Thierry Robin ("La Mort de Staline") : « Nous avons mis en scène ces personnages historiques avec gravité : ce sont de vrais assassins ! »

29 janvier 2011 3 commentaires
  • {{Thierry Robin}} dessine {La Mort de Staline}, une comédie noire racontant la mort du dirigeant soviétique et les luttes de pouvoir dans le bureau politique du régime pour sa succession. Un récit surréaliste, pourtant d’une grande exactitude historique. Le premier tome fait partie de la sélection officielle de l’édition 2011 du Festival de la BD d’Angoulême.

Thierry Robin ("La Mort de Staline") : « Nous avons mis en scène ces personnages historiques avec gravité : ce sont de vrais assassins ! »Vous portez un intérêt presque démesuré pour Staline depuis de nombreuses années. Pourquoi ?

C’est un grand mystère. A vrai dire, je ne sais pas quand cet intérêt pour ce personnage s’est déclenché. Mais je possède néanmoins quelques pistes par rapport aux raisons qui m’ont poussé à m’intéresser à cet homme, et à cette période de l’Histoire en particulier. Une partie de ma famille a été communiste. L’un de mes oncles était même un Stalinien assidu. Il ne voulait rien savoir de la réalité lorsque l’on évoquait les faits historiques horribles qui se sont déroulés en Russie sous le joug de Staline. Son manque de réaction et de compréhension des événements m’a toujours intrigué.
Il y a une dizaine d’année, j’ai entendu une interview de l’historien Jean-Jacques Marie. C’est l’un des grands spécialistes français de l’URSS. J’ai directement perçu en l’écoutant que Staline était un sujet intéressant pour une bande dessinée. Depuis lors, je lis des biographies sur Joseph Staline et des textes sur le régime communiste. J’ai accumulé une documentation conséquente sur ce sujet.
Staline était un homme curieux et paradoxal ! C’était quelqu’un de relativement médiocre, qui a réussi à grappiller du pouvoir peu à peu grâce à un sens inné de la manœuvre politique. Il a atteint le sommet de l’état de l’URSS. Pourtant, il était à l’évidence un mauvais tribun, et un exécrable penseur politique ! Il s’est maintenu au poste suprême en éliminant ses camarades. C’est un sujet passionnant, surtout qu’à cette période, dans le huis-clos qu’était l’URSS, Staline était responsable de nombreuses purges qui ont coûté la vie à des millions de gens.
Assez bizarrement, c’est toujours quelqu’un que l’on ne connaît pas en profondeur. Je n’ai jamais lu une étude fine et précise quant à sa personnalité.

Vous m’avez un jour confié que vous aviez commencé à réaliser une biographie dessinée sur Staline.

Effectivement. Assez rapidement, je me suis aperçu que l’on ne connaissait assez peu de chose sur lui. Bien sûr, tout le monde sait que Staline a été l’un des grands tyran du vingtième siècle. Certains connaissent les grandes étapes de son parcours : les purges, le procès de Moscou, la bataille de Stalingrad, etc. D’autres parties de sa vie étaient beaucoup plus floues pour le public : l’enfance de Staline, en Géorgie, sa montée au pouvoir, et enfin sa mort. Je voulais réaliser sa biographie de manière sévère et factuelle, en alignant les événements pour mieux les comprendre.
J’ai commencé à dessiner une période précise de sa vie : le deuxième semestre de l’année 1918. Cette période était intéressante, puisque Staline a eu sa première expérience de dictateur dans une province. La Russie était en pleine guerre civile, et le jeune Staline devient commissaire bolchévique à Tsaritsyne. Il s’occupe principalement du ravitaillement en blé. Rien de bien exceptionnel, mais peu à peu il va prendre goût au pouvoir, et va diriger la ville de son wagon blindé. Il va instaurer un climat de terreur dans cette ville.
J’ai réalisé trente pages de cette biographie, qui sont toujours inédites. Malheureusement, je n’ai pas la méthodologie d’un historien, et je me suis perdu dans toutes mes sources. J’ai mis beaucoup de temps pour écrire et dessiner ces trente pages sur six mois de sa vie. Si je voulais raconter la totalité de sa vie, cela aurait donné une livre monstrueux ! Je ne savais pas si je devais poursuivre, ou pas ! J’ai laissé ce projet de côté pour le laisser décanter, et peu de temps après, on m’a contacté pour me proposer La Mort de Staline.

