Morvandiau, de l’histoire à l’intime en deux bandes dessinées

21 février 2020 0 commentaire
  • Morvandiau, dessinateur de presse, auteur de bande dessinée et chercheur, a droit à deux parutions simultanées. La première, une réédition augmentée, met en pespective l'histoire de sa famille avec celle de la colonisation et de l'émancipation de l'Algérie. La seconde, inédite, révèle deux accidents de sa vie familiale récente. L'ensemble témoigne de la volonté de comprendre et d'accepter ce qui, au départ, paraissait impensable.

Morvandiau est un autodidacte. Qu’il s’agisse de dessin ou de recherche sur la bande dessinée, il se forme lui-même, par l’expérience, les rencontres et la patience. C’est même le fil conducteur de sa vie si l’on en croit ses deux ouvrages, D’Algérie et Le Taureau par les cornes, qui viennent de paraître respectivement aux Éditions Le Monte-en-l’air et chez L’Association et qui découlent non de grands principes ou de théories fumeuses, mais d’un apprentissage constamment renouvelé de la vie.

Morvandiau, de l'histoire à l'intime en deux bandes dessinées
Participation de Morvandiau au fanzine "LBD 2020" / Section Patachon / Janvier 2020

Luc Cotinat - c’est le véritable nom de Morvandiau - débute dans les années 1990 par le fanzinat, en compagnie de son frère Tanitoc lui aussi passionné de bande dessinée. Il entre ainsi, comme beaucoup d’autres à l’époque, dans le monde de la presse et de l’édition, et publie chez Les Requins Marteaux, Flblb et L’Association notamment, tout en dessinant pour Les Inrockuptibles ou Rock & Folk par exemple.

Son action dans et pour la bande dessinée alternative ne se borne cependant pas à son travail d’auteur, ce qui serait déjà beaucoup. Il participe en effet à fonder à Rennes, ville où il a élu domicile depuis de nombreuses années, le festival Périscopages, spécialisé dans la bande dessinée indépendante entre 2001 et 2011, puis Spéléographies, une biennale des écritures dont la première mouture s’est tenue en 2014. Il s’est même lancé dans la recherche universitaire sur le sujet, achevant actuellement à l’Université de Rennes - où il enseigne également - une thèse intitulée L’art de la contrebande ? Tentative de cartographie des pratiques de la bande dessinée alternative contemporaine.

Ses multiples activités ne l’ont pas empêché de poursuivre un travail de pure création de bande dessinée. Au début des années 2000 pour D’Algérie ou à la fin des années 2010 pour Le Taureau par les cornes, Morvandiau écrit et dessine pour mieux comprendre les siens. Pour mieux se comprendre aussi. En passant par l’histoire de sa famille, il prend le recul nécessaire pour continuer d’avancer dans la vie malgré les difficultés voire les drames, et finalement pour l’accepter, tout simplement parce que c’est la sienne et qu’il n’en voudrait pas d’autre.

Kirk Douglas dans "Les Sentiers de la gloire" (Stanley Kubrick, 1957) revu par Morvandiau dans "Le Taureau par les cornes" © Morvandiau / L’Association 2020

D’Algérie (Éditions Le Monte-en-l’air)

D’Algérie © Morvandiau / Le Monte-en-l’air 2020

Même si D’Algérie n’est pas tout à fait une nouveauté, sa lecture se révèle pertinente à plus d’un titre. La version proposée par Le Monte-en-l’air n’est certes augmentée que de quelques pages brossant à grands traits la période écoulée depuis la fin de la réalisation originelle du livre, en 2007, mais sa réédition ne relève pas de l’opportunisme. Elle aide en effet à mieux appréhender autant une histoire encore brûlante, celle des relations entre l’Algérie et la France, que celle de la famille de l’auteur, qui se poursuit dans Le Taureau par les cornes.

D’Algérie retrace le parcours familial des aïeux de Morvandiau, tant du côté de sa mère que de son père, intimement lié à l’histoire de la colonisation de l’Algérie par la France, de l’émancipation et des troubles civils qui ont ensanglanté le pays enfin libre. C’est l’occasion de revenir de façon pédagogique mais non pesante - l’auteur s’appuie notamment sur les travaux des historiens Guy Pervillé et Benjamin Stora - sur une histoire chaotique mais cruciale pour les deux pays.

D’Algérie © Morvandiau / Le Monte-en-l’air 2020

Avec clarté mais sans éluder les paradoxes ni les sujets sensibles, Morvandiau donne quelques clés pour comprendre comment et pourquoi des citoyens français ont participé à la colonisation. Il donne à voir une population diverse, aux aspirations parfois contradictoires, tiraillée entre l’amour d’une terre d’adoption et les idéaux humanistes. Il montre comment les événements, de la violente répression du soulèvement de Sétif le 8 mai 1945 aux tueries des années 1990 en passant par la bataille d’Alger et son cortège de tortures, ont pu directement ou indirectement influer sur les acteurs politiques comme sur sa famille.

