Mig (Ogrest) : "J’avais en tête quelque chose d’assez sombre par rapport à ce qui se fait dans Dofus/Wakfu"

27 août 2014 0 commentaire
  • Le dessinateur Mig débute avec Ogrest la première série qu'il dessine et scénarise lui-même. À l'occasion de la Japan Expo, nous avons pu le rencontrer, discuter avec lui de cette nouvelle série et de son parcours, très complet, dans le monde de la bande dessinée.

Comment est né le projet Ogrest ? Comment s’inscrit-il dans cet univers déjà en place ?

L’histoire d’Ogrest existe depuis le début de l’univers Dofus/Wakfu puisque c’est lui qui provoque le chaos entre les deux époques, ce que l’on nomme le « Chaos d’Ogrest ». Il y avait une base de légende, plusieurs versions qui se contredisent d’ailleurs. Mais la base de ce manga, c’est vraiment moi qui l’ai apportée par le développement des personnages.

Le but était aussi d’expliquer ce chaos : il y a toujours un aspect monumental dans une fin du monde et c’est forcément intéressant à raconter et dessiner. Surtout si cette fin du monde est provoquée par un petit ogre, un gamin. À partir de là, ce qui m’intéressait, c’était de développer les relations entre les personnages : Ogrest, vivant seul avec son père, et avec Dathura, cette poupée divine.

Mig (Ogrest) : "J'avais en tête quelque chose d'assez sombre par rapport à ce qui se fait dans Dofus/Wakfu"
Ouverture du la série : le "Chaos d’Ogrest"
Ogrest T1 © Mig / Ankama

Pour le tome 1, je voulais créer des zones de non-dits. Les personnages vivent heureux, sur leur île, mais il y a plein de sujets qu’ils n’abordent pas. On est donc dans un équilibre instable. Cette dimension de l’histoire-là, c’est moi qui l’ai amenée. Le fait de raconter la parentalité aussi, avec Otomaï qui devient parent un peu par accident.

Alors qu’il n’en avait pas du tout envie, qu’il aurait préféré rester à vivre tranquillement sur son île sans être dérangé. La parentalité et l’enfance sont deux thèmes majeurs d’Ogrest : tous les personnages en parlent d’une certaine manière, à commencer par Ogrest, en tant qu’orphelin.

Otomaï et l’enseignement
Ogrest T1 © Mig / Ankama

Quel est votre lien avec ce type d’univers de Fantasy ?

À la base, je ne suis pas particulièrement attiré par la Fantasy. Mais là, j’avais un univers déjà parfaitement en place, avec un petit ogre qui possède des larmes « magiques » : qui gonflent, amplifient, et provoquent donc des catastrophes. Imaginer un enfant qui a ce pouvoir-là, ça implique des choses en matière d’éducation, ça amène Otomaï à agir de manière précise : il y a de véritables enjeux autour de ce phénomène. Soit il le laisse faire ses caprices, soit il essaye de l’éduquer quitte à provoquer des déluges pour qu’il apprenne. D’autant qu’Otomaï, de son côté, en ermite qu’il est, est d’abord préoccupé par ses propres affaires, oublie parfois de s’occuper de son petit garçon.

Le drame autour duquel tout bascule
Ogrest T1 © Mig / Ankama

Dans le premier tome, on voit Ogrest grandir très vite cependant.

Il y avait une volonté de le faire progresser vite dans le tome 1. Le personnage est mignon, kawai, et je ne voulais pas traîner non plus là-dedans – même si j’assume complètement son design enfant – parce que c’est quelque chose de finalement assez sombre que j’ai en tête, quelque chose de pesant par rapport à ce qui se fait dans Dofus et Wakfu.

Il fallait montrer, au moment de la perte de tranquillité sur l’île, qu’il a toujours un esprit d’enfant mais qu’il est dans un corps qu’il ne contrôle plus. Il fallait montrer une brisure, quelque chose d’irrémédiable et avec laquelle les personnages sont obligés de vivre. D’où ce passage où le personnage n’est plus directement montré, où on doit le deviner jusqu’à la double-page où on le voit grandir autour de la table, en ombre chinoise.

Le projet est-il déjà fixé dans ses développements, dans le nombre de volumes qu’il fera ?

La série fera cinq tomes. Dans la légende, on nous dit qu’Ogrest est responsable du chaos.Avec ces mangas, nous allons découvrir comment cela s’est produit, comment il a pu être manipulé pour provoquer cet événement, et dans quel but. C’est pourquoi il y a plusieurs histoires parallèles, comme celle de la compagnie qui cherche des enfants spéciaux, histoires qui vont se recouper inévitablement.

