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Journal inquiet d’Istanbul, premier volume passionnant de l’autobiographie d’Ersin Karabulut, fer de lance de la rentrée 2022 de Dargaud

Par Philippe LEBAS le 13 août 2022                      Lien  
Après les deux "Contes ordinaires" parus chez Fluide Glacial et unanimement salués, on attendait beaucoup de ce premier volume du "Journal inquiet d'Istanbul" d'Ersin Karabulut. À raison, car c'est une très grande réussite, à qui l'on souhaite autant de succès que celui d'un Riad Sattouf par exemple.

Autobiographie humoristique au long cours (trois volumes prévus, ce qui reste malgré tout raisonnable, d’autant que le texte et le dessin ne sont pas trop touffus et que la pagination est aérée), ce Journal inquiet a tout pour toucher un large public, tant cet ouvrage se situe au carrefour non seulement de l’autobiographie, mais aussi de l’analyse socio-politique (de la Turquie), tout en faisant aussi une large part à la réflexion sur le métier de dessinateur lui-même. Quant aux amateurs de graphisme, ils y trouveront aussi de quoi faire leur miel.

Caricaturiste et auteur de BD turc renommé, en Turquie et de plus en plus à l’échelle européenne [1], Ersin Karabulut, tout jeune quarantenaire, nous livre ici un livre de référence adapté en français par Didier Pasamonik [2].

Ce premier volume nous permet de suivre la jeunesse d’Ersin Karabulut, né en 1981, dans un quartier modeste d’Istanbul et dans une famille qui l’est tout autant. Son père est certes instituteur, mais est obligé de compléter ses revenus par la peinture et le dessin, au point que Karabulut a longtemps pensé que tout le monde dessinait. Très rapidement, le jeune Ersin ne s’imagine que dessinateur, entouré de ses héros de papier.

Journal inquiet d'Istanbul, premier volume passionnant de l'autobiographie d'Ersin Karabulut, fer de lance de la rentrée 2022 de Dargaud

Il faut dire que les héros de BD européens et américains y sont connus et adaptés depuis longtemps et que la presse dessinée et la caricature turques sont aussi une tradition en Turquie [3] Sauf que l’histoire turque est tout sauf un long fleuve tranquille et, de fait, comme le titre du livre l’indique, il y a de quoi être inquiet. Le contexte de lutte politique constante, de coups d’État militaires récurrents et surtout de la montée de l’islamisme politique représenté par Erdogan [4], réduit la place des auteurs trop politiques.

Et c’est le deuxième intérêt de cet ouvrage : découvrir de l’intérieur la vie en Turquie (marquée par un nationalisme omniprésent) et son évolution politique, mixte de démocratie et d’autoritarisme à la sauce islamiste, très étrange pour un Européen de l’Ouest, ce dont Karabulut a d’ailleurs parfaitement conscience. C’est pourquoi il nous prend par la main, se fait extrêmement pédagogue, nous rappelant l’histoire turque depuis les années 1970. [5]

Depuis plus de deux décennies, l’étau islamiste se resserre très nettement et ce qu’il était possible de dire, d’écrire ou de dessiner se réduit comme peau de chagrin. La pression sociale et politique est devenue de plus en plus forte. Karabulut nous montre bien cette islamisation en cours (très visible dans les rues d’Istanbul pour ceux qui y sont allés à plusieurs reprises), dont les causes ne sont d’ailleurs pas seulement religieuses. Ainsi, dans le couple de voisins, on voit la femme se voiler puis son mari porter une barbe de plus en plus longue et le couple obtenir... une voiture neuve.

Séparer aspect autobiographique et aspect politique est donc très artificiel, car dessiner et caricaturer en Turquie sont des actes politiques et comportent des risques, d’autant plus avec la nasse mise en place par Erdogan pour faire taire ses opposants. Qu’attendre d’un tel dirigeant qui affirmait, avant son arrivée au pouvoir que "la démocratie n’est rien d’autre qu’un train. On l’abandonnera une fois arrivés" (p 118) ? Voilà pourquoi, sur recommandation des deux avocats consultés [6], le Journal inquiet ne paraîtra pas en Turquie. Trop dangereux. [7]

On apprendra ainsi beaucoup sur la presse satirique (ses nombreux titres, comme Gırgır, LeMan, Lombak, Penguen, Uykusuz, etc.) et sur la BD en Turquie de manière plus générale, enfin sur les difficultés et risques rencontrés, sur les relations entretenues avec la BD franco-belge et les comics.

