Renaud Chavanne - SoBD, le salon de la bande dessinée au cœur de Paris : "Je crois bien que nous sommes les seuls en Europe à faire ce travail"

4 décembre 2019 0 commentaire
  • Alors que l'édition 2019 du SoBD ouvre ses portes dans quelques jours, du 6 au 8 décembre à la Halle des Blancs Manteaux à Paris dans le Marais, ActuaBD a rencontré son commissaire général, le passionné Renaud Chavanne. Cet entretien est l'occasion pour le co-créateur du salon de revenir sur les débuts d'une aventure qui souffle déjà sa neuvième bougie, son organisation et sa différenciation vis-à-vis des autres événements culturels BD.

Pour débuter, serait-il possible de dresser une succincte genèse du SoBD : qui en sont les instigateurs et quelles étaient les motivations initiales ?

Étant auteur de textes sur la bande dessinée (articles et ouvrages), j’ai noté le peu de visibilité dont disposaient ces travaux. Il est assez regrettable de constater que des livres que je mets plusieurs années à écrire ne sont visibles que très partiellement, et dans un laps de temps très court. Ce qui ne laisse pas le temps au public d’en prendre réellement connaissance. J’ai donc conçu le principe d’une librairie spécialisée en ligne permettant l’exposition des titres sur un temps long, y compris après l’épuisement des livres. J’ai tenu cette réflexion dans le courant des années 2000, et je m’en suis ouvert en 2010 à mon ami Pierre-Marie Jamet, co-fondateur des éditions PLG avec Philippe Morin, l’actuel éditeur.

Pierre-Marie tenait à l’époque une galerie dans le Marais, nommée Oblique. Quand je lui ai parlé de la nécessité de montrer ces livres, il m’a proposé de mettre sa galerie à disposition pour un événement consacré à ces ouvrages. Nous avons ainsi créé ensemble la première édition du salon, qui s’appelait alors le SOB, Salon des Ouvrages sur la Bande dessinée.

Nous avions déniché environ 250 titres que nous avions mis sur les tables et que nous vendions. C’était très instructif de noter que les spécialistes de la bande dessinée qui passaient nous rendre visite étaient surpris de la richesse de la littérature disponible. Le manque d’exposition des ouvrages, le fait que leur promotion n’était pas faite, les rendaient invisibles aux yeux mêmes de ceux dont la vocation est de les connaître et de les lire.

Renaud Chavanne - SoBD, le salon de la bande dessinée au cœur de Paris : "Je crois bien que nous sommes les seuls en Europe à faire ce travail"

L’opération ayant été une réussite, nous l’avons réitérée l’an suivant, en 2012. Entretemps, la librairie Stripologie.com était née, suivant donc l’événement dont elle avait été à l’origine. Pour cette seconde édition, nous avons voulu développer la partie culturelle autour des livres. Je ne souhaitais pas que Pierre-Marie et moi soyons les seuls décisionnaires en la matière, ce qui aurait risqué de nous restreindre à nos propres tropismes. Nous avons donc mis en place un comité de pilotage, qui est toujours actif, certains de ses membres ayant toutefois changé avec le temps.

Avec ce comité, le choix a été fait de mettre le salon sous la bannière de deux invités d’honneur, dont un artiste, qui fut en l’occurrence Denis Bajram. Lors de cette seconde édition, nous avons inauguré les Rencontres du SOB, nos tables rondes qui existent toujours, quoique bien plus nombreuses aujourd’hui. Nous y avions convié Jean-Pierre Dionnet, Jean-Claude Mézières, Thierry Smolderen, Matteo Stefanelli et d’autres.

Cette seconde édition a très bien fonctionné, et nous avons pu accéder à la belle salle des Blancs Manteaux pour notre troisième année. C’est sensiblement à cette époque que Pierre-Marie Jamet a préféré se mettre à distance, déjà bien occupé par ses propres activités. Pierre-Marie est toujours très présent sur le SoBD, où il est chargé de l’installation des expositions.