Concrètement, comment avez-vous présenté le projet Ogrest ?

Pour Ogrest, j’avais quelques bribes d’idées, et je suis allé voir Tot pour les lui présenter en lui expliquant à quel point j’avais envie de raconter cette partie de la légende Dofus/Wakfu. J’ai toujours cru que cette partie de l’univers Krosmoz serait développée en anime ou en album, avant que je ne le propose. Mais finalement, il n’y a eu qu’un anime qui explique un peu l’enfance d’Ogrest, et sous forme de conte pour enfants. Comme ça en est resté là, lorsque j’ai expliqué mon projet à Tot, mes envies, la manière dont je voulais aborder les choses, il m’a dit « banco ».

La relation entre Ogrest et Dathura au coeur de l’intrigue
Ogrest T1 © Mig / Ankama

Quel est votre parcours en tant qu’auteur de BD ? Comment êtes-vous arrivé dans les univers de Dofus/Wakfu ?

J’ai commencé en 1995 à travailler dans le Studio Et Cetera qui s’occupait des produits dérivés Astérix. On était loin du manga, même si j’ai toujours été influencé à la fois par le manga, les comics et le franco-belge. J’ai toujours été un grand lecteur de bande dessinée : je suis passionné par ça. Tout en étant dessinateur moi-même je suis toujours resté lecteur. J’ai toujours aimé piocher à droite à gauche. Quand j’ai commencé à travailler pour Uderzo je me suis fait la main, j’ai fait l’apprentissage du pinceau. On avait parfois des cases à reproduire, des choses comme ça.

D’ailleurs le chef du village d’Ogrest rappelle lointainement Agecanonix, non ?

C’est vrai : avec sa canne et, son côté petit vieux avec un air vicieux, c’est assez Agecanonix ! Il y a comme ça des archétypes de personnages, puissants, qui ressortent.

Et après cette expérience ?

Par la suite, je me suis mis en indépendant. J’ai travaillé sur les bandes dessinées Le Messager et Sam Lawry, chez Bamboo, en tant que dessinateur, avec Hervé Richez au scénario, dans la collection « Grand angle ». Parallèlement à cela, j’ai fait d’autres BD, j’ai travaillé dans l’animation ou dans l’édition. Par exemple, pour Disney, sur Winnie L’Ourson, j’ai fait environ 200 planches pour les magazines. Mais il s’agit de choses qui n’ont jamais été remises en album. J’ai toujours travaillé dans de la BD de commande, dans Science et Vie Junior par exemple, ce type de magazines. Ça permet de tester des styles différents, de faire des histoires différentes aussi.

En 2008 je suis arrivé chez Ankama, pour le dessin animé Wakfu. J’ai commencé sur le character design pour la recherche des personnages et très vite j’ai intégré le département layout BG qui s’occupe de tout ce qui est décor crayonné, de la mise en place des perspectives, mais aussi des personnages, pour les animateurs. J’ai fait cela sur toute la saison 1.

Puis je suis passé chez Ankama éditions où j’ai développé Shak Shaka avec Toshy en 2010. Au départ, Shak Shaka devait sortir en fascicules, avec les comics, puis on est passé en 2 x 46 pages. Avec un traitement plutôt humour, et en couleurs. Puis j’ai enchainé sur Zatoïshwan (Dofus Monster), en format manga. Ce fut le premier oneshot que j’ai entièrement réalisé, scénario et dessin. Après cela, le défi était de passer à la série et c’est dans cette continuité que s’inscrit Ogrest, mini-série entièrement dessinée et scénarisée par mes soins. Le fait de réaliser une série entière, de pouvoir tout contrôler de A à Z, c’est vraiment important.

Dans le même temps, j’ai aussi fait la bande dessiné avec Jim : Un petit livre oublié sur un banc. C’est un retour chez Bamboo, dans la collection « Grand Angle ». J’ai travaillé cet album en même temps que je travaillé sur Ogrest. La journée je travaillais sur Ogrest et le soir je m’attelais au petit livre sur un banc. Et les deux récits se sont influencés.

De quelle manière ?

Dans le petit livre oublié sur un banc j’ai beaucoup travaillé sur les personnages, sur la gestuelle, sur la manière de faire passer les sentiments. Le dessin du petit livre a ainsi influencé le dessin d’Ogrest. Même si dans Ogrest je joue plus sur les masses de noir alors que dans le petit livre je laisse plus d’espace à la couleur. Inversement, le travail de recherche mené pour Ogrest a nourri le petit livre. On retrouve un ton, quelque chose autour de la relation des personnages entre eux. Ce sont deux projets assez différents de prime abord mais qui finalement abordent des sujets communs.

