Slάine : retour sur le guerrier pseudo-celte et punk des comics britanniques (1/2)

14 août 2019 0 commentaire
  • L'été ménage du temps pour les redécouvertes. Delirium qui s'en est fait une spécialité a publié voilà quelque temps les épisodes initiaux d'un fleuron des comics britanniques, Slάine. Cette série due à Pat Mills, illustrée tour à tour par divers talentueux dessinateurs, a connu plusieurs rééditions en français. Mais son début est traduit ici pour la première fois, l'occasion de revenir sur les « exploits » de ce guerrier de Fantasy pseudo-celte d'une fantaisie so British...

Lors du dernier Festival d’Angoulême, à travers son Grand Prix Richard Corben et l’exposition mémorable qui lui était consacrée, le label Delirium et son éditeur Laurent Lerner ont également été mis à l’honneur.

Ce dernier continue depuis à proposer dans la langue de Molière la crème des comics américains mainstream tels Tarzan par Joe Kubert, 2112 ou bientôt Next Men de John Byrne. Quand il ne publie pas les plus indépendants Brat Pack de Rick Veitch, ancien élève de la Kubert School, ou Vietnam Journal de Don Lomax, etc.

Mais il s’est fait encore davantage une spécialité de remettre en lumière les grands titres des comics britanniques, comme ceux issus de l’incontournable magazine 2000 AD.

À son initiative, Pat Mills (La Grande Guerre de Charlie, avec Joe Colquhoun), auteur-fétiche de Delirium, fut l’un des scénaristes de son protagoniste emblématique, Judge Dredd. Il lança aussi dans ses pages le bouillant guerrier pseudo-celte et punk Slάine Mac Roth.

Slάine : retour sur le guerrier pseudo-celte et punk des comics britanniques (1/2)
Couverture de "Judge Dredd Origines". Le personnage emblématique du magazine "2000 AD" a été créé par John Wagner et le dessinateur espagnol Carlos Ezquerra dans son N°2 (mars 1977).
© 2016 John Wagner, Carlos Ezquerra, Kev Walker & Delirium (couverture : Brian Bolland)

La génération née dans la Grande-Bretagne d’après 1945 a vu la fin de son empire colonial mondial. Elle trouve une identité dans la notion « d’absolue décadence » incarnée par Elric de Melniboné, — l’« Île aux Dragons » endormis — qui la symbolise, de Michael Moorcock. Confrontée au Thatchérisme, ses désillusions redoublent et l’attitude punk va en constituer une échappatoire radicale.

L’hebdomadaire de science-fiction en bandes dessinées 2000 AD apparaît fin février 1977, en décalage avec ce qui l’avait précédé. Il va marquer durablement le paysage éditorial des comics britanniques en raison de son ton so British poussé dans les extrêmes ou outrances de l’humour noir subversif, l’anti-autoritarisme contestataire, la violence ou la dystopie façon No Future !

En dehors de Pat Mills, qui a largement contribué à façonner la revue, tous les grands scénaristes actuels issus d’outre-Manche s’y sont aguerris, d’Alan Moore, en passant par Neil Gaiman, Grant Morrison, Warren Ellis ou l’Ulstérien Garth Ennis.

Des cohortes de dessinateurs du Royaume-Uni ou venus d’ailleurs y ont également fait leurs armes ou approfondi leur talent, comme Alan Davis, Dave Gibbons, Kevin O’Neill, Steve Dillon, Carlos Ezquerra, etc.

Couverture de "2000 AD" de 1983 avec Slάine et Ukko en avant-plan, le narrateur et responsable de ses (més-)aventures. L’un tire son nom de Slάine Mac Dela, premier Haut-Roi légendaire d’Irlande, l’autre du dieu suprême de la mythologie finlandaise !
© 2019 Les auteurs & Delirium

Beaucoup allaient par la suite confirmer les dispositions démontrées dans 2000 AD en étendant son influence outre-Atlantique, où ces artistes élevés dans le culte des comics américains, parvenus chez eux via des republications dans des périodiques locaux (Fantastic et d’autres), devaient les y revivifier...