Évidemment, il n’était pas possible d’occuper les 1 000 m2 de la Halle des Blancs Manteaux uniquement avec des livres sur la BD. Nous avons donc ouvert le salon à la bande dessinée elle-même, qui est bien entendu le socle que nous aimons et que nous souhaitons promouvoir. Ce projet de créer un événement autour de la bande dessinée était d’ailleurs bien présent dès 2011 : il faut savoir qu’au moment où nous avons créé le SoBD, et où nous nous sommes portés aux Blancs Manteaux, il n’existait pas vraiment d’autres événements consacrés à la bande dessinée à Paris. À l’exception du Salon de la BD de collection, qui se tenait depuis longtemps à la Mairie du XIIIe et auquel nous avons proposé un rapprochement qui n’a malheureusement pas pu se faire. Ce fut toutefois l’occasion d’une chouette camaraderie avec l’un des organisateurs de cet événement, qui nous a accompagnés pendant plusieurs années.

Selon vous, en quoi ce projet culturel se démarque-t-il des nombreux autres événements français dédiés à la bande dessinée ?

Depuis bientôt dix ans, nous avons mis au cœur de notre programmation les ouvrages sur la bande dessinée, c’est-à-dire les études et les discours sur le 9e art. Ce n’est pas une position d’expert enfermé dans sa tour d’argent. Il me semble que c’est bien plutôt la position de nombreux jeunes lecteurs qui, avec le temps, conservant leur amitié initiale pour la bande dessinée, cherchent naturellement à la connaître mieux. En persistant dans la lecture, bien entendu, mais aussi en tâchant d’en savoir plus sur les artistes, les œuvres, l’histoire de la discipline, la manière de faire, etc. En développant une expertise en quelque sorte.

Nous prêtons attention aux ouvrages, quelle que soit leur provenance : les études d’amateurs, les mémoires universitaires, les réflexions des artistes eux-mêmes, les écrits émanant de professionnels de l’édition, les recensions commentées opérées à l’occasion d’expositions, ou par les musées, etc.

Sur le SoBD, le dispositif concernant les études sur la BD s’articule aujourd’hui en plusieurs volets : l’exposition des livres sur la bande dessinée, un cycle de tables rondes (les rencontres du SOB, avec la Revue de littérature, le Commentaire de planche, etc., un invité d’honneur connu pour son travail sur la bande dessinée : cette année, c’est l’artiste-éditeur Jean-Christophe Menu qui viendra parler du travail de sa consœur Dominique Goblet, une remise de prix en partenariat avec la revue Papiers Nickelés.

Remise du prix Papiers Nickelés 2018 au traducteur Marc Voline pour l’ouvrage "Krazy Kat - George Herriman - Une vie en noir et blanc" par Michael Tisserand
© Uz

Il me semble que ceci nous distingue. J’aimerais qu’on me détrompe, mais je crois bien que nous sommes les seuls en Europe à faire ce travail, et peut-être au-delà également.

Côté bande dessinée, je revendique aussi l’éclectisme. Il est vrai que le SoBD accueille aujourd’hui surtout des éditeurs indépendants, ainsi que des collectifs d’auteurs ou des artistes auto-édités. Il est assurément vrai que cela provient de notre attrait pour cette production très vivace depuis les années quatre-vingt-dix. Mais ce point n’est pas exclusif et notre proposition s’est également adressée aux grandes maisons, avec un très beau projet parisien qui malheureusement n’a pas retenu leur attention. Je le regrette, car l’occasion était unique. Mais une autre se présentera peut-être.

Nous ne sommes nullement fermés à l’accueil d’éditeurs plus installés, de comic books ou de mangas (nous avons le grand plaisir d’en accueillir certains par le passé), dans la mesure où la présence des différentes maisons se fait de manière respectueuse, sans que les plus importantes n’empêchent les autres d’exister. Nous considérons que le mélange des genres est une chose qu’il ne faut pas craindre, bien au contraire. C’est peut-être plus compliqué de se faire comprendre quand on pratique le métissage, mais ne soyons pas bornés : nous développons un événement culturel en direction des amoureux de la bande dessinée, estimant que ceux-ci veulent mieux la connaître. C’est donc que nous sommes absolument convaincus de leur intelligence, et de leur capacité à accepter la diversité des productions. C’est tout de même un facteur décisif dans une démarche artistique, non ?