Pour le style graphique, est-ce pertinent de parler de manga étant donné votre formation et vos influences diverses ?

Déjà, chez Ankama, il y a la particularité que les premiers « mangas » sortis, ceux d’Ancestral Z notamment, sont marqués par un style, dans le dessin, qui n’est pas japonais, mais plus cartoon, avec un découpage et une narration manga cependant. Et personnellement, ce qui m’intéresse dans le manga, c’est précisément le découpage et la narration. Pour le dessin je voulais vraiment m’amuser dessus. Ayant dessiné de tout – y compris du manga (juste pour moi, pour reproduire le dessin des autres, mais là, ça remonte à vraiment loin) – les influences sont nécessairement multiples, d’autant que mon travail sur des licences m’a appris à adopter des styles divers.

On pourrait parler de syncrétisme culturel pour des auteurs de votre génération ?

Oui : ça se mélange lorsque, comme sur ce type de projet, qui m’est personnel, j’essaie de développer un dessin lui aussi personnel. J’adore le dessin en noir et blanc, comme celui de Bernet, Risso, Mandrafina, Zaffino… Toute cette bande dessinée espagnole, italienne, argentine… Il y a une force dans ces dessins, avec des personnages qui ont des gueules, et des scénarios forts, maitrisés c’est quelque chose que j’aime énormément. Et le manga présente du coup pour moi le double avantage de proposer d’une part des récits avec de nombreuses pages et d’autre part du noir et blanc qui constitue un terrain de prédilection pour moi.

Le "nid" dans lequel vivent nos héros
Ogrest T1 © Mig / Ankama

D’ailleurs dans Ogrest, malgré le format manga assez petit, on observe un soin réel apporté au décor. Ça me paraît plus dense que ce qu’on trouve habituellement.

Oui : ça provient certainement de mon expérience dans le lay-out et des habitudes que j’y ai prises. En fait j’aime surtout faire des personnages mais dans ma carrière je me suis souvent retrouvé à faire des décors. J’ai parfois l’impression que personne n’aime vraiment faire des décors dans le métier, peut-être à cause des perspectives ! Par exemple, j’avais travaillé sur le Marsupilami, le dessin animé, (pas le premier, le deuxième) : j’aurais adoré faire des recherches de personnages mais j’ai travaillé sur les décors. Comme une malédiction ! Ce n’est pas un domaine où j’excellais originellement, mais à force de m’y atteler, d’avoir du travail là-dedans, j’ai progressé et intégré cela. C’est devenu une seconde nature dans ce que je réalise. Et du coup, j’utilise les décors comme un protagoniste à part entière du récit. Et je les utilise aussi pour apporter un supplément d’information sur les personnages, sur leur vie, leurs habitudes.

Graphiquement toujours, il y a très peu de doubles-pages dans ce tome 1, et le découpage est très rectangulaire.

Pour le découpage, je ne suis pas très fan des découpages explosés. Peut-être parce que je ne les maîtrise pas, tout simplement. Il y a quelques cases trapézoïdales, mais ça demeure en effet très ponctuel. Mais aussi parce que j’aime ce côté régulier. Déjà, dans Akira, que j’ai absolument adoré, on s’aperçoit qu’Otomo fait des cadrages très classiques, très peu ouverts. Et pourtant il y a un côté hyper dynamique dans ses récits, sans avoir besoin de recourir à des cases éclatées. Mais c’est vrai qu’il y a aussi une question de maîtrise de cela. Quand on ouvre les cases, il faut savoir gérer les espaces libérés. C’est peut-être pour moi une sécurité de m’appuyer sur les marges. Et d’ailleurs j’aime bien les auteurs qui tentent ce genre de choses, j’aime voir les expériences des autres, découvrir comment ils s’en sortent.

Pour la double-page, il y a une au début, pour le prologue, et celle du repas. Il faut qu’il y ait un intérêt narratif particulier pour que j’y recoure. Il faut un impact visuel et donc j’essaie de ne pas trop banaliser la chose.

Double-page présenant la transformation du jeune ogre
Ogrest T1 © Mig / Ankama

Quelles sont les références mangas qui vous ont le plus marqué, ou qui vous inspirent dans vos projets ?