Alan Moore reprend ainsi la série Swamp Thing en la transformant en un laboratoire à idées dessiné par Steve Bissette (1984-1987), dont Urban Comics vient d’entamer la reparution en trois tomes. Neil Gaiman revisite complètement avec brio et sa verve référentielle foisonnante le Sandman, etc.

En l’honneur des innovations narratives et traitements plus adultes introduits sur le marché américain, on créa même des collections ou labels particuliers, tel le regretté Vertigo chez DC.

Ce renouveau est estimé de l’autre côté de l’océan, même si la critique et les milieux éditoriaux le qualifient souvent d’« invasion britannique » (British Invasion). Cette dénomination en réalité globalement positive naquit de la comparaison avec le moment de l’arrivée fracassante aux États-Unis dans les années 1960 des groupes musicaux de Grande-Bretagne (The Beatles, The Rolling Stones, The Animals, The Kinks...).

Comme un air de Thulsa Doom, le "méchant" de "Conan le Barbare" (1982)...
© 2019 Pat Mills, Mike Mahon & Delirium

L’« idiosyncrasie » des habitants du Royaume-Uni semble s’exprimer partout au travers de la série Slάine. En cela, elle en rejoint d’autres chapeautées dans 2000 AD par Pat Mills, le « parrain de la bande dessinée britannique ».

Débutée en 1983, elle est lancée dans le sillage du succès commercial du film Conan le Barbare de John Milius, sorti l’année précédente, qui fit décoller la carrière d’acteur d’Arnold Schwarzenegger. Slάine s’en distancie aussi clairement, grâce au filtre de la parodie.

Ses récits courts, parsemés de clés de compréhension pour qui peut les saisir, s’inspirent avec quelques libertés des plus anciennes légendes mythologiques d’Europe. Il s’agit de celles issues des peuples celtes parvenus jadis jusqu’aux extrémités occidentales du continent, les Îles britanniques. Pourtant, carte introductive à l’appui, à l’instar des règles bien établies de la Fantasy, dans sa variante Sword and Sorcery, la trame prend pour décor un âge mythique à la Robert E. Howard. Il se veut antérieur à la venue des Celtes historiques, vers 700 av. J.-C., les dotant d’aïeux imaginaires.

Slάine connaît les excès de la fureur guerrière au combat — ferg en gaélique — avec distorsion des membres, décrite dans les récits mythologiques celtiques telle "La Rafle des Boeufs de Cooley" (ou "Táin"), épisode principal du "Cycle de l’Ulster". Pat Mills y fait des clins d’oeil appuyés dans les épisodes des "Chariots du ciel".
© 2019 Pat Mills, Mike Mahon & Delirium

Pour ce qui est des Celtes historiques, les Bretons dits insulaires (Britons) se sont installés dans l’antique Bretagne (Britannia en latin), l’Angleterre actuelle. Avec les ancêtres des Gallois, ils parlent des langues britonniques, d’où l’appellation ultérieure de Britannique. Afin d’échapper ensuite au joug d’envahisseurs anglo-saxons d’origine germanique, certains traversent la mer vers le Finistère armoricain et les Bretons lui lèguent également leur nom.

Au fil du temps, les Celtes parvenus en Irlande avaient formé un rameau linguistique et culturel celtique différent, se distinguant des Brittophones. À partir de là, ces Gaels, locuteurs des langues gaéliques, étendent leur influence en Écosse et sur l’Île de Man.

Ces sources d’inspiration n’étonneront guère chez Pat Mills, qui souligne que Slάine doit être compris comme Celte « au sens large, tout autant Britannique qu’Irlandais ». Comment pourrait-il en être autrement ?