Nous comprenons que vous êtes l’ambassadeur d’une ligne éditoriale marquée. Vous vous attachez notamment à mettre en avant un 9e art "périphérique", ne se rattachant pas aux trois grands centres que sont la bande dessinée franco-belge, le comics américain et le manga japonais. D’où provient ce goût pour l’exploration graphique ?

Et bien, de mes lectures. Et de mes étonnements.

© Éditions Hermann

Il faut se remettre dans le contexte de la fin des années 1990, charnière déterminante dans l’Histoire moderne de la bande dessinée, en tout cas dans nos contrées. C’est la période où commence à se cristalliser une certaine Histoire de la bande dessinée européenne. Thierry Groensteen et Benoît Peeters mettent en avant la figure de Töpffer, qui était largement ignorée auparavant. On pouvait savoir, mais on ne mesurait pas l’importance. Donc ces deux auteurs belges nous parlent d’un Suisse fondateur. De ce milieu du XIXe siècle, une Histoire commence à se structurer.

Sensiblement au même moment, alors que nous commencions à percevoir ce qui est derrière nous, nous découvrons le manga, c’est-à-dire ce qui est à côté de nous. Il faut que les jeunes générations s’imaginent cela : nous avons alors découvert un continent, plus vaste que le nôtre, alors que nous n’en soupçonnions pas l’existence. Nous savions qu’il y avait de la BD en Europe (Belgique, Italie, Espagne, Angleterre, Suisse), aux États-Unis, en Amérique du Sud (surtout en Argentine), et c’était à peu près tout.

Pour ma part, ces deux découvertes, historiques et géographiques, ont provoqué un étonnement (comment pouvions-nous ne pas savoir ?) et un questionnement : si nous étions aveugles à tel point qu’il ne nous soit pas possible de voir des choses aussi considérables, n’est-il pas probable que d’autres évidences nous échappent encore ?

Et de fait, en creusant un peu ici et là, on découvre vite que la bande dessinée existe un peu partout, souvent depuis longtemps, souvent avec des artistes talentueux et de belles réalisations. Ceux-là peuvent être heureux de venir montrer leur travail, et d’échanger avec un public qui n’a pas l’habitude de les voir. Nous avons donc pris le parti d’accueillir chaque année une production étrangère pour la faire venir à Paris et la présenter au public français.

Après Taïwan, les Irlandais et Britanniques, les Canadiens, les Suédois ou encore les Suisses, cette année place à la Pologne ! Une nouvelle fois, vous et votre équipe allez permettre aux visiteurs de découvrir un pan méconnu du 9e art mondial. Comment sélectionnez-vous les pays invités chaque année ? Et une fois la sélection faites, comment élaborez-vous votre programmation ?

Je crois que la plupart des pays sur cette planète pourraient venir présenter sur le SoBD leur bande dessinée, son histoire, ses artistes, ses œuvres. On découvrirait, comme ce sera le cas avec la Pologne, des points communs et des divergences avec notre bande dessinée et tout ceci nous émerveillerait et nous instruirait. Comme je le disais plus avant, je crois que nous commençons seulement à percevoir l’ampleur de ce phénomène artistique qu’est la bande dessinée. De nombreux territoires dessinés nous sont encore inconnus, et nous espérons contribuer à ouvrir le champ.

Le choix d’un pays est un long travail qui nécessite de construire, tant que faire se peut, une ébauche de réseau relationnel avec le pays invité, de manière à identifier les artistes, les livres, mais aussi les spécialistes locaux qui pourront venir parler de la bande dessinée de leur pays. Et puis il faut établir des relations avec des institutions susceptibles de soutenir le projet, car tout ceci nécessite une infrastructure.