Extrait de "(le massacre de la famille Romanov - 1918}" (Inédit)
(c) Thierry Robin.

Fabien Nury portait cette histoire en lui depuis 2007.

Je l’ai appris par après ! En réalité, c’est mon ami Olivier TaDuc qui a permis cette collaboration. Il savait que je portais un grand intérêt pour Staline. Un jour, il a assisté à une discussion entre Philippe Ostermann, éditeur chez Dargaud, et Fabien Nury. Ils ont parlé de leur projet de réaliser ensemble cette histoire, mais il leur manquait un dessinateur. Olivier leur a parlé de moi, et de mon intérêt pour le sujet. J’ai reçu le scénario, et à vrai dire, je l’ai trouvé épatant dès la première lecture ! Je ne connaissais le travail de Fabien que de réputation. J’ai directement été acheter Il était une fois en France, et cela a achevé de me convaincre !

La scène d’ouverture de votre récit est-elle vraie ? Le Directeur de la Maison de la Radio reçoit un appel téléphonique de Staline, qui lui demande l’enregistrement d’un concerto qui vient d’être diffusé, tellement il l’avait adoré …

Aussi étonnant que cela puisse paraître, tout est vrai ! Les journalistes qui ont écrit une critique sur notre livre la remettent souvent en cause ! Pourtant, cette anecdote figure dans les mémoires du compositeur Dmitri Shostakovich et est connue des amateurs de Maria Yudina. Nous avons juste pris quelques libertés par rapport à la réalité historique pour enlever des détails qui auraient semblés trop … outranciers ! La Maison de la Radio n’avait pas enregistré le concerto qui avait été joué dans ses locaux. Le directeur a donc décidé de le faire rejouer pour satisfaire Staline. Ils ont eu besoin de trois chefs d’orchestre pour y parvenir. Les deux premiers ont flanché .Seul le troisième a pu terminer l’enregistrement. Dans notre récit, nous n’en avons mis en scène que deux, tellement cette succession était en elle-même déjà incroyable. Ne parlons pas de l’usine de disque qu’il a fallu rouvrir en pleine nuit pour presser cet enregistrement en un unique exemplaire. Mais pour le reste, tout est vrai. La lettre qui a été annexée à l’enregistrement a bel et bien existé.

Extrait de "La Mort de Staline" T1
(c) T. Robin, F. Nury & Dargaud.

Cette lettre qui a fait vaciller Staline …

Staline était isolé dans sa chambre. On ne saura jamais si c’est la lettre, l’attaque cérébrale ou la beauté de la musique qui l’aura tué !

L’ambiance est pesante tout au long de l’histoire. Il en faut de peu pour que ce huis-clos soit facilement adapté au théâtre …

Oui. Cette lourdeur est intéressante a exploité. Toutes les scènes se passent quasiment au même endroit, autour d’un dictateur paralysé. Et on assiste à une féroce lutte pour le pouvoir. Fabien a réussi le tour de force de réaliser un portrait assez précis et saisissant d’une époque, et d’un système politique par le simple ballet de ces sinistres apparatchiks autour d’un moribond.
La seconde partie de l’histoire sera différente, nous allons aborder les répercussions de la mort de Staline. Nous quittons la datcha de Staline, pour le Kremlin, où la lutte pour le pouvoir va se poursuivre ! On suivra le destin de la fille de Staline, et le triste parcours de son fils militaire et alcoolique. L’armée veut à tout prix l’éliminer. L’aspect huis-clos sera moins présent dans le prochain tome. Nous rentrons dans le récit à gros budget, avec beaucoup de figurants !
Les ambiances seront différentes.