Turbulent sujet de sa Gracieuse Majesté, ses deux prénoms — Patrick Eamon — soulignent ses ascendances familiales irlandaises. En outre, il a occupé des fonctions éditoriales dans de prestigieuses maisons britanniques de publication de bandes dessinées, notamment chez la vénérable écossaise DC Thomson de Dundee (Commando). C’est là qu’il a rencontré John Wagner et préfiguré 2000 AD.

Donc, on peut aisément se rendre compte combien son parcours a contribué à renforcer son intimité avec cet univers celtique à deux versants et ses traditions diverses.

Cairn du Fort de Navan (comté d’Armagh, Ulster), centre de gravité des prouesses de Cú Chulainn et de la Branche rouge
© 2019 Site visitarmagh.com/Navan Centre & Fort/DR

Slάine est inspiré de l’Achille irlandais, le puissant Cú Chulainn, héros du Cycle de l’Ulster ou Cycle de la Branche rouge, l’un des plus importants ensembles mythologiques gaéliques d’Irlande. Il connaît de manière similaire aux acteurs de telles épopées des transes guerrières ou « spasmes de distorsion » (Riastrad).

Le champion de l’antique Ulster, en Irlande du Nord, est rattaché à la bande de guerriers de la Branche rouge. Ainsi sont nommées les unités de gardes protégeant son roi et son trésor.

Car le plus étonnant dans les très vieilles légendes irlandaises réside dans le fait que la fiction s’y mêle à la réalité. Cela frappe l’esprit en visitant le Fort de Navan, l’Emain Macha « capitale » préchrétienne de l’Ulster dans une rurale île d’Irlande dénuée de villes avant l’irruption des Vikings. On peut encore aujourd’hui y retrouver des traces archéologiques de l’existence passée de certains de leurs personnages (quartiers des soldats, écuries royales).

En postface du très bel ouvrage de Delirium, les livres proposé par cet éditeur étant toujours réalisés avec soin, un lexique a été ajouté par Pat Mills. Il permet au néophyte de mieux comprendre la richesse et la diversité de ce fabuleux héritage celtique dans lequel il a puisé.

Célébration de la fête celte des Feux de Beltaine : celtomanie et druidisme battent leur plein dans "Slάine", avec distanciation toutefois...
© 2019 Les auteurs & Delirium

Bien sûr, comme ce dernier ne peut se départir de l’autre pan de sa personnalité, orienté vers la facétie, il n’a cependant pu s’empêcher dans cette série de remanier ce substrat, passé à la moulinette de son ironie mordante.

En effet, Slάine fait figure de prime abord, certes, de grand guerrier de la trempe de Cú Chulainn. Pourtant, très vite, il se révèle surtout un anti-héros, aux sérieuses failles.

Si, selon le slogan, « Punk’s not dead », en revanche son nom (voir to slain en anglais) laisse carrément sous-entendre que sa fonction première confinerait littéralement à donner la mort ou jouer les massacreurs. Il s’y emploie au moyen de son énorme hache Brainbiter (« Mordeuse de Cervelle »)...

Las, cela ne suffisait pas. Le narrateur de ses « exploits », qui partage en quelque sorte en tandem la vedette avec lui, n’est autre qu’un nain hâbleur et retors, Ukko. Ses manigances aggravent sans répit la condition d’exilé de Slάine et les motifs de leur errance commune, sources de péripéties pas très glorieuses.

Autant de prétextes à la continuation d’une série à laquelle l’imagination alambiquée de Pat Mills devait assurer une postérité étonnante. Celle-ci sera explorée plus loin dans un second article à son propos qui paraîtra demain.

(par Florian Rubis)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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En médaillon : couverture de "Slάine, L’Aube du Guerrier"/© 2019 Les auteurs & Delirium.

Pat Mills, Mike McMahon, Massimo Belardinelli & Angie Kincaid, "Slάine, L’Aube du Guerrier", Delirium, 224 pages, 27 euros.

Le site des éditions Delirium

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