"Sexties" : La révolution sexuelle de la bande dessinée, selon Cuvelier, Crepax, Forest et Peellaert

27 septembre 2009 3 commentaires
  • Bozar, cinq lettres qui résonnent aux oreilles des amateurs d’art contemporain en Belgique. C’est également la signature du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles qui accueille la dernière grande exposition de L’Année de la bande dessinée dans la capitale belge. Le mot-valise {Sexties} annonce la couleur érotique de l'évènement.

Durant les années 1960, quatre audacieux créateurs, s’inspirant de diverses disciplines artistiques et du bouillonnement révolutionnaire d’alors, ont fait entrer la bande dessinée dans l’âge adulte. C’est pendant cette décennie intense que naissent ces œuvres fortes de Guy Peellaert, Paul Cuvelier, Guido Crepax et Jean-Claude Forest. L’exposition Sexties, qui s’est ouverte ce week-end à Bruxelles, rend hommage à ces quatre piliers du 9ème art.

"Sexties" : La révolution sexuelle de la bande dessinée, selon Cuvelier, Crepax, Forest et Peellaert
Pierre Sterckx, le commissaire de l’exposition

Au début de la décennie, la bande dessinée n’existe que dans son acceptation d’art mineur et familial. Les bandes érotiques (ou pornographiques) se vendent sous le manteau,ou sont soumises à une censure féroce. Mais la révolution est en marche. Dans le cinéma, la musique, la chanson, les arts plastiques,… les barrières vont tomber. Dans ce contexte de mutation de la société occidentale, la bande dessinée devient sexuée.

Sous la houlette de Pierre Sterckx, commissaire de l’exposition, l’œuvre érotique des quatre artistes représentatifs de ce mouvement qui a révolutionné l’appréhension de la bande dessinée, est disposée dans une mise en scène soignée, mettant en valeur les spécificités de chacun. « Grâce à cette barrière abattue, le neuvième art sort de son ghetto, pour entamer sa phase adulte, via une sexualité d’étonnement ! », nous explique-t-il. Écrivain et critique d’art réputé, Sterckx a composé l’exposition avec l’idée que le dessin est un retardement de la satisfaction, un détour vers l’objet de la pulsion. Crepax, Cuvelier, Forest et Peellaert montrent ainsi quatre manières différentes d’évoquer le désir.

Un écran géant projette des images de Forest
et fait écho à la taille gigantesque de ses originaux

C’est Forest qui ouvre l’exposition. La taille gigantesque de ses strips interpelle le visiteur. Dès les premiers mètres, on peut entendre un soundtrack sixties reprenant des morceaux de Serge Gainsbourg, Bob Dylan, des Doors, des Beatles, de Françoise Hardy, des Stones ou du Creedence Clearwater Revival. Le ton est donné, on se laisse glisser vers les années soixante.

Pour le film de Vadim, Forest réalisa des croquis étonnants qui annoncent ceux de Bilal

Extrêmement bien réédité par L’Association, Forest est celui des quatre dont on peut le plus facilement relire l’œuvre actuellement. Ce qui n’enlève rien au plaisir de contempler son trait souple, ses déliés sexy et ses dialogues poétiques.

On retrouve aux cimaises de l’exposition des planches de Barbarella, que Roger Vadim avait immortalisée au cinéma en 1968 sous les traits de Jane Fonda, ainsi que des originaux d’Hypocrite, autre héroïne sensuelle du même auteur. C’est un régal de science-fiction érotique, où les robots deviennent des sex machines, au cœur d’utopies angoissantes, monstrueuses et mécaniques. Étonnamment, un croquis de décor du dessinateur préfigure de façon surprenante le futur style de Bilal.

Ensuite, on pénètre dans l’espace consacré à Guy Peellaert.

L’espace pop de Guy Peellaert
On y trouve la moto de Pravda la Survireuse

Peellaert est le plus pop de la bande. Sa réputation d’illustrateur n’est plus à faire : on lui doit notamment la pochette de Diamond Dogs de David Bowie, l’affiche de Taxi Driver de Martin Scorsese,… Son parcours en bande dessinée (deux albums) fut aussi furtif que les motos qu’il se plaisait à dessiner dans Pravda la survireuse. À son sujet, le commissaire de l’exposition ose une comparaison musicale : son tracé effilé, strident et fluorescent serait une réponse en dessin aux riffs de guitare de Jimi Hendrix.

