnement est en fait le remède.

Ersin Karabulut, ("Jusqu'ici tout allait bien…", Fluide Glacial ) : « Pas facile de rester les pieds sur Terre »
"Le Monde d’Ali", extrait de "Jusqu’ici tout allait bien …"
© Karabulut – Fluide Glacial

La moustache des personnes atteintes par la maladie fait penser à celle du Président turc, Erdogan. Est-ce une allusion volontaire ?

Je ne l’ai réalisé qu’après coup. Cela vient peut être de mon subconscient. Cette moustache est portée par de nombreux adeptes d’Erdogan, c’est presque un symbole…

Quand avez-vous commencé à réaliser de telle histoires ?

Depuis mes débuts en bande dessinée. Pour moi, ce sont des fables. On a besoin d’un filtre pour en comprendre la signification profonde. C’est utile dans un pays comme la Turquie où l’on est facilement menacé. Parfois sur les réseaux sociaux, je reçois des messages disant : « je sais ce que tu veux dire », comme pour m’avertir que si je m’exprime directement, j’aurai des ennuis…

Avez-vous conscience qu’en dépit du contexte turc ces fables sont souvent universelles ?

Ce n’était pas mon intention mais j’ai pu le réaliser en rencontrant mes lecteurs français lors de la sortie de Contes ordinaires d’une société résignée. Je le réalise encore plus quand je me rends aux USA où, là aussi, le dirigeant a des penchants totalitaires… Je crois que partout des gens ont peur de l’avenir et se rattachent à un « âge d’or » fantasmé. Aujourd’hui, la Turquie est toujours ma source d’inspiration, mais je tâche de donner à mes histoires un arrière-plan plus global.

".dot", extrait de "Jusqu’ici tout allait bien …"
© Karabulut – Fluide Glacial

Les histoires de « Jusqu’ici tout allait bien… » ont-elles été publiées en Turquie ?

Oui, dans notre magazine Uykusuz.

Quel a été le contexte de la création d’Uykusuz et pourquoi ce titre qui veut dire « insomniaque » ?

C’était il y a 13 ans, nous étions six dessinateurs qui travaillions pour un autre magazine satirique, Penguen. Nous le trouvions trop didactique et voulions tendre vers plus d’humour. Le titre a deux sens, politiquement cela veut dire avoir un rôle de vigie quand d’autres dorment et, plus prosaïquement, cela rappelle que la plupart des dessinateurs travaillent la nuit.

"Histoire pour enfants", extrait de "Jusqu’ici tout allait bien …"
© Karabulut – Fluide Glacial

Nous ne connaissons pas grand-chose de la bande dessinée turque. Qui sont les artistes qui vous ont inspirés et vous encouragé à entrer en bande dessinée ?

La tradition de la bande dessinée turque reste malheureusement mal connue en Europe. Les premiers magazines spécialisés sont apparus il y a plus d’un siècle, au temps de l’Empire Ottoman. Mais particulièrement après les années 1960 et 1970, il y a eu un boom. Le fameux magazine Gırgır se vendait à quatre-cents, voire cinq-cents-mille exemplaires, ce qui en faisait le troisième magazine au monde (après Mad aux USA et Krokodil en Union soviétique).

Dans mon enfance, il y avait des BD partout, en format poche, c’étaient les italiennes : Miki le Ranger, Mister No, Swing ou Tex. On lisait de la BD turque dans nos traditionnels hebdomadaires d’humour qui mêlaient éditoriaux politiques, dessins de presse et des séries à suivre. Uykusuz descend de ces publications qui étaient de parfaites rampes de lancement pour les auteurs dont certains sont devenus d’authentiques légendes. Je ne peux pas tous les citer mais les premiers qui me viennent en mémoire sont Ergin Ergönültas, Kemal Aratan, Galip Tekin, Suat Gönülay, Ilban Ertem et tant d’autres à découvrir…

"Jusqu’ici tout allait bien…" est préfacé par Pierre Christin, quelle en est la signification pour vous ?

