François Boucq : "Je scénarise seul la série Bouncer depuis le tome 9"

26 mars 2018 0 commentaire
  • François Boucq connaît un début d'année 2018 chargé. Le Grand Prix d'Angoulême 1998 a conclu la fin de l'année dernière avec le premier cycle du "Janitor" (Dargaud), la série qu'il mène avec Yves Sente. Et cet hiver, il fait coup double en publiant les deux tomes d'une toute nouvelle aventure du "Bouncer". Un nouveau récit dense qu'il signe officiellement seul, sans son complice Jodorowsky, co-créateur de la série. Nous avions rencontré l'auteur lillois fin février, lors de son passage à la Foire du Livre de Bruxelles.
François Boucq : "Je scénarise seul la série Bouncer depuis le tome 9"
Le Janitor T.5 : La crèche de Satan
François Boucq & Yves Sente (c) Dargaud

Fin 2017, vous aviez clos le cycle du Janitor. On sent pourtant que la série en a encore sous le coude et que vous nous proposerez d’autres aventures de Vince. Toutefois, quel est votre sentiment maintenant que cette intrigue est bouclée ?

François Boucq : Ça fait du bien car d’une certaine manière, c’est une satisfaction de refermer un chapitre. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai procédé d’une manière différente pour la nouvelle histoire du Bouncer. Faire courir une histoire sur plusieurs années, c’est lourd. C’est lourd pour le dessinateur mais c’est lourd aussi pour le lecteur. Que le lecteur puisse (re)lire le premier cycle du Janitor en une seule fois, tout en sachant que celle-ci fut publiée en plusieurs parties, c’est quelque chose d’agréable. Et je dois dire que c’est pour moi un soulagement d’avoir réussi à aller au bout de ce projet.

La seconde chose c’est que maintenant, nous avons bien placé ce personnage du Janitor. Maintenant qu’il est bien en place, nous allons pouvoir lui faire vivre des aventures qui seront peut-être moins liées à son passé, mais qui auront véritablement pour cadre notre univers contemporain. C’est une ouverture vers de nouvelles perspectives.

Yves Sente nous avait confié que vous étiez à la base du projet du Janitor. Vous souhaitiez travailler sur une histoire qui se déroule dans le milieu du Vatican. Pourquoi ce choix ?

Et bien parce que je me suis rendu compte qu’un ordre tel que celui des Janitors existait. Et puis, je trouvais intéressant d’avoir un point de vue différent lorsque l’on aborde les histoires liées au renseignement et à l’espionnage. Un point de vue qui diffère de la CIA ou du Mossad, etc. Ce sont des points de vue qui ont une conception essentiellement matérialiste. Par exemple, la CIA travaille pour le gouvernement américain. Cette organisation véhicule donc une idéologie américaine. Là, ce qui était intéressant dans Le Janitor, c’était d’avoir un point de vue qui ait une conception religieuse et donc spirituelle. Je trouvais qu’avoir un regard sur le monde par ce biais-là était une bonne manière de renouveler le récit d’aventure contemporain, et de l’aventure interlope des milieux du renseignement.

C’est aussi une tentative de notre part d’essayer de décoder ce qui est en train de se passer de ce point de vue là aussi. Car lorsque l’on s’intéresse aux milieux interlopes du point de vue spiritualiste, on jette un regard qui est peut-être beaucoup plus global encore sur le monde actuel. On peut l’envisager, pas uniquement au jour le jour comme on le fait habituellement, mais sur un temps beaucoup plus long car le Vatican a une conception du monde qui existe depuis deux mille ans. Et cette conception est passée par tous les régimes politiques, mais elle est toujours persistante. C’est quand même étonnant ! Un petit État comme ça, qui reste avec son idéologie qui n’a pas changé d’un pouce. C’est quelque chose qui est en filigrane de tout ce qui s’est passé dans le monde depuis 2 000 ans et qui est toujours existant. Le Vatican se pose la question : « Comment je regarde le monde aujourd’hui ? ; Comment faire pour placer des personnes afin d’en tirer des informations ? »

Extrait du Janitor T.5 : La crèche de Satan
François Boucq & Yves Sente (c) Dargaud

Dans les prochaines aventures du Janitor, Vince sera-t-il toujours hanté par les visions de cette petite fille, étant donné que vous avez levé le mystère autour d’elle ?