Nous avons des envies, qui sont les moteurs initiaux, et puis les choses se font à leur rythme, en fonction de l’accueil qui nous est réservé. Ce qui est délicat, c’est d’admettre notre ignorance : nous invitons des pays pour faire découvrir leur bande dessinée au public parisien, français, mais nous devons bien reconnaître que nous la découvrons également. En conséquence, le mieux consiste à pouvoir nous appuyer sur des experts locaux susceptibles de nous guider dans le projet. Généralement, c’est avec eux et avec notre comité de pilotage que nous élaborons le dispositif éditorial, sachant que nous avons tout de même une idée de la méthode.

Les artistes canadiens Joe Matt et les frères Seth et Chester Brown au SoBD 2018 (de g. à d.)
© Susy Lagrange

Par exemple, pour le Canada, la perspective de présenter des artistes francophones et anglophones dans le même temps était importante pour nous. De même, l’idée de rassembler le trio d’autobiographes composé de Chester Brown, Seth et Joe Matt était éminemment attrayante.

Quant à notre édition 2019, la très belle exposition installée au Musée National de Cracovie, présentant une superbe rétrospective de la bande dessinée polonaise depuis plus d’un siècle, s’appuyant sur la collection de M. Wojciech Jama, fut un déclencheur évident. La perspective de déplacer une partie de cette exposition à Paris pour offrir aux Parisiens de la voir, de novembre jusqu’au 8 décembre, a joué un rôle important dans la mise en route du projet. De même, la lecture des travaux de M. Adam Rusek, qui a fait un formidable travail de défrichage de l’histoire de la BD en Pologne, a été une impulsion décisive.

Affiche de l’exposition "Comics Now : 100 ans et plus d’histoire de la BD en Pologne"

Nous invitons donc les amateurs de bande dessinée à venir voir le superbe travail des artistes qui seront là : Tadeusz Baranowski est un immense dessinateur humoristique, dont les compositions peuvent rivaliser avec celle d’un Fred par exemple. Ses couleurs sont à tomber par terre. Berenika Kołomycka est une autrice de la génération suivante, dont les couleurs sont aussi remarquables : elle est capable d’une chromatie dure, tranchée, mais aussi d’imbrications, de nuances. Przemysław “Trust” Truściński et Krzysztof Gawronkiewicz sont des virtuoses du dessin, avec un spectre d’expression graphique d’une largeur impressionnante.

Enfin, la scénariste Marzena Sowa est un trait d’union entre la France et la Pologne. La lecture des livres qu’elle conçoit avec les dessinateurs offre une belle vision de ce que fut la Pologne des années 1980 et de la décennie suivante. Une période qu’il convient de rappeler à nos mémoires, tant le souvenir semble s’en être effacé, chez nous en tout cas. La vie qu’on menait à cette époque toute proche peut sembler invraisemblable à de jeunes lecteurs d’aujourd’hui, quand bien même le grand mérite de Sowa est de ne pas la décrire comme une période de tristesse et de malheur, ce qu’elle ne fut certainement pas. Toutefois, la disparition des frontières et l’extinction des totalitarismes en Europe, remise en cause par les nationalismes d’aujourd’hui, est un bienfait qu’on ne perçoit plus à sa juste valeur. C’est un travail salutaire que de le dire aux jeunes générations.

Planches de Tadeusz Baranowski photographiées durant la préparation du SoBD 2019
© Renaud Chavanne

Lorsque l’on travaille chaque année avec des secteurs éditoriaux étrangers, imbriqués dans des contextes économiques particuliers, l’organisation doit sensiblement différer d’un festival « classique ». Rencontrez-vous des difficultés, notamment dans la sélection et l’acheminement des planches ?