Staline s’est finalement tué lui-même…

Il a instauré très vite un système de terreur qui sera toute sa vie l’assise de son pouvoir. D’un trait de plume, il pouvait éliminer des familles entières. En 1953, il a envoyé au goulag les meilleurs médecins qui auraient pu le sauver. Le système politique qu’il a mis en place va se retourner contre lui. Beria aurait pu faire venir des médecins beaucoup plus vite à son chevet. Mais une partie de son entourage désirait sa mort. Ils vont utiliser toute la loudeur des procédures bureaucratiques du Parti afin d’être certain qu’il n’en réchappe pas !

Votre dessin est plus anguleux et noir. Vouliez-vous coller à ce point au récit ?

Mes références sont plutôt cinématographiques. J’aime les images très contrastées, et le travail sur les noir et blancs. Ces choix s’imposaient de par le sujet de l’histoire ! Beaucoup de scènes se déroulent durant la nuit, ou dans les couloirs sombres de la datcha. J’ai lu des descriptions très précises de la datcha de Staline. C’était un lieu sinistre. Et je voulais aussi donner une ambiance particulière, que l’on peut retrouver dans les films de Fritz Lang et les grands maîtres du cinéma du début du vingtième siècle. C’est pour ces raisons que j’ai opté pour un graphisme plus expressionniste, plus tordu. J’avais aussi une certaine responsabilité en dessinant cette histoire : Beria, Kroutchev et les autres membres du bureau politique avaient tous du sang sur les mains. Il ne fallait pas les dessiner comme des marionnettes, des fantoches. Il fallait les mettre en scène avec une certaine gravité, afin que le lecteur y croie ! Ce sont tous de vrais assassins. On ne peut pas rire de ces choses-là, même si le scénario dégage une certaine dose d’humour noir.

Extrait de "La Mort de Staline" T1
(c) Th. Robin, F. Nury & Dargaud.

Fabien Nury dit que cette histoire est une comédie noire …

Oui. C’est exactement çà ! Cela résume parfaitement l’esprit du livre. Il fallait que cette comédie noire soit présente, sans être grotesque ou caricaturale. Bref, nous devions rester sur un fil assez précis.

Avez-vous apporté votre pierre à ce récit, vu vos connaissances sur Staline ?

Pas au niveau de l’histoire. Quand j’ai reçu le scénario, tout était déjà écrit et dialogué. Il était plus sage de ne pas y mettre mon grain de sel pour ne pas risquer de déséquilibrer un ensemble, qui me paraissait très solide ! J’ai formulé quelques remarques à Fabien, qui ne concernaient que des détails ! J’ai respecté à la lettre son découpage.
J’espère avoir amené à ce récit les connaissances que j’accumule depuis dix ans, pour tout ce qui est personnages, décors, l’imagerie soviétique de ces années-là. Avoir donné un cadre de vraisemblance à l’histoire.

Dans les années ’90, vous aviez signé une série réaliste, « Rouge de Chine », pourquoi avez-vous abandonné le dessin réaliste pour vous consacrer à un trait plus humoristique …

Avec Lewis Trondheim, nous avons réalisé une série muette pour les enfants en bas-âge, « Petit Père Noël » dont je ne suis pas mécontent.
Je suis venu habiter en Belgique, et j’ai eu envie de me rapprocher de Dupuis. J’ai eu envie de faire une série pour le magazine Spirou pour lequel je nourrissais une nostalgie énorme et tout à fait déraisonnable. J’ai donc créé Zappa et Tika. Les éditions Dupuis ont décidé d’arrêter cette série, avant même la sortie du deuxième tome ! On ne lui a pas laissé beaucoup de chance. J’y ai vu un signe que le tout public n’était pas fait pour moi. Je suis donc revenu au dessin réaliste. Pour l’instant, je veux tendre vers çà. Je retrouve ce type de récit, adulte, avec un énorme plaisir !