Son récit est globalement chronologique. Il imbrique, avec une étonnante simplicité, les faits intimes et les mouvements historiques. La composition sans fioritures et le trait épais facilitent la compréhension, permettant de suivre les allers et retours entre la France et l’Algérie, entre l’histoire familiale et celle de deux pays un temps confondus. Livre d’histoire et de mémoire, D’Algérie relève d’une forte volonté de comprendre l’intime et le global, tout en résolvant au moins partiellement le « mystère des origines » de l’auteur.

Le Taureau par les cornes (L’Association)

Le Taureau par les cornes © Morvandiau / L’Association 2020

Une douzaine d’année séparent la première édition de D’Algérie et celle du Taureau par les cornes. Un battement d’ailes à l’échelle de l’humanité, tout un pan de vie à l’échelle d’un homme. Bien des événements souvent inquiétants se sont passés depuis 2007, comme Morvandiau le dessine dans sa postface à D’Algérie. Printemps arabes de 2011 ou attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo en 2015, ils ont marqué les esprits, nous concernent tous et ont encore des répercussions aujourd’hui. Ils n’occultent cependant pas les faits personnels, heureux ou douloureux.

Le dessinateur se concentre, dans Le Taureau par les cornes, sur deux d’entre eux. Ils se sont révélés à lui et à ses proches à quelques mois d’intervalle, en 2005. Il y a d’abord le diagnostic posé par les médecins sur la maladie qui touche sa mère : une démence fronto-temporale précoce, cousine de la maladie d’Alzheimer. Dégénérescente, elle oblige l’entourage de la malade à « faire leur deuil » - expression terne et convenue pour formuler l’inconcevable - de celle qu’ils ont connue et qu’ils aiment encore. Alors qu’elle est physiquement présente, les symptômes de la maladie la transforment au point d’occulter presque celle qu’elle a été. Restent les souvenirs, vifs et chaleureux, impalpables trésors dorénavant couchés sur le papier.

Le Taureau par les cornes © Morvandiau / L’Association 2020

Trois mois plus tard naît prématurément Émile, troisième enfant de Morvandiau et de sa compagne, dont il a respecté le souhait de ne pas apparaître dans le livre. Émile est trisomique. Non détectée lors de la grossesse, cette anomalie génétique si souvent moquée et si mal connue crée chez les parents, forcément, un choc. Mais il faut faire face, pour lui et pour les deux petites filles qui l’ont précédé. Une nouvelle vie débute, ponctuée d’attentes interminables chez les médecins spécialistes et de confrontations aux méandres ubuesques de l’administration.

Une mère qui s’efface, un fils qui ne grandira pas comme les autres. Il faut à l’auteur remettre en cause ses habitudes sans sacrifier ses proches ni ses passions. C’est tout un quotidien à reconstruire et une manière d’être au monde à inventer. Et c’est tout ce que raconte Le Taureau par les cornes. Mais, comme dans D’Algérie, la pudeur et la simplicité sont de mise. Pas de moralisme ni d’envolée lyrique : Morvandiau évoque, avec franchise et tendresse, les difficultés comme les progrès.

L’auteur ne s’efface pas pour autant. Sa voix emplit son livre, honnête et unique, singulière par son approche et universelle par les sentiments qu’elle porte. Ce faisant, il redonne de la vigueur à un genre, l’autobiographie, dont on a pu abuser ces dernières années. Évitant à la fois la fausse modestie et la fanfaronnade, il accorde au « je » suffisamment de force pour impliquer le lecteur, le conduisant du sourire aux larmes, l’obligeant à questionner ses propres réactions, faisant naître une empathie qui n’est pas de façade.

Récit de l’intime, Le Taureau par les cornes - celui qu’il faut prendre pour avancer, pour ne pas se laisser couler, pour se construire malgré les obstacles - marque sa différence par rapport à D’Algérie. L’auteur a davantage d’expérience, cela se sent et cela se voit. La narration est plus sophistiquée, multipliant les bonds dans le temps. Le dessin est plus varié, oscillant entre finesse de la ligne, hachures denses et aplats de noir sobrement disséminés. Les compositions sont plus osées, s’adaptant aux effets recherchés voire mimant ce qui est raconté. Les digressions enfin, sur la bande dessinée, le cinéma ou la ville de Rennes, apportent des respirations et de la densité.

D’Algérie et Le Taureau par les cornes témoignent du profond respect de Morvandiau pour ses proches, de l’amour indéfectible qu’il leur porte. Sous couvert d’autobiographie, c’est à eux qu’il rend hommage. Ainsi, il ne faut pas voir la réalisation de ses livres comme une catharsis, mais plutôt comme un accomplissement. Celui de la recherche d’un équilibre par essence fragile, et donc à constamment réajuster, fondé sur l’acceptation de la vie comme elle est.

Le Taureau par les cornes © Morvandiau / L’Association 2020
Le Taureau par les cornes © Morvandiau / L’Association 2020
Le Taureau par les cornes © Morvandiau / L’Association 2020

(par Frédéric HOJLO)

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Consulter le site de l’auteur.

Visionner le film Algéries intimes de Nathalie Marcault (Vivement lundi !, 2008) à propos de l’ouvrage de Morvandiau & des entretiens avec l’auteur à propos du Taureau par les cornes.

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