Bien évidemment Otomo, mais aussi Tezuka, Masamune Shirow, Toriyama, Yoshihiro Togashi... Et Naoki Urasawa, parmi les plus récents, notamment sur Monster et 20th Century Boy. Mais surtout Pluto, qui m’a particulièrement inspiré, dans lequel on retrouve ces thématiques de l’enfant, des robots/monstres au milieu des humains, cette question de comment trouver sa place dans une société, comment vivre avec les autres.

Des idées pour l’après Ogrest ?

Quand je réalise un projet, j’ai déjà des idées pour après. En ce moment, mes projets s’enchainent et c’est très bien. J’ai eu une énorme période de creux ces dernières années. Je présentais des projets et je n’avais pas de réponse, ou des réponses négatives, voire des réponses ridicules, à tel point qu’on se dit que l’on devrait en faire une compilation. Donc là, je suis sur Ogrest, et ça va me prendre un peu de temps. Le tome 2 est pour début 2015 et il y en aura donc 5. Mais je développe toujours des choses dans un coin de ma tête.

Pendant le tome 1 du petit livre oublié sur un banc et le développement d’Ogrest, j’ai aussi réalisé une bande dessinée avec Toshy pour la mairie de Marles les Mines. Toshy a pu faire un scénario original et très touchant. La BD de ville, c’est souvent historique et conventionnel, et là, on a pu faire quelque chose de très fort. Ce fut une belle expérience aussi.

Après Ogrest, j’ai encore j’ai un projet d’adaptation d’un roman, avec Frank Thilliez. Cela fait deux ans et demi que nous cherchons à travailler ensemble. Ce sera l’adaptation, toujours chez Ankama, de Puzzle, son dernier roman. Le côté pratique, c’est qu’on habite à 5 km l’un de l’autre : on développe le projet de manière directe et c’est lui qui se charge de l’adaptation de son propre roman [1]. Comme il travaille pour du scénario de série TV, il est habitué à ce genre de pratique. Sur Puzzle, il y a des passages qui fonctionnent au niveau du texte mais qui ne sont pas immédiatement évidents au niveau visuel. On a très tôt parlé de tout cela et c’est en ce sens qu’il y aura un travail d’adaptation particulièrement précieux. Et, de mon côté, je voudrais obtenir un rendu de type roman graphique, sans pour autant être complètement hermétique. Rien que le titre, Puzzle, invite à beaucoup de choses tant narrativement que graphiquement.

Donc, pour l’univers Dofus/Wakfu, votre contribution en restera à Ogrest ?

Pas sûr. J’ai d’autres idées, comme avec Goultard, une sorte de Conan le Barbare à la sauce Dofus. Mais tout dépend du jeu, qui évolue sans cesse. À la base, j’avais écrit l’histoire d’Otomai pour être un album à part et c’est en discutant avec Tot et mon éditrice, Élise Storme, qu’on a tout lié dans la série actuelle. Et puis il y a le film en cours, pour 2016, qui peut encore faire bouger l’univers.

Vous participez au film ?

Un futur projet autour de Goultard ?
© Mig

Non, j’ai juste donné un coup de main au début : J’ai remplacé un des chefs d’équipe pendant une courte période de convalescence. Et au layout des décors, inévitablement ! Mais je travaille avec les équipes pour quelques personnages. Notamment pour ceux qu’on pourrait voir dans Ogrest comme dans le film. Il y a des personnages qui transitent d’œuvre en œuvre, de support en support. Et ce qui est intéressant, c’est de discuter du caractère des personnages, plus que des actions qu’ils accomplissent. Parce que finalement, c’est quand même un peu de nous dont il est question dans ces personnages.

On le voit bien dans l’évolution des œuvres au sein même d’Ankama, dans la manière d’étendre les univers Dofus/Wakfu. Au début, il s’agissait de faire de la BD pour s’amuser : il y avait un côté fun assez représentatif d’un état de l’ordre de l’enfance, ou de l’adolescence. À présent, ce qui importe dans les projets, c’est ce que l’auteur apporte, qu’il y ait une idée qui soit portée par cet auteur. Il y a une évolution, ça a grandi. Il y a un besoin de raconter des histoires plus adultes, qui nous touchent plus.

En tant qu’auteur de bande dessinée, vous avez dû suivre l’actualité récente autour des conditions de vie difficiles et la paupérisation de la profession, l’événement qu’a été la lettre envoyée à Mme Filippetti, Ministre de la Culture [2]. Avez-vous, en vingt ans de carrière, éprouvé cette difficulté du milieu ou bien au contraire les opportunités qui ont été les vôtres vous ont-elles permis d’en vivre correctement, comme vous le souhaitiez ?