Est-ce que ces expériences vous ont apporté un autre regard sur la bande dessinée réaliste ?

Peut-être est-ce que j’en ai gardé quelque chose. Je l’espère. Petit Père Noël était une grande école de lisibilité et de précision. J’espère que cette expérience aura servi pour La Mort de Staline, avec tous ces événements et ces personnages a bien faire comprendre au lecteur. Cela me semble naturel qu’un auteur s’essaye à différents genres. Je m’ennuierai à dessiner la même série pendant vingt ans, toujours les même personnages dans les même costumes. Il y a tant d’expériences à tenter avec la bande dessinée, graphiquement et narrativement !

Quels sont vos projets ?

Rien n’est fixé pour le moment. Il suffit que je lise un livre ou que je regarde un film qui me plaise pour que les idées jaillissent. Je m’enflamme très vite ! Je note mes idées, des bribes d’histoires. Ces idées ne se transformeront probablement pas en album, mais ce n’est pas grave. Le principal est de travailler, et de nourrir son imaginaire !

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire la chronique du T1 de La Mort de Staline.
Lire une interview de Fabien Nury (Novembre 2010)

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Illustrations (c) T. Robin, F. Nury & Dargaud
Photos (c) Nicolas Anspach

 
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3 Messages :
  • Merci pour cette excellente interview qui permet de remettre les choses en perspective pour un titre qui mériterait bien de gagner un Prix à Angoulême. L’album en lui-même est excellent. Je voudrai ici remercier l’artiste, Monsieur Thierry Robin, pour son franc-parler.

    Effectivement, l’ancien séminariste Josef Vissarionovitch Djougachvili (pompeusement surnommé l’Homme de fer, à ne pas confondre avec la série télé du même nom vers 1970) méritait bien un livre consacré à sa sinistre fin. Car après tout, même s’il permit d’arréter l’avancée de la sinistre armée allemande à Stalingrad (au prix d’une épouvantable boucherie qui fit beaucoup plus de morts du coté russe que du coté nazi), il ne faut surtout pas oublier ses autres faits d’armes : Lénine s’en méfiait, car il le trouvait trop violent. Il déporta une dizaine de millions de paysans réfractaires à la collectivisation des terres vers la Sibérie, puis instaura une police d’Etat aux pleins pouvoirs, la sinistre Guepeou, également peu facile. Avec l’abominable Hitler, il signa le funeste pacte de non-agression, responsable du dépecage de la Pologne. Puis la paix revenue, il sombra dans la paranoïa. Et tous ses associés dans ce crime collectif portent leur part de responsabilité.

    Puisse ce livre éclairer les derniers communistes français staliniens, s’il en reste. Que les autres reconnaissent publiquement les erreurs de leurs anciens amis-camarades ! Pour ma part, je verrai bien la prochaine Fête de l’Huma inviter ces auteurs de ce beau livre, cela serait plus intéressant et instructif pour le public que d’écouter des concerts pop-rock en mangeant des merguez-frites !

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    • Répondu le 30 janvier 2011 à  04:05 :

      Vieux réac poussiéreux, ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas !

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  • Bon, il faut se méfier de ce JJ Marie, je ne sais pas ce que soviétologue ou spécialiste de l’URSS veut bien vouloir dire dans la mesure où n’importe qui peut s’autoproclamer ainsi mais ce qui est certain d’après ce que j’ai lu de ses biographies de Trotski et de Lénine , c’est sûrement lui même un marxiste donc peu enclin à une parfaite objectivité.
    Staline n’était ni un ange ni un démon c’est le système communiste qui était criminel pas l’Homme.

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