Elle pourrait revenir mais ce n’est plus une obligation. Son fantôme peut se dissiper. Mais elle peut revenir comme une aide, comme lorsque l’on est dans une situation difficile et que l’on pense à notre père ou à notre mère qui nous donne un conseil nous permettant de trouver la solution à notre problème. Elle peut revenir aussi tel un ange gardien. Par exemple, vous êtes en train de fuir un danger et vous remarquez une porte que vous n’aviez pas vu l’instant d’avant. Qui ou qu’est-ce qui a attiré notre attention vers cette porte ? Est-ce notre œil ou “quelqu’un” a-t-il attiré notre attention vers cette porte ? Ce qui est intéressant avec une série telle que Le Janitor, c’est que l’on peut être dans un monde matériel, mais qu’en même temps, ce monde peut être constamment contaminé par des choses psychiques ou spirituelles. Et moi, je crois à cela. Je crois qu’il y a une contamination de choses que l’on ne peut pas expliquer de manière pragmatique. Ce sont des choses que l’on peut ou ne pas vouloir voir.

Bouncer T.10 : L’Or maudit
François Boucq, d’après la série créé par François Boucq & Alejandro Jodorowsky (c) Glénat

Abordons maintenant votre autre série-phare, le Bouncer. Ce début d’année 2018 est marqué par la sortie de deux albums du Bouncer. Une histoire complète en deux partie, dont les deux tomes sortent à quelques semaines d’intervalles. Mais avant d’aborder plus en profondeur cette nouveauté, j’aimerais que vous répondiez à une rumeur selon laquelle, vous scénarisez seul les aventures du Bouncer depuis plusieurs années. Vous avez créé cette série avec Jodorowsky mais vous avez pris complètement en main le scénario depuis un bon bout de temps. Cette rumeur est-elle vraie ?

Pas dans cette mesure-là. Ces rumeurs ne sont pas vraies dans ces mesures-là. Alejandro Jodorowsky et moi avons toujours collaboré. J’ai toujours participé au scénario dans la mesure où nous échangions des idées. Et ces idées pouvaient influencer le scénario qui était déjà écrit. Souvent, de nouvelles idées apparaissaient durant la réalisation d’une séquence, et ces idées pouvaient permettre au personnage de s’en tirer avec plus de visualisation. Donc, j’ai toujours participé d’une manière ou d’une autre au scénario. Et c’est une constante dans mon parcours dans la BD, que ce soit avec Jodorowsky ou avec Jerome Charyn. Et peut-être à plus forte raison dans les deux derniers récits du Bouncer car Alejandro tournait un film au Chili au moment où je travaillais sur l’histoire, surtout sur le tome neuf. Donc, c’était extrêmement difficile de solutionner à deux les problèmes de scénario qui se présentaient. J’ai donc pris cette liberté avec le scénario que nous avions élaboré ensemble, comme nous l’avions toujours fait. Sauf que là, Alejandro n’était pas là pour me faire des retours. C’est peut-être cela qui a poussé certains à dire que j’écrivais seul les scénarios du Bouncer depuis longtemps.

Si je vous ai bien suivi, vous scénarisez vous-même les histoires du Bouncer depuis votre arrivée chez Glénat en 2012. C’est bien cela ?

Oui, c’est cela. C’est à cette époque qu’Alejandro a décidé de partir à l’autre bout du monde pour réaliser des films.

Ce nouveau Bouncer est moins transgressif moralement que les anciens albums. Mais je suppose que cela est dû à l’absence de Jodorowsky au scénario...

L’aspect transgressif est une caractéristique d’Alejandro, en effet. C’est son dada, c’est même sa signature. Je ne voulais pas l’imiter. Mais peut-être que dans le T. 11, vous allez déceler des choses qui peuvent être de la transgression (rire).