Comme je l’ai dit, je ne suis pas un spécialiste de la bande dessinée polonaise. Je suis un ignorant mû par la curiosité. Concernant la sélection des planches et des œuvres exposées, nous avons pris le parti de faire le déplacement pour rencontrer les artistes et de choisir avec eux les travaux que nous souhaitons montrer. Il est vrai que l’acheminement des œuvres peut être compliqué, comme ce fut notamment le cas avec la Suisse. Il faut faire preuve d’intelligence et de débrouillardise.

Pour la Pologne, nous avons sollicité les artistes que nous souhaitions exposer, en nous associant avec la Galerie BWA de Jelenia Gora, qui fait depuis des années un travail de fond pour la promotion de la bande dessinée en Pologne. Luiza Laskowska, la directrice de cet établissement, et Piotr Machłajewski, curateur spécialisé dans la bande dessinée, ont appuyé le projet depuis le début, et ce soutien a été déterminant. Beaucoup d’autres sont également à remercier : l’Institut Polonais de Paris, la Société Historique et Littéraire Polonaise, l’Institut Adam Mickiewicz ou encore la fondation suisse Jan Michalski.

Extrait de "The Night a monster" - Scénario : Marzena Sowa - Dessin : Berenika Kolomicka
© Renaud Chavanne
Planches de Berenika Kolomicka
© Renaud Chavanne

Mais le SoBD ne met pas uniquement l’accent sur la bande dessinée étrangère, il est considéré comme l’un des hauts lieux d’érudition du 9e art. Ne craignez-vous pas de vous mettre à dos un public moins expert ?

Je crois que pour la plupart d’entre nous, la lecture bande dessinée est une activité culturelle et une découverte artistique qui remonte à l’enfance. Les choses changeront peut-être, mais en ce qui me concerne je ne l’espère pas. En tout cas, le spectacle d’enfants lisant des mangas me réjouit toujours.

L’un des enjeux consiste à maintenir l’intérêt pour la lecture de la bande dessinée. Car on ne peut pas ne lire toujours que des shōnen. Au bout d’un moment, ça lasse. Il faut donc que d’autres types d’ouvrages puissent venir compléter et enrichir les lectures initiales. En ce qui me concerne, j’ai une idée à peu près précise de certains livres qui m’ont accompagné, entretenant le plaisir et l’attrait de la lecture de BD à mesure que je grandissais. Ce sont des titres comme La Rubrique-à-brac (Gotilb), La Ballade de la mer salée (Hugo Pratt) ou Le Cheval blême (David B.) qui ont su progressivement renouveler mon intérêt pour la bande dessinée.

Parmi les lectures qui contribuent à entretenir l’intérêt pour une discipline artistique, il faut compter les livres qui permettent de mieux la comprendre. Si l’on me permet à nouveau d’évoquer mon parcours personnel, j’évoquerais le souvenir très net de la lecture du livre de Frédéric Soumois, Le Dossier Tintin, publié à la fin des années quatre-vingt. C’est sa lecture qui m’a ouvert les yeux sur les modalités de la production des albums de Tintin. En réalisant que ces livres avaient été faits et refaits à plusieurs reprises, j’ai pris conscience qu’ils ne se résument pas au récit qu’ils déroulent. Il y a un récit du récit, un méta récit donc. Jeune adulte, j’ai ainsi perçu qu’il était possible d’avoir une autre approche des livres d’Hergé. On pouvait les lire non pas seulement pour les péripéties des personnages, mais aussi pour leurs propres péripéties. C’est littéralement une autre dimension qui s’est ouverte à mes yeux. Toute l’œuvre d’Hergé était accessible depuis un autre point de vue, tout aussi passionnant que le premier. Ce fut une heureuse découverte, car mes nombreuses relectures des Aventures de Tintin auraient probablement fini par en épuiser l’intérêt.

Dossier Tintin par Frédéric Soumois
© Jacques Antoine, 1987

De même, j’ai toujours été friand des commentaires que font les auteurs éclairés des livres qu’ils ont lus et qui les ont touchés. Quand un propos intelligent est porté sur un livre, cela peut donner envie d’aller l’ouvrir. De la sorte, on peut découvrir des titres qu’on n’aurait pas lu spontanément, ne serait-ce que parce qu’il peut être difficile de les dénicher. L’élargissement du corpus des lectures profite de recommandations tierces.