Dans ma jeunesse, je ne connaissais pas le nom de Pierre Christin, mais je lisais ses BD dessinées par Bilal ou les Valérian… J’ai du mal à expliquer à quel point j’apprécie cette préface parce que nous avons tellement été influencés par la BD franco-belge. Être publié dans Fluide Glacial est déjà un grand honneur. Qu’un vrai maître de cette bande dessinée écrive une préface pour un gars qui a grandi dans les taudis d’Istanbul et qui essayait d’acheter avec le peu de sous qu’il avait des BD très mal imprimées parce qu’elles coûtaient moins cher…, je n’imaginais pas que ça m’arriverait. J’espère qu’un jour je pourrai le rencontrer et le remercier en personne.

"Pile ou face", extrait de "Jusqu’ici tout allait bien …"
© Karabulut – Fluide Glacial

Vous jonglez avec les techniques de dessin, comment choisissez-vous celle qui correspondra le mieux à une histoire ?

Je n’en sais rien. Je crois que généralement les lecteurs n’aiment pas voir plusieurs styles dans un seul livre. Mais puisqu’ici, il s’agit d’une compilation, j’espère que ça passe. Je laisse mon instinct déterminer quelle tonalité visuelle correspond le mieux au fond de mon histoire. Le style s’impose probablement selon l’importance de l’humour ou du degré de conflit entre les personnages. Mais ça ne veut pas dire qu’une histoire sérieuse doit être dessinée de façon réaliste. Parfois c’est même le contraire qui advient.

À propos de la première histoire de ce nouvel album, « L’Âge de pierre » où les gens doivent porter constamment un boulet et s’ils le laissent, ils sont mis au banc de la société, avez-vous parfois le sentiment de vous débarrasser de votre propre pierre ?

Il ne se passe pas un jour dans ma vie où je ne combats pas mes propres pierres. Même si je perçois nos travers et que je l’exprime par mes bandes dessinées, cela ne veut pas dire que je m’en suis débarrassées. En fait je ne suis pas sûr que cela soit complètement possible, mais au moins certains de ces travers méritent d’être mis en question pour notre propre bien et celui du monde. La vie est drôle à sa manière, nous aimons nous imaginer intègres, alors que nous sommes complètement barrés.

"L’Âge de pierre", extrait de "Jusqu’ici tout allait bien …"
© Karabulut – Fluide Glacial

Quelle est votre situation aujourd’hui ?

Depuis 2017, je vis entre la Californie et la Turquie. Pour des raisons personnelles, j’ai dû revenir à Istanbul il y a huit mois. Avec la pandémie, je ne sais pas quand je pourrai repartir. Je ne veux pas vivre en exil, j’aime Istanbul, mais pour respirer et comprendre notre situation, je veux pouvoir vivre ici et voir ailleurs, …

Comptez-vous raconter cela directement en bandes dessinées ?

Je travaille actuellement sur un récit autobiographique pour les éditions Dargaud. Le premier volume commence par mon enfance et se termine en 2004 quand Erdogan nous a fait un procès pour l’avoir caricaturé en animal. Il sera publié en France en 2021. On me dit qu’au fond, je le fais pour être expulsé et ne pas avoir à quitter la Turquie volontairement, tandis qu’au fond de moi, j’ai le sentiment de m’y atteler en toute honnêteté, sans vouloir blesser qui que ce soit.

Photo DR. Droits réservés.

Y-a-t-il un peu de ce sentiment dans l’histoire "Sans gravité" qui conclut l’album où une famille déshéritée se résout à disparaître dans l’éther ?

C’est une drôle de question. Sans gravité a été réécrit et redessiné d’après une première histoire de trois pages que j’avais réalisée en 2004. La fin était similaire, alors je ne peux pas dire que vous avez vu juste, mais c’est peut-être une des raisons pour lesquelles j’ai voulu reprendre cette histoire.

Pour être honnête, même s’il m‘a tant de fois déçu, j’aime mon pays et je lui souhaite le meilleur. C’est pourquoi j’essaie toujours de produire pour la Turquie et pour la France. Mais je ne peux pas dire qu’il est très facile de rester les pieds sur cette terre alors que l’on ne sait même pas ce que sera le futur proche...

"Sans gravité", extrait de "Jusqu’ici tout allait bien …"
© Karabulut – Fluide Glacial

(par Laurent Melikian)

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Les Contes ordinaires T. 2 : "Jusqu’ici tout allait bien" - Par Ersin Karabulut - Éditions Fluide Glacial - 72 pages couleurs - 16,90€. Adaptation française de Didier Pasamonik.

Lire également notre chronique de cet album : Ersin Karabulut change notre vision du monde

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