Marc Jailloux : « "Les Helvètes" est le premier album d’Alix d’après un synopsis de Jacques Martin »

21 décembre 2019 2 commentaires
  • Marc Jailloux est certainement l'un des meilleurs repreneurs graphiques d'Alix. Après "Saint Pierre" paru chez Glénat, il vient de réaliser cette nouvelle aventure du jeune Gaulois, intitulée "Les Helvètes", sans doute l'un des meilleurs albums graphiques de la série depuis des années. Même s'il souhaite poursuivre les aventures d'Alix, l'auteur a aussi d'autres projets personnels...

Dans une courte introduction, vous expliquez au début de l’album que vous êtes reparti d’une note de Jacques Martin pour réaliser Les Helvètes. Ce que j’ai trouvé assez positif, car cela marque le fait qu’on continue à exploiter les archives du maître, et à la fois un peu inquiétant car on sait que certaines notes étaient parfois assez orientées, et que leur exploitation s’est révélée plutôt laborieuse… Pourquoi êtes-vous reparti de cette note maintenant, alors que vous aviez déjà réalisé une demi-douzaine d’albums précédemment sur des envies personnelles ?

Ce synopsis de Jacques Martin s’inspire du départ authentique des Helvètes pour la Gaule en -58 av JC pour des raisons démographiques. Stoppés par César, ils doivent repartir en arrière alors qu’ils avaient justement brûlé leurs maisons et leurs récoltes pour s’empêcher de revenir. Je pense que c’est cette tragédie qui a dû plaire à Jacques Martin. Bruno, le fils de Jacques Martin, connaît très bien la Suisse, et a repris les notes de son père en proposant de ne pas placer le récit en -58, mais plus tard, de façon à ce qu’Alix soit plus mûr.

Marc Jailloux : « "Les Helvètes" est le premier album d'Alix d'après un synopsis de Jacques Martin »

Car si notre héros était déjà jeune dans Alix l’intrépide qui se déroulait en -53 av JC, je n’ose imaginer son âge en -58 !

Même si les journées d’Alix semblent parfois se télescoper, il était effectivement souhaitable de garder un peu de cohérence. Bruno Martin a donc rédigé de nouvelles notes d’intention, et il a après tenu à confier ce récit et ses recherches à Mathieu [Bréda] et moi. Ce qui nous a beaucoup touché. Doublement d’ailleurs car c’est aussi la première fois qu’un Alix réalisé après la mort de Jacques Martin s’inspire des notes qu’il a laissées. Puis, c’est la première fois que Bruno Martin s’implique dans un récit de cette façon, jusqu’à nous proposer de partir en repérages en Suisse avec lui pour visiter et effectuer les recherches nécessaires au sein des villes traversées par Alix au sein de cette histoire. J’étais d’ailleurs étonné de retrouver à Berne des décors de Lefranc, et à d’autres endroits des paysages typiquement martiniens.

Nourrissiez-vous une forme d’appréhension en vous lançant dans cette histoire nomade ?

Peut-être dans les décors, car je ne souhaitais pas repartir dans un récit envahi par la forêt comme dans Britannia. Or j’y ai trouvé non seulement les cimes enneigées, le vert des plaines et la présence des cours d’eau, ce qui m’a beaucoup rassuré.

D’où venait cette crainte de répéter l’ambiance de Britannia ?

Certains lecteurs étaient revenus vers moi en m’indiquant que cet album manquait étonnamment de décors, et j’ai compris par là-même que pour les lecteurs, seule l’architecture romaine compte. Donc les rondins de bois du décor celtique ne comptent pas, et ne parlons pas de la forêt. Cela m’a fait prendre conscience que lors des repérages, il fallait que je m’imprègne énormément des décors pour qu’ils deviennent presque un personnage de l’histoire. Même si je travaille déjà sur un grand format de planche, cinq fois plus grand que la page imprimée, j’ai décidé d’encore éloigner ma caméra des personnages, afin que les personnages soient plus petits et que les décors apparaissent plus présents.

Paradoxalement, j’avais le sentiment que vous aviez particulièrement soigné les visages de vos personnages, car ils sont à la fois très expressifs et très naturels.

On tente toujours de s’améliorer, ce que je remarque parfois lorsque je tombe sur d’anciens dessins. Avec cet album, j’ai senti que j’avais sans doute trouvé un équilibre, un ton assez juste par rapport à ce que j’espérais.