Bouncer T.11 : L’Échine du dragon
François Boucq, d’après la série créé par François Boucq & Alejandro Jodorowsky (c) Glénat

Bien que l’intrigue soit assez simple, on a une impression de densité lors de la lecture du récit du T. 10. Est-ce que ma sensation est bonne ou est-ce dû uniquement à la pagination qui est beaucoup plus importante qu’un album classique ?

Il y a un plus grand nombre de pages, ça c’est sûr car chaque album fait au moins quatre-vingt pages. Ensuite, il y a la clarification du récit pour le lecteur, selon moi. Du point de vue du lecteur, un récit en bande dessinée doit toujours être évident. Celui-ci doit avoir toutes les clés en main pour saisir ce qu’il se passe. Bien sur, je ne suis pas obligé de donner toutes les clés au lecteur, je peux laisser des questions en suspend ou proposer des fausses pistes. Pour clarifier un récit, il faut parfois passer par des phases d’expositions assez denses, et rythmer avec des séquences d’action, ce qui fait que l’on peut obtenir un récit à la narration plus dense.

Mais vous savez, lorsque l’on part dans une longue histoire comme celle-là, on se rend vite compte qu’il faut ajouter de nombreuses choses que l’on n’avait peut-être pas prévues au départ mais qui vont enrichir l’intrigue. Par exemple lorsque j’ai commencé Little Tulip avec Charyn, tout de suite je me suis rendu compte que le personnage principal ne pouvait pas être tout seul. Raison pour laquelle je lui ai ajouté la compagnie d’une petite fille. Pourquoi ai-je choisi une Japonaise plutôt qu’une Noire ou une fille d’une autre origine ? Je ne sais pas. Mais j’étais sur d’une chose, il fallait que j’ajoute ce personnage et, tout de suite, elle est devenue essentielle à l’histoire, alors qu’elle n’était pas prévue dans le scénario à l’origine. Il faut aussi lui inventer un background et que celui-ci soit limpide pour le lecteur. Mon travail, c’est d’être évident, le plus limpide possible pour le lecteur.

Bouncer T.11 : L’Échine du dragon
François Boucq, d’après la série créé par François Boucq & Alejandro Jodorowsky (c) Glénat

Vous citez Little Tulip. Est-ce que cette BD vous a influencé dans le fait de cacher la carte au trésor dans le tatouage de Panchita, dans le T. 10 de Bouncer ?

J’ai eu cette idée-là en terminant le T. 9 du Bouncer. Lorsque j’ai ramené cette petite indienne dans le saloon, je me suis dit que cette jeune fille était très intéressante. Son tatouage faciale m’a donné l’idée de la carte au trésor. Ce qui fait qu’elle gagnait une double importance, en tant que personnage proche du Bouncer, mais aussi pour le trésor qu’elle cache. Est-ce que cette idée venait de Little Tulip ? Peut-être, mais je peux juste affirmer que cette idée me plaisait bien.

Avez-vous prévu de faire vieillir le Bouncer ? C’est un personnage que l’on voit beaucoup évoluer tout au long de la série. Il évolue mentalement, il gagne en maturité mais il change aussi physiquement. Son graphisme évolue aussi suivant les révélations de l’histoire. On voit très clairement que le Bouncer est un métis blanc-amérindien à partir du second cycle, lorsqu’il rencontre son père. C’est quelque chose qui n’était pas perceptible dans la première histoire, sans doute n’aviez-vous pas prévu d’en faire un métis à cette époque-là ?