Ce que j’essaye de dire, c’est que l’érudition des experts peut précisément se mettre au service de lecteurs moins avertis pour les inciter à aller de l’avant. Ce que nous essayons de faire sur le SoBD, c’est un peu cela : nous offrons des propositions de lectures, nous incitons à voir ailleurs, nous stimulons l’intérêt et la curiosité. Je rappelle que la quasi-totalité de l’événement est gratuit, libre d’accès et, je le souhaite, accueillant et bienveillant. L’érudition, telle que nous l’entendons, doit être gaie et joyeuse, certainement pas pédante et arrogante. Chacun prend ce qui lui convient, et cela nous suffit.

En définitive, le succès constant du salon, qui accueille un public nombreux même dans les moments les plus improbables (l’an passé, Paris était ville morte au moment du SoBD, mais les allées du salon n’étaient vraiment pas désertées), me laisse penser que notre proposition est accueillie favorablement.

Toute cette organisation a bien évidemment un coût. Comment parvenez-vous à pérenniser le salon tout en maintenant vos exigences qualitatives, ainsi que la gratuité pour les visiteurs ?

Ha ha ! Je devine un intérêt opérationnel, et peut-être même économique derrière cette question.

Nous y parvenons d’abord grâce à la générosité et à l’abnégation de l’équipe de bénévoles, dont je fais partie. Ceci vaut tout autant pour les artistes, auteurs et autrices, qui participent à l’événement, à commencer par les membres du comité de pilotage. Dès que nous l’avons pu, nous les avons rémunérés. Mais cela n’a pas toujours été le cas.

Renaud Chavanne en pleine préparation du SoBD 2015

Nous comptons aussi sur la fidélité et la bienveillance des maisons d’édition et des auteurs auto-édités qui sont présents sur le salon, depuis le début pour certains. C’est un point fondamental, car nous avons traversé des moments douloureux (en 2015, nous avons ouvert quinze jours après les attentats), d’autres encore inquiétants (l’édition 2018 s’est tenue une semaine après les scènes de guérillas urbaines de la première manifestation parisienne des gilets jaunes), qui auraient pu les dissuader de participer au salon. Je précise que les exposants payent leur stand sur le SoBD, ce qui pourrait provoquer des renoncements quand la situation est incertaine. Cette fidélité est la marque que l’événement est important pour ces maisons, qu’elles y trouvent leur compte.

Et de fait, la contribution financière des exposants a été le socle sur lequel l’événement s’est créé et la preuve de sa pertinence. Mais avec le temps qui a confirmé la qualité et la raison d’être du SoBD, nous avons pu compter avec de nombreux autres soutiens, venant de la ville, de la région, du Ministère de Culture, de l’Éducation nationale, mais aussi des sociétés d’auteurs (Sofia, Saif, Adagp, Scam). Comme je l’ai évoqué, les institutions étrangères nous ont aussi accordé leur confiance : en Pologne, pas moins de cinq apportent leur concours. Seul le CNL nous refuse obstinément son soutien. Normalement, on ne dit pas ce genre de chose, mais le comportement de cette institution est inqualifiable, en tout cas en ce qui nous concerne, et cela mérite d’être mentionné.

Les soutiens qui nous sont apportés nous permettent de développer l’événement et d’investir dans le matériel nécessaire. Mais ils nous ont également permis d’engager la rémunération des artistes présents sur le salon. L’an passé, nous avons consacré 17 % de notre budget global à la rémunération des auteurs, proportion qui monte même à près de 25 % si nous faisons abstraction de la valorisation des apports en nature. La totalité de l’aide versée par les sociétés d’auteurs en 2017 et en 2018 a été reversée aux auteurs, sans que l’organisation ne perçoive un seul centime pour la gestion de cette rémunération, qui n’est pourtant pas négligeable.

