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Résidents du résidu : "Décharge" de Renaud Thomas

  • Chez Arbitraire vient de paraître un étrange ouvrage au format allongé : "Décharge" de Renaud Thomas, collection de strips fluos filant la métaphore sur le mode bucolique des déchets sauvages où s’entrecroisent des scènes de vie avachies, dans un style plus lâché que crade à proprement parler.

Résidents du résidu : "Décharge" de Renaud Thomas

Pour celles et ceux qui ont raté le train en provenance de la nouvelle garde de Lyon, Renaud Thomas est un des membres fondateurs du collectif Arbitraire avec Antoine Marchalot, Pierre Ferrero, Vincent Pianina, Geraud Gourmand, Ophélie Taki, Julien Nesme Camille Dufayet, bref, que des épées sorties de l’école Emile Cohl.

En compagnie de Juliette Salique, il dirige la structure éditoriale (Arbitraire, pour les ceusses qui ont du mal à suivre), une belle maison que j’ai à la gone, et qui détient dans son catalogue quelques préciosités comme le sardonique Stickboy de Dennis Worden, l’essentiel How to Stay Afloat de Tara Booth, le paradigmatique Isaac Neutron de Pierre Ferrero, l’indispensable Quoi de plus normal qu’infliger la vie ? d’Oriane Lassus, Parzan et autres saveurs puis Nicy et ses amis de ce gros génie de Bertoyas, le flippant Anyone 40 de Léo Quievreux, Quelques bizarreries bedonnantes d’Antoine Marchalot et même un volume des Mont-Vérité de Jean-Christophe Menu !

Renaud sérigraphie autant en couleurs qu’à tour de bras dans les ateliers de la légendaire librairie Expérience, organise ateliers, festivals et expositions, conçoit, fabrique, diffuse des livres singuliers puis, quand il a le temps, se cale sur un coin de table et crée des bandes dessinées aux airs de bidonville.

Son dernier opus paru en 2019, Zone Z chez Cornélius, narre les pérégrinations hasardeuses de deux olibrius prépubères dans les ruines d’une cité hostile aux contours vagues, irradiante contrée que des collègues ont déjà arpentée pour moi ici et .

Prépubliées courant 2020-2021 au rythme d’un strip par semaine dans la collection de bande dessinée numérique RVB, les petites histoires de son dernier album, Décharge, s’étendent comme un terrain vague entre deux monuments du 9e Art.

Au beau milieu de la couverture orange fluo imprimée en réserve sur du carton brut, un sticker en forme de tache fait ressortir en léger relief une scène où un bonhomme en slip roupille vautré sur le dos, bras croisés derrière la tête, au beau milieu d’une friche. Les couleurs sont toxiques, le décor ravagé, mais le personnage reste serein. Aucun mystère donc sur le monde que nous nous apprêtons à visiter une fois passée la page de titre - où celui-ci apparaît dans un soleil brun coincé dans un ciel peu engageant tout en ocre dégradé Photoshop - le royaume de Renaud Thomas, c’est celui de l’entropie tranquille.

Pas d’avant, ni d’après, pas plus d’hier que de demain. Un monde sans projection, ni nostalgie où reste pourtant l’attente (« Où t’es ? J’y vois que dalle ? »), comme une longue convalescence métaphysique en terrain flou à mille lieues d’une dystopie post-apocalyptique. Renaud Thomas use le temps dans ses planches où même les emanatas (ces petits signes comme les traits de vitesse, gouttelettes de sueur, spirales d’étourdissement ou de folie, etc., émanant d’un personnage) se ramassent à la pelle (« piou piou piouuuu »).

Un cours magistral de décomposition graphique (comme le souligne une bande avec cellules en gros plan abstrait ou une autre avec des images de plats cuisinés aux teintes douteuses) ; son dessin est plus brut et synthétique que dans ses albums précédents (soumis sûrement à l’entropie de la vitesse d’exécution), le rythme des récits entrecroisés est discontinu (panoramas contemplatifs grâce aux longues doubles pages qu’offre le format à l’italienne, séquence disséquée en une image, ou staccato de cases bavardes ou pas).

Décharge est une bande dessinée à l’abandon, insalubre, mais où tout se recycle ; de l’épandage d’ordures (vraiment top pour se fabriquer des huttes juste bonnes à squatter et où l’on trouve d’étranges bandes molles que finit par collecter ce bonhomme en slip), aux ébauches de réflexions personnelles qu’on laisse aux pigeons (« Et si il n’y avait plus d’ailleurs possible ? ») ou pour entretenir le feu (« plastique mou », « résidu de tentatives chimiques douteuses », « poussière de corrosion de métal inconnu », « chiffons sales enduits d’un truc ») en passant par les œuvres des maîtres anciens comme Charles Schultz et son Snoopy (un canard en plastique moribond alangui sur une montagne de crasses fait même pleurer les nuages avec son « aquoibonisme » et son marasme) ou bien encore les gimmicks de Bushmiller et de sa Nancy - Arthur & Zoé par chez nous (crâne rasé à la Sluggo pour le principal protagoniste en sous-vêtement et goût prononcé pour le no man’s land).

