Siné l’effronté

27 octobre 2009 2 commentaires
  • En publiant le recueil de ses frasques, « 60 ans de dessins » (Éditions Hoëbeke), Siné rappelle à quel point son parcours a marqué le monde du dessin humoristique entre les deux siècles. Le « viré de Charlie Hebdo » a laissé la trace singulière d’un anar au-dessus des convenances, en dépit de ses contradictions.

La rencontre a lieu à Saint-Germain-des-prés. Après que son éditeur Lionel Hoëbeke, en publicitaire averti, ait dressé un panégyrique de son auteur, on demande à Siné si son éditeur et lui se connaissaient avant de faire ce livre : « On s’était croisés plusieurs fois, mais ce n’est pas un copain encore ». Tout Siné est là, dans cette forme de vacherie qui fait la différence entre la relation d’affaires et son cercle d’amis. Pourtant, voilà un éditeur qui met les petits plats dans les grands, qui lui fait un très beau livre, avec une préface de Guy Bedos et des textes de François Forcadell et Stéphane Mazurier. Cela n’empêche pas notre dessinateur de se méfier, de demander à voir, de rester dans une relative opposition.

Siné l'effronté
En 1957, les Chats le rendent célèbre.
Ed. Hoëbeke

C’est à un « copain » justement qu’il avait donné la clé de son atelier, se reposant sur lui pour faire les choix : « Moi, j’allais au journal et lui allait bosser chez moi, à éplucher tous mes trucs. Je ne savais même plus trop où je les avais classés. C’est un gros boulot, pour lui enfin ! Je suis content du résultat ».

Siné est né à Belleville le 31 décembre 1928, même s’il a vécu toute son enfance au pied des Buttes-Chaumont, un quartier qui lui évoque la Paris de Doisneau, les films de Marcel Carné : « On était au cinéma, mais on le savait pas », plaisante-t-il aujourd’hui. Son géniteur, Laurent Versy est un ferronier d’art condamné plusieurs années aux travaux forcés, ce qui détermine l’engagement politique du futur dessinateur.

Du côté des exploités...
Ed. Hoebeke

Ses premiers dessins publiés datent de 1952 (dans France-Dimanche) mais auparavant, en sortant de l’école d’art Estienne où il a étudié le graphisme, le zazou, amateur de Jazz, pousse la beuglante dans les cabarets puis, après un service militaire passé au trou, fait de la retouche-photo pour des revues pornographiques. Les premiers travaux de Siné sont ceux d’un censeur cachant les parties que la censure ne saurait voir !

Mais si Siné rêve de dessins d’humour, comme ceux de L’Assiette au beurre, il doit cependant s’orienter vers la publicité, plus rémunératrice. En 1953, la RATP lui confie une campagne qui le met en selle. C’est la première d’une longue série pour La Loterie nationale, pour Perrier... Il multiplie les affiches. Il faut dire que son dessin est dans l’air du temps, son trait est celui d’un Savignac incisif, et le graphisme, en ce temps-là, est encore le nerf de la réclame.

Le Chat-rivari de l’Enragé

En 1957, il publie son premier livre sur les Chats, Portée de chats, chez Jean-Jacques Pauvert, l’éditeur de la revue Bizarre où il rencontre des gens comme Topor ou Wolinski. Ses chats embarqués dans des calembours-valises rencontrent un énorme succès : «  Les chats m’ont aidé à vendre mes dessins qui étaient invendables au début, constate-t-il, Il faut dire que mes sujets choquaient déjà un peu : Je tapais sur l’armée, la religion, la justice, les aveugles, les paralytiques, tout ce qui était tabou, sacré… Et puis j’avais un trait qui n’était pas encore à la mode à l’époque. Ils étaient habitués à Peynet, Dubout, Jean Effel, moi j’avais copié mon style sur l’Américain Saul Steinberg, pas très connu ici.  »

En 1962, L’Express lui demande de taper sur les paras. Cela n’a pas duré longtemps...
Ed. Hoebeke

Le 13 mai 1958 est une date fondatrice pour son engagement politique : « Quand le général est arrivé avec ses paras, je me disais, ça y est, c’est le fascisme ! Je broyais du noir.  » Siné prend le parti des Algériens contre le Général de Gaulle. Jean-Jacques Servan-Schreiber, le créateur de L’Express, l’engage et lui propose de faire une page sur les paras, sur le mode des « chats-rades ». L’antimilitariste Siné est ravi. Mais le procédé prend vite l’eau et le clash n’est pas loin. Il se concrétise en 1962 quand le dessinateur quitte L’Express avec fracas (il s’est fait depuis, une spécialité de ces « rebonds »…) pour fonder avec Pauvert Siné massacre où il peut s’en donner à cœur joie et saper cette France gaulliste qui tire sa gloire d’une Résistance qu’il tient pour une soldatesque comme une autre.