Votre question de faire vieillir le Bouncer est très intéressante... Oui, pourquoi pas. C’est vrai que sa physionomie d’avant trouve sa crédibilité au moment du second cycle. Le fait qu’il soit un peu émacié, qu’il ait les pommettes un petit peu plus hautes que l’occidental de l’ouest, on le comprend à partir de ce second cycle. On ne le dit pas aussi clairement que ça, mais on le comprend à partir de cette seconde histoire. Et la dose d’irrationnel qu’il y a dans le personnage aussi. Il y a une partie plus “rêvée” chez le Bouncer qui est plus intense que chez un personnage de type européen classique. Et là aussi, il y a quelque chose qui se passe à notre insu, comme si c’était la volonté du personnage qui s’imposait à nous et que des choses sur ses caractéristiques propres rebondissaient, comme si on faisait une saga ininterrompue. D’ailleurs, je suis en train d’imaginer la suite des aventures de notre pistolero manchot. Et dans la suite, il y aura des éléments qui terminent l’intrigue que j’ai imaginé dans ce diptyque.

Quel âge a le Bouncer ?

Il doit avoir environ 35 ans, pas plus. Il a encore beaucoup de potentiel. Ce qu’il y a de bien avec l’Ouest américain, c’est que c’est un territoire riche en aventures, en intrigues de toutes sortes. Imaginez si vous étiez le maire de Bruxelles, vous seriez au courant de tout ce qu’il s’y passe, de tous les problèmes qui se présentent dans votre ville. Il y a un incendie quelque part ? Vous êtes au courant. Un meurtre ? Même chose, l’info remonte jusqu’à vous. Le Bouncer n’est pas le maire de Barro City mais il est un personnage suffisamment important pour ses concitoyens pour que tous les problèmes qui se présentent lui soient rapportés.

Le Bouncer

C’est une question de fan : j’espère que vous n’allez pas faire mourir Fleur de prairie ? C’est un personnage fort, très intéressant et qui n’a pas encore montré tout son potentiel. Je pense qu’elle pourrait même être un personnage central lorsque le Bouncer est dans une mauvaise passe.

Vous pouvez être rassuré sur ce point (rire)...

Et puis, ce personnage apporte une stabilité affective au Bouncer. Le Bouncer a morflé toute sa vie, il a aussi le droit au bonheur, sinon à quoi bon vivre ?

Ah d’accord (rire) ! Mais avec Bouncer, nous sommes dans le cadre d’une vie héroïque. Il y a des épreuves à dépasser et la mort d’un proche fait partie de ces épreuves. C’est une vie dense d’un héros de bande dessinée.

Quels sont vos prochains projets ?

En parallèle de la sortie du T. 11 du Bouncer, j’ai réalisé un petit fascicule avec une amie, Vanessa Duhamel, qui illustre les tweets de Donald Trump. Ça sortira en même temps que le nouveau Bouncer. Il y a des expositions chez Huberty Breyne à Paris et à Bruxelles, ainsi qu’une exposition Bouncer à la galerie Glénat de Paris.

J’ai aussi commencé un nouvel album de Jérôme Moucherot. Il fera une centaine de pages mais j’en ai déjà réalisé environ quatre-vingt. Le concept de ce nouvel album sera une quête intérieure mais qui se déroule à l’extérieur...

Il y aura aussi bientôt la réédition de la série Face de lune aux Éditions du Lombard. Toujours au Lombard, un nouvel album avec Jerome Charyn paraîtra dans la collection Signé. Et celui-ci s’intitulera New York Cannibal. Et après, il y aura un nouveau Bouncer et un nouveau Janitor (rire) !

Bouncer T.11 : L’Échine du dragon
Extrait du T.11 de Bouncer.
François Boucq, d’après la série créé par François Boucq & Alejandro Jodorowsky (c) Glénat

Voir en ligne : Découvrez la série "Bouncer" sur le site des éditions Glénat

(par Christian MISSIA DIO)

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Photo : François Boucq.
Crédit : Pierre-Emmanuel Richet.

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François BOUCQ – Boucq croque Trump

Expo à voir jusqu’au 31 mars

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Expo à voir jusqu’au 3 avril

Galerie Glénat
22, rue de Picardie 75003 Paris
Horaires : du mardi au samedi de 11 heures à 19 heures.

À lire sur ActuaBD.com :

Découvrez la série Le Janitor sur le site des éditions Dargaud.

Découvrez la série Bouncer sur les sites des éditions des Humanoïdes Associés (pour les 7 premiers tomes).

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