Le sol vous appelle, c’est la dure loi de la pesanteur. Mais les personnages de Renaud Thomas eux adorent vraiment se vautrer dans la terre ; soit pour glander comme des loquedus ou pour dénicher dans l’humus de quoi subsister, ou bien se pétant la tronche en se redressant trop rapidement (« un poil trop tôt peut-être »). De toute façon, même avec le nez en l’air, les étoiles et leurs constellations (« les moutons de poussière géants », « la petite et la grande gerbe », « la voie lactée et non lactée des denrées javellisées ») les renvoient toujours aux déchets (en orbite, cette fois) et donc à leur condition ici bas... Mais tout va bien, ne vous en faites pas, la seule attitude à avoir, c’est d’utiliser ces petites bandes molles en guise de parachute et de rester neutre quant à ce constat plus ou moins à l’amiable.

D’ailleurs, face à un miroir, un personnage se tartine de la crème « bien-être » sur le visage et finit par se sculpter un sourire façon commedia dell’arte à la glaise, qui finit par s’affaisser en un grossier tirage de tronche. Une fois débarbouillé, le personnage retrouve un visage net, deux yeux en points bien ronds et un trait à la place de la bouche, face de smiley impavide, renvoyant ici optimisme et pessimisme dos à dos comme le revers d’une médaille que tout ce petit monde se refuse d’arborer.

Mais alors, que faire quand tout n’en finit plus de se ramasser ? Ici ou là, on se demande s’il ne faudrait pas mieux arrêter, « savoir s’avouer vaincu » (étrange comeback utérin de notre personnage en slip qui s’endort dans un sorte d’ovule psyché après s’être enfoncé dans le sol) ou tout simplement laisser pisser ? Il y a chez Renaud une sorte de colère sourde dans le lâcher prise, une exaltation du temps délétère et de la flânerie.
« Est-ce qu’on a besoin de faire la chasse à la vérité parce qu’on la craint ou parce qu’on la hait ? ». Patience, patience, tout ça finira bien par se casser la gueule encore une fois… Faut toujours faire gaffe à la valse de la petite poussière qui se cache dans les interstices, un coup de balai et c’est la tempête !

Renaud Thomas : « Concernant la Collection RVB, Yannis La Macchia qui en est l’initiateur en parlerait mieux que moi mais c’est une maison d’édition de bande dessinée numérique axée sur la création, explorant les possibilités du numérique tout en gardant un lien avec la librairie (via des cartes de code physique) et avec la notion de partage (possibilité de se prêter des ouvrages). Il y a depuis quelques temps un système d’abonnement, à l’année par exemple, qui permet aux lecteurs et lectrices d’avoir accès à toutes les bandes dessinées numériques du catalogue ainsi qu’à des bonus.

C’est peu après la création de ses bonus que je me suis dit que mon idée de strips pouvait fonctionner dans ce cadre, puisque Yannis et Oriane Lassus (qui lui file un coup de main sur l’éditorial) m’avaient demandé si j’avais des projets pour eux. Je dis "mon idée de strips", mais c’est en fait Vincent Pianina qui m’avait dit plusieurs fois qu’il me verrait bien faire une série de strips "avec des gens qui font des trucs bizarres", pour rompre avec la dynamique de travail (ou de non-travail) que j’avais en faisant "Zone Z", mon précédent livre qui s’est étalé sur huit ans.

Je leur ai donc proposé de fournir un strip par semaine pendant un an, m’obligeant à dessiner régulièrement et alimentant constamment la collection RVB. J’avais dès le début l’envie de prépublier en numérique et de sortir un livre à la fin, chez Arbitraire. J’ai donc pensé le format pour qu’il fonctionne de partout, que ce soit pour les strips en un long dessin ou pour ceux avec des cases. Par contre, je me suis lâché sur les couleurs vives que l’on peut obtenir sur écran (en rvb), mais qui sont difficiles à rendre à l’impression (en cmjn). Finalement, le passage de l’un à l’autre n’a pas été si compliqué et l’impression en jet d’encre est plus vive que celle en offset.

Les dates de rendu m’obligeaient à finaliser chaque page, parfois au dernier moment, puis à la publier telle quelle, mais je n’ai pas retouché grand-chose pour le livre. Une couleur de dégradé dans un coin, pour faire une meilleure transition, des choses comme ça…

Chez mes grand-parents, il y avait 2 ou 3 "Arthur et Zoé" tout zarbi des éditions Mondiales au fond d’un placard et c’était plus cheap, et en même temps plus étrange et plus libre, que les autres trucs que je lisais ("Astrapi", "Picsou"...). D’ailleurs, là, je file à un vide-greniers dans l’espoir, entre autres, de compléter ma collec’ (la seule pour laquelle j’ai une liste comme les vrais nerds). J’aime comme l’industrie est venue charcuter et rajouter des bouts de dessins à l’arrache autour d’un truc maîtrisé au poil de cul, poser des couleurs criardes et sales en même temps. Laura Park les appelle les "Shitty Nancy" (ahah !). Et j’ai une pote dont la tante a travaillé pour Mondiales mais j’ai jamais su si elle avait participé au délicieux massacre, faut que je relance pour avoir plus d’infos...

Je trouve qu’il y a une bizarrerie, voire un malaise qui se dégage de cette liberté qu’ont ces gamins un peu livrés à eux-mêmes, qui jouent dans des sortes de terrains vagues à palissades de bois ou des maisons à moitié vides et qui se font des crasses entre eux. Et rien qu’Arthur/Sluggo avec son crâne d’enfant rasé et ses fringues d’adulte trouées, c’est hyper choquant ! ».

Voir en ligne : Décharge

(par Thomas BERNARD)

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