Son trait profilé et reconnaissable entre tous fait mouche, se nourrit de férocité, fait flèche de toute opposition. Siné est un rebelle, et un rebelle enragé : « Siné Massacre, c’était une expérience rigolote. Je n’ai jamais cru à l’avenir de ce truc, on a fait 9 numéros, j’étais déjà content d’arriver à cela. On avait fait appel à des hommes-sandwich pour faire la pub, ils se promenaient sur le Boul’ Mich’ comme cela, c’était rigolo. Cela ne se vendait pas. Cela a eu un succès d’estime, on a du en vendre mille exemplaires, mais maintenant ils s’arrachent sur Internet. »

En 1959, il rejoint le Collège de Pataphysique, où il est nommé « gonfanonier », s’inscrivant dans la lignée de l’humour noir d’Alfred Jarry : «  Cela se passait sur la terrasse du Moulin Rouge la plupart du temps, à côté de chez Prévert. On rigolait comme des fous. J’avais les oreilles et les yeux grands ouverts pour me rappeler tout ça. C’était brillant. Personne ne pensait à enregistrer. Ce n’est pas plus mal que ce soit resté fugitif. Quand il y avait Prévert, Queneau, Vian, je ne ratais pas une séance. Maintenant, quand je suis invité, je vois plein de gens que je connais pas.  »

Épisode bête et méchant

En 1968, "L’Enragé" assome le pouvoir gaulliste
Ed. Hoëbeke

La formule n’est pas perdue pour tout le monde et Hara Kiri Hebdo s’en inspire : « J’adorais Choron, il m’a bien amusé, mais je ne partageais pas du tout ses opinions. C’était un ancien para, et volontaire avec ça, on s’engueulait parfois à ce sujet. Il était un peu hors normes, on ne pouvait pas lui en vouloir. Ce n’était pas un facho, il tenait des propos, un peu comme Dieudonné, qui vous faisaient dresser les cheveux sur la tête. Il déconnait trop. Je lui reprochais de ne pas être assez politique. Lui, ce qu’il voulait, c’était être bête et méchant. »

La société gaullienne craque, arrive Mai 68 et L’Enragé : « Je me suis laissé emporter par l’enthousiasme, j’ai vu les pavés voler et je me suis dit, on a gagné, on va réussir à foutre ce régime en l’air. Et pas du tout, mais bon. Dans la foulée, j’ai lancé un journal et je suis allé voir Pauvert, mon éditeur, je n’en avais qu’un et donc je n’avais pas le choix. Il était toujours partant ! Il se débrouillait pour les faire imprimer et il ne payait pas les imprimeurs, il leur faisait des chèques en bois. Moi, je n’ai jamais touché un sou de Pauvert, mais je l’aimais beaucoup. Il mérite le nom d’éditeur, alors que tous ne le méritent pas. C’était vraiment un découvreur de talents. Il jonglait avec les dettes, les procès, comme Choron. Il m’a peut-être payé un jour, mais c’était insignifiant. Il tenait sa parole : il n’avait jamais promis de me payer.  » Après ce printemps flamboyant, la feuille disparaît à l’automne.

Raidi ?
Ed. Hoebeke

Siné continue son travail et collabore à Hara Kiri Hebdo, puis à Charlie Hebdo. Mais il est dedans tout en restant au dehors, on le voit très peu en couverture, par exemple, contrairement à Reiser ou Wolinski. « J’y allais deux fois par an, c’est tout. La façon dont ils se saoulaient la gueule, cette ambiance de salle de garde, ça m’embêtait. Ils faisaient des dessins de vomi, de caca, c’était pas mon truc, je ne participais pas à cela. Peut-être que je suis bégueule, mais j’avais une réticence. » Bref, pour vivre, Siné fait des publicités : «  Cabu me l’a assez reproché : pour un homme de gauche, je faisais de la pub pour « Hollywood Chewing Gum ! ». Je gagnais très bien ma vie en faisant de la pub, cela me permettait de faire des trucs à l’œil par ailleurs pour les copains. »

Pied rouge

Arrive un épisode peu connu de sa biographie : sa carrière en Algérie. Le gouvernement algérien avait nationalisé le pétrole et créé une compagnie, la Sonatrach (1963). Un copain algérien de Siné en devient le PDG. Siné en dessine le logo et en conçoit l’image de marque. « J’ai un peu disparu de la scène française car je faisait un gros boulot là-bas : j’ai peint des stations services, des pompes à essence, des camions, j’ai conçu le papier à lettres, les badges pour les employés… J’allais jusqu’à faire les costumes des pompistes, les bleus de travail pour les ouvriers. Du coup, Air Algérie nous donnait du boulot : on a fait des uniformes pour les aviateurs, les hôtesses de l’air. On a même dessiné un alphabet arabe pendant 3 ou 4 ans. On était une quinzaine, je dirigeais toute une équipe, j’ai travaillé 14 ans là-bas. Au début, on nous appelait les « Pieds rouges » car on avait aidé à la libération pendant la colonisation. Pour ne pas que les Français me croient disparu, j’ai accepté un contrat pour « Lui » où j’étais étonné de faire un dessin sur le cul dans chaque numéro.  »