Alix T. 38 : Les Helvètes – Par M. Jailloux et M. Bréda

Est-ce que vous utilisez des plans plus modernes par rapport à Jacques Martin ?

Non, pas du tout, ces cadrages se retrouvent dans ses albums, Le Dernier Spartiate par exemple. Je me suis surtout rendu compte que Martin utilisait de très gros plans de personnages lorsqu’on avait une évocation, et que l’on entre donc dans la tête du personnage, dans sa mémoire. Ce qui amène plus naturellement quelques cases de flashback. Cette règle ne s’applique pas pour Alix, car il est plutôt dans l’analyse et l’action. Il faut donc respecter une certaine grammaire, que chaque choix soit justifié dans ce petit théâtre tragique. Quant à l’ambiance, J’ai sans doute minimisé l’importance de la végétation par rapport à l’époque : je pense que les vétérans descendant des montagnes devaient se retrouver au cœur d’une flore dense, uniquement percée lorsqu’il devait y avoir une étendue d’eau.

Avez-vous négligé cette oppression pour ne pas reproduire le sentiment de thriller de Britannia et afin de vous intéresser ici sur les relations politiques entre les différentes parties ?

Nous avons voulu traiter assez finement les différences entre les tribus helvètes. Cette nation revêt d’ailleurs une importance géopolitique critique pour l’époque. Dans sa Guerre des Gaules, César se juge magnanime lorsqu’il laisse repartir les Helvètes, alors que beaucoup d’entre eux avaient été tués. En ancrant les Helvètes sur leur territoire, il se crée en réalité un rempart contre les Germains. On se rend donc compte que certains locaux détestent les Romains, tandis que d’autres factions sont déjà passées à la mode romaine. J’ai d’ailleurs voulu jouer sur ce mélange des genres architecturaux : la villa du début d’album est romaine d’apparence extérieure, mais l’on voit des poutres à l’intérieur.

J’ai beaucoup apprécié comment vous faites passer ce mélange des genres, en montant une colonne en brique que l’on plâtre pour lui donner l’apparence du marbre !

Cela passe également par les tenues : les nobles sont vêtus à la mode celte, mais reçoivent à la romaine. Artificiellement, ils veulent être Romains, mais sans en avoir encore les moyens. Bien sûr, les repérages furent utiles pour construire cette ambiance particulière. Pour autant, les fouilles archéologiques exhument souvent les dernières traces de civilisation romaine, parfois beaucoup plus récentes que ce que je recherche à dessiner. Je dois alors m’imprégner d’autres lieux qui témoignent de cette époque pour les transposer dans le lieu qui m’intéresse et sa propre topographie, comme je l’ai fait par le passé dans mes précédents albums d’Alix ainsi que Gilles Chaillet me l’avait appris. J’adapte aussi ma transposition aux informations locales : cet oppidum disposait-il d’un rempart de pierre ou uniquement de bois ? Etc. De la même façon, on commence maintenant à se rendre compte que les vestiges celtes, dont les rares traces sont parvenues jusqu’à nous, comportaient également des temples. Nous avons donc voulu représenter ces lieux de cultes, mais en bois bien évidemment.

Voilà d’ailleurs un autre élément particulièrement mis en avant dans cet album : la religion. Une envie particulière ?

Oui, car c’est par l’allégeance aux dieux celtes qu’Alix s’assure de la protection des Helvètes sans paraître les corrompre. La description des rites funéraires invite aussi le lecteur à mieux comprendre la culture de ce peuple.

Est-ce par contraste que votre première case commence sur le forum de Rome, cœur politique et religieux de la République ?

Oui, je me suis fait plaisir en dessinant le forum du Capitole, une première dans la série. J’ai vraiment essayé de le reproduire au plus près de la réalité, en effectuant beaucoup de recherches. On découvre ainsi ce petit carré au centre où pousse une vigne. Je voulais montrer la magnificence de Rome, centre du monde à l’époque, par opposition aux Helvètes et leurs rituels. Si j’avais voulu être rigoureusement authentique, j’aurais dû placer des échafaudages sur le forum car certains bâtiments étaient à l’époque en construction, mais cela n’aurait pas servi le contraste par rapport au reste de l’album.