Je pense que la situation sera du même ordre cette année, et peut-être même plus avantageuse encore pour les artistes, puisque nous venons de mettre en place un système de rémunération des auteurs en signature. Ce mécanisme fonctionne en partenariat avec les éditeurs qui accueillent les auteurs sur leur stand, sur le principe du volontariat. Je souligne que de nombreux éditeurs ont accepté notre proposition avec enthousiasme, ce que nous n’avions pas anticipé lorsque nous leur avons fait cette proposition. Ainsi, cette année, plusieurs dizaines d’auteurs et d’autrices seront ainsi rémunérés pour leur temps passé en dédicace.

Communiqué de presse annonçant la rémunération des auteurs

[Paris – novembre 2019] Le SoBD, salon de la bande dessinée au cœur de Paris, ouvrira ses portes les 6, 7 et 8 décembre prochain. À cette occasion, un système de rémunération des auteurs en dédicace est mis en place. Il profitera, dès cette édition 2019 du SoBD, à une cinquantaine d’auteurs qui signeront sur les tables d’une douzaine d’éditeurs.

« Les auteurs font assurément venir du public sur les salons et festivals, explique Renaud Chavanne, et ils font aussi indéniablement vendre des livres. Il nous semblait donc légitime de nous pencher sur une rémunération, d’autant que leur situation économique n’est pas facile depuis déjà quelques temps. »

Si le constat est aujourd’hui largement partagé, aucune solution ne semblait se dessiner, la problématique prenant la forme d’un serpent de mer. « Nous avons cherché à nous rapprocher des fédérations d’auteurs ou d’éditeurs, afin de trouver une solution, mais sans trouver d’interlocuteurs. Nous avons donc pris le taureau par les cornes et proposé directement aux éditeurs présents sur le SoBD une solution raisonnable et opérationnelle. Et l’accueil a été très positif et enthousiaste. »

Le principe de rémunération mis en place repose sur la participation de plusieurs acteurs, fondée sur le principe du volontariat : le SoBD prend en charge une partie de la rémunération de l’auteur, à la condition que l’éditeur en assume une autre partie, égale.

Le montant de la part apportée par chacune des parties est de 30 €, soit un total de 60 €, ceci pour une séance de signature de 2 à 3 heures. Le niveau de rémunération de l’auteur est donc d’environ deux fois le SMIC.

« Nous espérons que ce montant pourra être abondé d’une troisième partie, de 30 € également, qui pourrait être pris en charge par le CNL, par les sociétés d’auteurs ou par tout autre institution concernée, poursuit Renaud Chavanne. Nous avons pris des contacts, notamment avec le CNL, mais qui sont restés sans écho à ce jour. Pourtant, notre solution à de nombreux mérites. Elle est raisonnable, chaque partie apportant un montant qui est supportable, et responsabilisante puisque sont sollicitées les entités qui profitent de la présence de l’auteur. » En cas de participation d’une institution au mécanisme de rémunération, celle-ci atteindrait 90 € pour une séance de signature.

Ce système peut aisément être répliqué sur les très nombreux événements de bande dessinée qui participent à la vivacité du milieu de la bande dessinée en France. « Un petit festival qui accueille 10 ou 20 auteurs pourra trouver 300 ou 600 € pour les rémunérer, dans la mesure où les éditeurs participent à la démarche. Certes l’équation n’est pas aisée, et c’est une charge de plus, y compris pour nous-même sur le SoBD. Mais elle est légitime, supportable et a une justification économique, puisque les signatures soutiennent les ventes, la notoriété des livres et la fréquentation des événements. »

Le principe du volontariat reste toutefois nécessaire, sachant que certains éditeurs disposent déjà de méthodes alternatives de rémunération des auteurs, notamment via des droits d’auteurs supérieurs versés sur les volumes vendus lors des signatures.

Rappelons qu’en 2018, le SoBD a consacré 17% de son budget global à la rémunération et au défraie- ment des auteurs et artistes présents sur l’événement. Un ratio qui s’élève même à 23,4% hors valorisa- tion des contributions en nature.