En Algérie, pas question de se frotter à la politique : « Si je faisais un seul dessin, je me faisais virer ! Par contre, la nationalisation du pétrole, ça m’excitait. Je devais effacer toutes les traces de Total, Shell, BP… Ca me plaisait. Le boulot de graphiste aussi, j’avais appris cela à l’école. Le jour de la mort de Boumediene, mon copain s’est fait virer, et moi aussi, aussi sec, car on savait que lui et moi on était cul et chemise. Je me suis retrouvé viré sans même un billet de retour.  »

Religion cathodique

Couverture pour Cinoche d’Alphonse Boudard
Ed. Gallimard

Siné continue néanmoins sa carrière et se retrouve dans l’équipe de « Droit de réponse » sur TF1 : « C’est Polack qui a eu l’idée de me faire venir dans cette émission et en plus ma femme en était la rédactrice en chef. D’abord, on illustrait des propos sur l’écran puis après, on en a fait un truc où on revenait chaque semaine. On s’est bien amusé, ça a duré six ans. On faisait des trucs assez féroces. On restait deux secondes maxi sur l’écran, du coup, on pouvait y aller très fort. Ça effaçait le sentiment du dessin, on se serait fait engueuler si on le laissait plus longtemps. »

Petit à petit, sa rubrique s’installe dans Charlie Hebdo. A partir de 1981, il y « sème sa zone ». Le dessin commençait un peu à le gaver, il s’est davantage mis à écrire. Après l’arrêt de Charlie-Hebdo « canal historique », il rejoint néanmoins la nouvelle équipe en 1992. La prise en main du journal par Philippe Val ne plaît guère à l’enragé, depuis que Val appelle à voter « oui » à la constitution européenne et surtout cautionne l’invasion de l’Irak par les États-Unis et ses alliés. Les provocations à l’endroit de Philippe Val se multiplient, en particulier dans le registre sensible des attaques contre Israël. Val l’attend au tournant et fixe la ligne rouge : pas question d’essuyer un procès.

Dans une chronique, Siné attaque frontalement Val qui, dans la première affaire « Clearstream », dénonce la « théorie du complot », qui fonde l’ouvrage que Denis Robert a écrit pour dénoncer la banque luxembourgeoise. Val a la maladresse de le comparer aux « Protocoles des Sages de Sion ». Siné en rajoute une couche en se moquant de Jean Sarkozy supposé se convertir au judaïsme pour marier la fille héritière de la famille Darty. Philippe Val ne réagit pas dans un premier temps, mais une chronique de Claude Askolovitch sur Europe 1 accuse l’article d’ « antisémitisme ». Pensant tomber sous le coup de la diffamation (Jean Sarkozy ne s’est pas converti au judaïsme), Val exige des excuses publiques à Siné qui les lui refuse.

Val vire alors Siné d’autant plus facilement que celui-ci n’est pas salarié de l’entreprise : il est payé en droits d’auteur, il suffit donc d’interrompre la commande. Cette éviction fait scandale et la blogosphère s’en saisit, des sites recueillant des milliers de signatures en faveur du dessinateur. L’affaire prend la tournure d’une croisade anti-Val que ActuaBD a largement commentée qui se conclut par le lancement, avec succès, de Siné Hebdo.

Siné Hebdo est un doigt d’honneur à... Philippe Val !
Photo DR. Ed. Hoëbeke

Aujourd’hui, Siné sort chez Hoëbeke « une pierre tombale » (voir notre interview de Siné sur ce site), tandis qu’un documentaire de télévision est en train d’être réalisé par sa fille.

Sa concession au cimetière Montmartre, à perpétuité, est déjà prête : « On est à côté de La Goulue. On a voulu faire un monument avec un doigt d’honneur mais il y avait de la réticence du côté de la direction du cimetière. Maintenant, c’est devenu un cactus en forme de doigt d’honneur, mais un peu verdâtre, ça fait un peu moins arrogant. C’est haut de 1m70 et c’est en bronze. Dessus, il y a écrit : « Mourir ? Plutôt crever ! ». ».

Inauguration prévue le 1er novembre, avec une bouteille de champagne.

Sur sa tombe couleront les larmes... de champagne !
Ed. Hoëbeke

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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2 Messages :
  • Triste Siné
    28 octobre 2009 09:04, par Avi

    Parcours édifiant du dinosaure Siné, humoriste pas drôle qui n’a rien fait d’intéressant depuis les années 60, plagiaire notoire de Steinberg entre autres, l’ouvrant bien grand en France mais se gardant bien de le faire en Algérie...
    Je crois que je n’achèterai pas ce bouquin.

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    • Répondu le 28 octobre 2009 à  15:07 :

      Val, on t’a reconnu ! Lis "Ma vie, mon oeuvre, mon cul" (quatre tomes chez Casterman), l’autobiographie dessinée de Siné : un chef d’oeuvre plus qu’"intéressant" : génial !

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