Pas de pathos, ni d’autocomplaisance ici : jamais Karabulut ne se met en avant. S’il aborde la Turquie sur un angle personnel, il n’oublie jamais de signaler ses propres naïvetés, ses faiblesses, voire ses lâchetés (abandon de sa petite amie au profit d’autres sirènes, alors même que c’est elle qui l’a incité à pousser certaines portes... qui se sont ouvertes), ses buts moins glorieux que la seule opposition politique (le dessin, comme la guitare pour les musiciens, est aussi une arme de séduction massive), et enfin ses doutes (" Toi-même, tu es devenu un personnage de BD. Et ton personnage, quel sera son combat ? ", lui dit un dessinateur aîné, alors même que Karabulut est prêt à tout arrêter devant les menaces grandissantes.)

Graphiquement, le style et l’utilisation des couleurs sont plus homogènes que dans les Contes ordinaires, tout en utilisant une palette large, dans laquelle on retrouve ses qualités de caricaturiste, mais aussi et de dessinateur précis, voire réaliste, à l’aise dans les deux genres.

Les rues, en pente, d’Istanbul, ses différents quartiers (comme celui, plus occidentalisé, de Beyoğlu, où vivent et travaillent de nombreux dessinateurs, dont Karabulut, qui a fini par s’y installer), ses bâtiments sont restitués avec précision, dans la grande tradition franco-belge. Les hommes politiques eux, sont dessinés avec une très grande fidélité, parfois en noir et blanc, à partir de photos, permettant d’ancrer solidement le récit dans l’Histoire.

Ce premier volume, on l’aura compris, est un témoignage passionnant, sans concession (y compris avec son auteur) et courageux. Ce n’est jamais pesant, souvent drôle, et toujours en phase avec la réalité (là où les Contes ordinaires avaient une dimension plus fantastique, tout aussi intéressante d’ailleurs). Cet ouvrage est aussi une forme d’avertissement à ceux qui croient que la liberté est définitivement acquise. Partout, elle peut se perdre. Résister à toutes les formes de pression, familiale, sociale, politique, tel est le chemin à suivre, de manière à éviter que la société ne devienne uniforme et monochrome, pour reprendre le dernier et extraordinaire récit qui terminait le premier des deux Contes ordinaires [8].

On souhaite donc à ce premier volume de la trilogie la même réussite que celle obtenue, à des degrés variables, par quelques-uns de ces illustres auteurs et autrices qui nous racontent le Moyen Orient, comme Marjane Satrapi, Zeina Abirached, Mana Neyestani et, bien entendu, Riad Sattouf, qui, avec des styles très différents, ont contribué à ouvrir nos horizons et à mieux nous faire comprendre cette région du monde. C’est dire si l’on a hâte de connaître la suite. Mais, festina lente, Ersin Karabulut : l’attente a du bon et le produit final n’en sera que meilleur.

(par Philippe LEBAS)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782205085761

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[1Chez ActuaBD par exemple, la parution du premier volume des Contes ordinaires en 2018 avait déjà saluée. Quant au second volume, notre chroniqueur, Charles-Louis Detournay l’avait qualifié d’extraordinaire et d’album incontournable de la rentrée 2020 !

[2Non content d’être le directeur de la rédaction d’ActuaBD, ce dernier est aussi un très bon connaisseur de la BD turque (cf note suivante), ainsi qu’un ami de Karabulut. C’est lui qui, chez Fluide Glacial, avait déjà assuré l’adaptation française, à partir du texte anglais fourni par l’auteur, des Contes ordinaires, tout comme pour ce premier volume.

[4Profitons-en pour signaler le très bon roman graphique de Can Dündar et Jbr Anwar paru en début d’année chez Delcourt, Erdogan, le nouveau sultan, centré sur la jeunesse et la montée au pouvoir d’Erdogan. Cet ouvrage très réussi sera un complément particulièrement utile, dont la lecture est donc vivement recommandée.

[5Dans un article du 18/06/2022 paru dans Courrier international, Karabulut rappelle qu’il n’est pas historien, mais dessinateur en Turquie, et que c’est à partir de ce prisme qu’il parle.

[6Cf. article du [Courrier International] cité ci-dessus.

[7Il est bienvenu de rappeler cela, à nous qui vivons dans un pays où la parole est libre. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y ait pas de risques à y caricaturer, comme l’attestent les tragiques attentats de Charlie Hebdo. Ceux-ci n’étaient cependant pas liés au pouvoir d’État français mais au terrorisme islamiste transnational.

[8En trois planches virtuoses, Karabulut brossait le portrait d’une société dont toute couleur était peu à peu bannie, basculant ainsi dans la grisaille la plus totale, sauf le ciel, le seul à avoir "gardé ses teintes d’origine". Karabulut concluait par ce message d’espoir, nous invitant "à apprendre à relever la tête.

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