D’un autre côté, c’est aussi au Capitole, qu’on voit du forum romain, que le dénommé Brennus est venu des centaines d’années plus tôt déposer Rome sur cette même place (NDR : Rappelez-vous des fameuses Oies du Capitole). L’arrivée des Gaulois à Rome démontre donc l’importance des migrations. Je trouvais donc intéressant que cette première case y face allusion, alors tout l’album parle justement de la localisation des Helvètes pour bloquer les Germains. Et que c’est finalement de la Gaule pacifiée que viendront les futurs dangers. Tout peut donc basculer à tout moment, ce qui confère une part de fragilité à Rome.

Vous donnez également plus d’informations sur les rites romains, en introduisant un jeune homme qui est au cœur de cet album ?

Le rituel de la toge blanche qui marque l’accession à la maturité d’un jeune homme, paraît plus lumineux que les rites celtiques qui suivent. Cette passation donne le sentiment à ce jeune homme, Lucius, qu’il est très important, lorsqu’il est entouré de tous les patriciens romains, au cœur de la plus grande ville du monde. Ce qui lui monte à la tête, et nous l’utilisons pour servir le récit. Juste pour info, Lucius et son père sont des personnages authentiques, ce dernier étant effectivement le créateur des colonies d’Avenches, au sud de la Suisse actuelle, en -44 av JC.

Même si certaines femmes ont parfois marqué dans Alix, j’ai le sentiment que vous avez voulu souligner leur importance dans la vie civile, en multipliant le nombre de personnages féminins ?!

J’ai toujours trouvé que les personnages féminins créés par Jacques Martin étaient très charismatiques, à commencer par Le Dernier Spartiate, le premier album d’Alix que j’ai lu, où la reine Andréa paraît très forte. À la même époque, les personnages féminins dans Blake et Mortimer sont par exemple tout simplement inexistants. Avec l’évolution des mentalités, nous avons voulu montrer que les femmes pouvaient être druides ou chefs chez les Celtes, comme on l’avait déjà abordé dans Britannia. Elles ont donc joué un rôle très important, plus qu’on ne l’aurait cru précédemment. D’où notre volonté de placer cette jeune Celte qui démontre sa capacité à monter à cheval et son indépendance. Et bien sûr, cela entre en résonance avec notre propre actualité. Autant que les migrations d’ailleurs. Traiter de l’Histoire nous permet d’aller à l’encontre de certains aprioris : rappelons que dans le passé, les femmes avaient leur propre place.

Vous venez de signer une nouvelle série chez Glénat, avec votre propre trait. Les Helvètes sera-t-il votre dernier album d’Alix ?

Jacques Glénat est effectivement venu me chercher pour me proposer un projet très excitant qui se déroule à la Renaissance. Cette trilogie va présenter l’ascension sociale fulgurante d’une famille de charpentiers, coscénarisé par Didier Decoin qui a reçu le Prix Goncourt et Jérôme Clément, le co-fondateur d’Arte. Rien n’empêcherait par la suite que la série de bande dessinée soit adaptée à la télévision, qui sait ? J’ai aimé changer d’époque, tout en restant cohérent, car la Renaissance est une redécouverte de l’Antiquité. J’avais d’ailleurs travaillé la thématique avec Gilles Chaillet sur le diptyque de Vinci. Le graphisme sera beaucoup plus proche de mon propre trait comme dans Saint-Pierre, même si je n’ai pas de style prédéfini, c’est le récit qui me donne la direction du graphisme. Pour ma part, rien n’empêchera que je revienne à Alix par la suite.

On pourra d’ailleurs voir votre travail car vous exposez prochainement ?

En effet, tout d’abord au Festival d’Angoulême, au sein de la cathédrale, car mon album Saint-Pierre a été sélectionné pour le Prix de la bande dessinée chrétienne.

Cathédrale où Gilles Chaillet a également exposé il y a quelques années : un beau clin d’œil sachant que vous avez appris une partie du métier à ses côtés ?

En effet, j’ai appris il y a seulement deux jours que Gilles a également eu cet honneur en 2010. Cela me ravit bien entendu. Puis l’expo Alix qui était à Angoulême sera hébergée à Versailles de mi-février à mi-avril prochain. On m’a demandé des planches pour un espace spécialement dédié aux repreneurs. J’en profiterai pour réaliser une expo-vente dans une nouvelle galerie qui s’ouvre à deux pas du Château de Versailles. Plusieurs occasions de rencontrer les lecteurs !

Photo : CL Detournay

Photos et propos recueillis : Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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Tous les visuels sont tirés d’Alix T. 38 : Les Helvètes – Par M. Jailloux et M. Bréda – CastermanLire notre chronique de cet album

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