Une concertation avec les éditeurs sera menée pendant le SoBD, afin d’évaluer le dispositif, et une en- quête sera effectuée auprès des auteurs afin de compléter cette évaluation.

Le budget global du SoBD est de l’ordre de 125 000 à 150 000 €. En une dizaine d’années, nous avons multiplié ce budget par un facteur vingt environ, ce qui nous a permis d’augmenter proportionnellement la proposition globale du salon. Ce budget est toutefois loin d’être considérable, si on le compare à celui des grands événements français consacrés à la bande dessinée. C’est la preuve que l’on peut proposer un large programme culturel en accès gratuit, rémunérer les artistes et ceci sans dépenser des mille et des cents.

Pour avoir une idée de l’implantation du SoBD dans le paysage des événements culturels français dédiés à la BD, pourriez-vous nous communiquer le nombre de visiteurs de la première édition ? De la dernière ? Ainsi que vos espérances pour celle à venir ? (En dépit de la grève des transports…)

Le salon étant presque entièrement gratuit (à l’exception des Master Class), il n’est pas facile d’avoir une idée précise du nombre des visiteurs : nous ne disposons pas de billetterie. Nous avons donc mis en place un système électronique de comptabilisation des passages, qui fonctionne avec une certaine approximation. (quand un groupe de personnes entre simultanément, le système ne compte qu’un passage).

Ces précautions dites, le comptage nous a permis d’évaluer à environ 20 000 le nombre des visiteurs en 2016. Les années suivantes, en raison des divers événements qui nous ont affecté et que j’ai déjà évoqués, ce nombre a décru de l’ordre de 20 %, peut-être un peu plus, soit donc environ 15 000. Je pense que ces chiffres prouvent l’implantation du SoBD, et par conséquent son utilité aux yeux du public et des exposants. Aussi ne suis-je pas inquiet pour les répercussions de la grève annoncée. Certes, nous nous en serions bien passé, car cela nous complique les choses, mais au vu de l’histoire du salon, je pense que nous aurons à nouveau une belle édition.

Planche de Przemyslaw "Trust" Trucsinki
© Renaud Chavanne
Planche de Przemyslaw "Trust" Trucsinki
© Renaud Chavanne

Si vous deviez dégager un point fort du salon à venir, quel serait-il ?

Je serais bien ennuyé, car j’en vois plusieurs parmi lesquels il m’est difficile de choisir.

Nos deux invités d’honneur, bien entendu, et l’exposition que nous allons consacrer à Dominique Goblet. Elle fait partie de ces artistes dont le travail profite vraiment d’une exposition des originaux. Le travail du trait, de la matière et de la couleur n’est jamais parfaitement restitué par les reproductions imprimées, quand bien même les éditeurs de Dominique prêtent beaucoup d’attention à cette question.

L’exposition Comics Now, 100 ans et plus de bande dessinée en Pologne présente une centaine de pièces couvrant plus d’un siècle : on n’est pas près de les revoir, car elles viennent d’une collection privée. Je suis très heureux que nous ayons pu la porter ici.

Nous accueillerons cette année une dizaine d’invités polonais. Il y aura là des sommités, comme MM. Tadeusz Baranowski et Adam Rusek, dont la présence est une grande chance.

Pour terminer, parmi nos rencontres, j’attirerais l’attention sur la table ronde qui portera sur l’Histoire de la bande dessinée francophone, posant la question de sa remise en cause. Elle fait suite à un article de Dominique Petitfaux paru dans la revue d’étude Bananas. Il me semble que ce sera un moment notable de notre édition 2019.

Il est probablement trop tôt pour en parler, mais nous fêterons l’année prochaine les dix ans du salon SoBD. Une édition "spéciale" est-elle en préparation ?

Elle est en préparation, mais il est effectivement un peu tôt pour en parler. Surtout à l’orée de la 9e !

Propos recueillis par Thomas Figuères

(par Thomas FIGUERES)

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