Il y a toujours eu des étapes et des seuils de crise, il me semble, dans la bande dessinée. Quand j’ai commencé, je me souviens qu’on disait déjà qu’il y avait trop de dessinateurs sur le marché. C’était déjà un moment considéré comme une crise et j’ai assisté à cela à en découvrant que des auteurs considérés alors comme des auteurs-vedettes éprouvaient eux aussi de sérieuses difficultés.

Avant de devenir professionnel, je faisais beaucoup de salons, en tant que lecteur, et je n’y voyais que le côté joyeux. Quand je suis passé de l’autre côté des tables, en tant qu’auteur, j’ai retrouvé ces mêmes personnes, mais j’ai vu l’envers du décor, parce que je les voyais toute la journée et non plus quelques minutes. J’en voyais certains galérer pour vendre quelques albums alors qu’ils représentaient énormément pour moi, je pensais qu’ils étaient loin de tout ça. Certains auteurs, anciennement à succès, connaissaient des difficultés.

En soi, le métier d’auteur est un métier difficile. On sait que ça peut marcher un moment, qu’on peut être porté aux nues quelques temps et que d’un coup, tout peut s’écrouler. Le but c’est d’essayer d’avancer, de continuer à faire sa place et d’avoir la possibilité de faire des albums avec passion.

En revanche, si je compare aux conditions à l’époque où j’ai débuté, il me semble qu’avant il y avait alors davantage d’opportunités car il y avait davantage de petits studios, comme ceux où j’ai pu travailler. Le Studio Et Cetera existe toujours, même s’il s’appelle aujourd’hui Studio 56, mais l’Atelier Philippe Harchy, avec qui je travaillais sur les titres Disney, a fermé, notamment parce que Disney a rapatrié une bonne partie du travail.

Bizarrement, ça me paraissait plus simple avant l’explosion d’Internet. Internet a ouvert au monde, mais presque trop : on est noyé dans l’information, il y a tellement un choix énorme qu’on ne sait plus trop vers quoi se tourner. Il faut changer les méthodes de travail, d’information, même la façon de se mettre en avant : c’est très différent. Il y a plus d’éditeurs qu’avant, plus de possibilités a priori, mais du côté des auteurs ça reste compliqué. Car quand on commence, on peut se voir proposer des prix très bas. D’un éditeur à l’autre, on passe de 1 à 4 voire 10 fois le prix, c’est déroutant.

Je prends l’exemple de Pierre Tranchand, (récemment interviewé ici, NDLR) que j’ai connu chez Bamboo. Il a eu le succès qu’on lui connaît avec les Profs et c’est pour moi un auteur monumental. Mais il m’a toujours dit que ses séries n’ont pratiquement jamais marché, jusqu’aux Profs. Comme quoi les difficultés à percer ne datent pas d’aujourd’hui. Autre exemple : le dessinateur qui a repris ma série Sam Lawry, Denis Merezette (Chetville de son pseudo) : il avait une série publiée dans les années 1980, dans le Journal de Tintin, qu’il vendait à 25 000 exemplaires et qui s’est, à l’époque, arrêtée pour faute de ventes ! Comme quoi…

Chaque époque me semble avoir son problème. À l’époque, il y avait plus de journaux, on pouvait placer des bandes dessinées dans les quotidiens, les statuts n’étaient pas les mêmes. Beaucoup d’auteurs étaient salariés, ou étaient journalistes, dans les quotidiens, avaient la carte de presse. Les statuts aujourd’hui demeurent compliqués. Je me demande surtout pourquoi les éditeurs ne se réunissent pas pour poser et simplifier les choses : entre la MDA, l’AGESSA, c’est très flou. On a l’impression de donner de l’argent dans un tronc commun sans vraiment savoir où ça va. Si au moins c’était sécurisant, on se dirait : « je construis quelque chose de précis en cotisant », mais ce n’est pas clair du tout. Avec la réforme de la retraite, ça bouge du côté des auteurs, pour que l’on soit plus fort ensemble. Mais il faudrait que ça amène une réflexion sur la question du statut, avec tous les partenaires du livre, et les éditeurs. C’est ça qui me semble le plus important.

Recherche graphique autour de Goultard
© Mig

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Ogrest T1. Par Mig. Ankama éditions. Sortie le 10 juillet 2014. 6,95 euros.

Lire la Chronique d’Ogrest T1

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[1Cela fait suite à ce qu’Ankama a amorcé avec Caryl Férey, pour Maori.

[2Mme Filippetti était encore Ministre de la Culture au moment de l’entretien, en juillet dernier.

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