"Slasher" (L’employé du moi) : Charles Forsman tranche dans le vif de la bande dessinée

23 novembre 2019 0 commentaire
  • Loin d'un simple hommage aux "slasher-movies", la nouvelle bande dessinée de Charles Forsman explore de façon magistrale la face noire de l'âme humaine et de la société américaine. Effleurant l'indicible, il parvient à tenir en haleine le lecteur tout en donnant à réfléchir et en usant d'une narration originale. L'un des chocs de cette fin d'année !

Christine, le personnage principal de Slasher, bande dessinée de Charles Forsman récemment éditée par L’employé du Moi, résume elle-même son histoire, quelques pages avant la fin du livre : « Et bien, en gros, je me suis faite séduire par un usurpateur. Et je ne jouis que si je vois du sang. » Un synopsis minimaliste, écrit au scalpel, parfaitement dans le ton. Mais qui masque la complexité du récit et de son écriture.

Contrairement à ce qu’indique son titre, Slasher n’est pas la simple adaptation dessinée du sous-genre du cinéma d’horreur mettant en scène un tueur psychopathe, habituellement masqué et usant d’une arme blanche. Certes, Christine - car c’est elle qui tue, et cela ne retire rien à l’ouvrage que de faire cette révélation - tue au couteau et arbore un masque SM assez effrayant. Mais hormis ces deux éléments-clés, Charles Forsman ne reprend aucun des autres points communs des slasher-movies comme Halloween ou Vendredi 13.

Christine cible des hommes qui n’ont rien à voir entre eux. Elle suit parfois sa pulsion du moment, mais prémédite aussi certains crimes. Elle ne semble pas avoir vécu d’événement traumatisant, si ce n’est, comme des millions d’autres personnes, de traîner une existence banale dans une banlieue banale d’une ville banale d’Amérique du Nord. Le décès de son père et l’alcoolisme de sa mère, ainsi que le harcèlement mené par son patron sont peut-être des accidents qui ont accéléré son passage à l’acte, mais jamais elle ne s’abrite derrière ce type d’arguments.

Cette descente aux enfers, pour elle et pour ceux qui ont le malheur de croiser son chemin, est le résultat d’une histoire d’amour, passionnée et singulière, à la fois virtuelle - la rencontre a lieu sur Internet - et éminemment charnelle - elle connaît son apothéose dans le meurtre. Christine a besoin de sang et de chair pour désirer et pour assouvir son plaisir. Elle l’a découvert très tôt, a forcément eu du mal à s’en accommoder, mais finit par l’assumer pleinement, et même au-delà de ce que qu’il est légalement et moralement acceptable.

Sa rencontre par écrans interposés avec Joshua, jeune homme encore adolescent, maladif, maltraité et tyrannisé par sa mère, marque le point de départ de la mue de Christine. Cette transformation est irréversible. Elle le sait mais semble l’accepter. Symboliquement, cette mue ne lui fait pas perdre une peau pour en quitter une autre : elle se glisse simplement dans une combinaison et un masque sado-masochistes. La tueuse en combinaison pourtant reste bien la même personne : Christine, incompréhensible par le reste du monde, mais qui a conscience de son unicité.

"Slasher" (L'employé du moi) : Charles Forsman tranche dans le vif de la bande dessinée
Slasher © Charles Forsman / L’employé du Moi 2019
Slasher © Charles Forsman / L’employé du Moi 2019
Slasher © Charles Forsman / L’employé du Moi 2019

Charles Forsman fournit un récit fascinant. Il lui faut quelques pages à peine pour happer le lecteur, avec une économie de moyens qui finalement renforce la tension croissante au fil de l’ouvrage. Son trait fin, ses compositions sobres, ses aplats clairs contrastent non seulement avec l’ambiance de son histoire mais aussi avec les choix graphiques généralement effectués dans la bande dessinée horrifique. Il élimine d’ailleurs presque tout lien qui permettrait de rattacher sa bande dessinée à un genre.

Le dessinateur mêle en effet horreur et romance, suspens et érotisme, critique sociale et portrait psychologique. Il capte l’attention du lecteur pour ne plus la lâcher, s’adressant à la fois à son cerveau reptilien et à son intelligence. Eros et Thanatos sont convoqués, la violence est présente et le sang gicle. Mais les outrances sont rares, surtout si nous comparons aux comics et aux mangas d’horreur, et la pornographie est absente. En revanche, la tension est palpable et crée le malaise, au point que la bande dessinée, une fois refermée, reste longtemps en mémoire.

Charles Forsman construit un récit apparemment linéaire, mais plus complexe qu’il n’y paraît. D’abord articulée autour de la relation entre Christine et Joshua, l’histoire voit apparaître peu à peu de nouveaux personnages et survenir des situations pour le moins inattendues, qui remettent en cause ce qui a déjà été lu. Slasher est à l’aune de sa principale protagoniste : apparemment lisse voire convenue, elle cache une densité étonnante et une interrogation fondamentale sur ce qu’est le fait d’être humain.

Cette question, qui se pose évidemment pour Christine, se pose aussi aussi pour le lecteur. Que sommes-nous prêts à tolérer, y compris dans nos lectures ? Quel degré de violence acceptons-nous ? Et s’agit-il, quand la violence est représentée, de simplement se divertir, de questionner notre monde, d’assouvir nos plus bas instincts ou de tout cela à la fois ? Charles Forsman interroge d’une nouvelle manière la limite entre catharsis et voyeurisme.

Il n’épargne pas non plus, au passage, la violence de la société américaine. La facilité à se procurer des armes, la misère sociale, le vide amical, amoureux ou familial, la bigoterie font partie des tares qu’il éreinte, brièvement mais avec force. Pour autant, il ne présente pas Christine comme le produit d’une société ou d’une époque. L’individuel prévaut et l’imprévisible subsiste.

Slasher est une bande dessinée que nous ne refermons pas sans frémir. Prenante, puissante, presque traumatisante, elle marque immédiatement par sa violence tant psychologique que physique, par ses personnages et son histoire, mais produit également un effet durable grâce à sa complexité et à la multiplicité de ses enjeux. Avec sa façon de rendre vrai le pire et d’étouffer le lecteur avec relativement peu de moyens, Charles Formsan rejoint là les meilleurs auteurs de littérature - graphique ou non - hard boiled.

Slasher © Charles Forsman / L’employé du Moi 2019
Slasher © Charles Forsman / L’employé du Moi 2019
Slasher © Charles Forsman / L’employé du Moi 2019

(par Frédéric HOJLO)

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Slasher - Par Charles Forsman - L’employé du Moi - édition originale : Slasher, Floating World Comics, 2018 - traduit de l’anglais (États-Unis) par Thomas Keukens - 19 x 26 cm - 80 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 9 novembre 2019.

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