Pour suivre, la pièce consacrée à Paul Cuvelier.

Epoxy, le premier scénario de Jean Van Hamme dessiné par Cuvelier

Le plus classique des quatre est aussi un maître des nus académiques. Après avoir déjà intégré la nudité de ses jeunes héros dans la dernière aventure de Corentin, un jeune scénariste nommé Jean Van Hamme lui écrit en 1967 un récit érotique situé entre science-fiction et l’antiquité : ce sera Epoxy, publié par Éric Losfeld, éditeur et trait d’union peut-être un peu oublié entre ces quatre auteurs.

Agrémentée de plâtres, copies de statues antiques, la composition de la pièce rend bien compte des deux passions de Cuvelier : la bande dessinée, qu’il considérait malgré tout comme mineure, et par dessus tout, les croquis de nus d’après modèle pour la peinture à laquelle il se croyait destiné. « Cuvelier était un biface qui entama une régression positive, pour se retourner vers la jouissance de l’enfance sans aucune culpabilité », commente Pierre Sterckx. « Selon moi, ses travaux sont de la qualité d’un Ingres ou de Raphaël ! ».

Enfin, c’est dans une enfilade sombre que l’on peut admirer les multiples postures de Valentina, Anita, Bianca, et les autres créatures de Guido Crepax.

Que cela soit dans les positions torturées qu’il fit prendre à ses héroïnes ou dans ses compositions marines plus posées, le maître italien a sacralisé un genre inimitable, mais qu’il ne faut pas prendre pour du sadomasochisme : « En incarnant une partie de souffrance, Crépax sépare le désir du plaisir ! », continue l’éloquent commissaire de l’exposition. « Il ne faut pas croire que ces auteurs soient pornographiques. Que du contraire, cette propension à l’érotisme est un retardement de la satisfaction et, pour Crépax, ce retard de la pulsion passe par ces machines de tortures. »

Dans l'espace Crepax, une lumière fine et un commentaire off en italien le rendent envoûtant.C’est sûrement dans cette dernière salle que le travail du scénographe est le plus abouti. Des dessins en négatif soulignent le trait singulier de Crépax, des petites loges à l’écart donnent un sentiment de confidentialité lorsqu’on se plonge dans les dessins osés de ces filles s’abandonnant à des plaisirs consommés. Rejetant finalement les bas de soie et les machines dantesques, c’est en jouant avec le sable et le reflet de l’eau qu’on sort plus paisiblement de cette exposition. Mais la finesse de l’encrage de Crépax demeure aussi obnubilante qu’irréaliste : dans ce noir et blanc où l’on peine parfois à trouver le dessus du dessous, on peut admirer ces innovations du découpage qui ont fait avancer à pas de géant la narration graphique du neuvième art. Une pratique qui n’a pas laissée un Hugo Pratt indifférent, par exemple.

Si l’exposition n’est pas immense, on comprend fort bien l’implication fondamentale de ces quatre artistes dans le passage à l’âge adulte de cette bande dessinée, qu’on ne croyait réservée qu’aux enfants. Les ‘grands’ constituant aujourd’hui la majeure partie de son lectorat, on le doit sans doute à ces précurseurs qui ont incarné à leur manière leur époque, que l’on qualifia de révolutionnaire : les Sexties.

L’espace de Guido Crepax
Une lumière fine et un commentaire off en italien le rendent envoûtant.

(par Charles-Louis Detournay)

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos : © M. Di Salvia / C.L. Detournay sauf mention contraire.

Sexties : Crepax, Cuvelier, Forest, Peellaert

Du 25 septembre 2009 au 3 janvier 2010

Bozar - 23 Rue Ravenstein - 1000 Bruxelles

Tarif : 5€ (1 € pour les moins de 26 ans)

Horaires : du mardi au dimanche : 10 h à 18h – le jeudi : de 10h à 21h
fermé le lundi, le 25 décembre 2009 et le 1er janvier 2010

Un catalogue édité à cette occasion est en vente sur place.

 
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