Tony Valente (Radiant) : "Les histoires qui me touchent le plus sont celles enrobées d’un vernis de conneries"

24 juillet 2013 0 commentaire
  • Tony Valente, auteur de {Radiant}, nouveau manga français publié chez Ankama, revient sur sa carrière, ses inspirations et sa technique.

Pouvez-nous nous présenter votre parcours ?

Tony Valente (Radiant) : "Les histoires qui me touchent le plus sont celles enrobées d'un vernis de conneries"J’ai commencé ma carrière avec Les Quatre Princes de Ganahan, chez Delcourt : j’y ai fait les dessins et la couleur, sur un scénario de Raphaël Drommelschlager. Puis j’ai mené une série en solo : Hana Attori, aux éditions Soleil, dont j’ai plus tard récupéré les droits.

Fort de mon expérience chez Soleil, j’ai malgré tout à nouveau signé chez cet éditeur pour S.P.E.E.D. Angels, scénarisé par Didier Tarquin, pour conclure que décidément ce n’était pas la meilleure idée. Même si je suis en train de réaliser le tome 3, qui sera le dernier de la série. Mais l’idée à la base était de créer une série principale en trois tomes devant déboucher sur des spin-off pour chacune des héroïnes. Ça ne se fera a priori pas. Et donc quatrième série aujourd’hui, Radiant, pour laquelle je signe à nouveau le scénario.

Et côté formation ?

Je n’ai pas fait d’école particulière. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais j’ai été refusé ! Je voulais entrer en arts appliqués, pour apprendre le dessin technique, parce que je ne me sens pas très bon en décor notamment. Je voulais que ça me serve dans ma passion pour la BD, dont je comptais déjà faire mon métier.

Avant ça, j’ai passé un bac littéraire avec option arts plastiques, ce qui n’a rien à voir avec le dessin en fin de compte : on n’a jamais touché un crayon. On a développé des idées, et on a jeté de la peinture sur des choses. Du coup, j’ai été très déçu dans l’ensemble. Même si j’y ai rencontré des gens qui m’ont aidé dans le parcours que j’ai eu, qui m’ont amené vers la bande dessinée. Sinon, formation maison.

Ce que vous dites sur les décors est étonnant car on observe justement un réel souci pour proposer des décors intéressants dans Radiant : c’est bien vous qui vous en chargez et pas un assistant ?

Oui, c’est bien moi qui les réalise. J’ai essayé, sur d’autres séries, de décalquer, parce que ça me saoule de faire les décors en fin de compte. Mais ça ne me va pas non plus. Je n’aime pas les décors : je les fais parce qu’il faut les faire. Mais comme j’aime voir les décors, en tant que lecteur, je m’efforce néanmoins de bien les faire. C’est comme pour la couleur : j’aime voir les BD en couleurs, mais je déteste faire de la couleur en BD. C’est pour ça que Radiant me va bien : je n’ai que quelques pages en couleurs au début, puis on passe au noir et blanc ! Pour le décor, je suis attaché au résultat et donc j’essaie de faire ça suffisamment bien pour que ça me plaise. Et comme j’aime bien des univers de dessins animés, de jeux vidéo où les décors sont très immersifs, je m’y attelle, même si ça me prend la tête.

Il y a donc des inspirations du côté des jeux vidéo dans Radiant ?

En fait, je joue moins qu’avant aux jeux vidéo, mais je regarde toujours ce qui s’y fait. Si je dois mentionner ce qui m’a marqué dans ce domaine, je citerais Final Fantasy essentiellement. Et globalement tous les RPG dans le même genre. Bien évidemment Skies of Arcadia m’a beaucoup marqué étant plus jeune, pour l’univers aérien, pour tout ce qui se passe dans les nuages, et ça doit se retrouver aussi un peu dans Radiant. Mais concrètement, aujourd’hui, par manque de temps, je ne joue plus qu’à des jeux comme Assassin’s Creed, mais ça ne m’influence pas du tout en termes de bande dessinée !

Depuis le début de votre carrière, vous proposez des styles graphiques assez différents : fantasy franco-belge à la Lanfeust pour Les Quatre Princes de Ganahan, plutôt comics pop à la Danger Girl pour S.P.E.E.D. Angels, un peu hybride tirant vers l’animation pour Hana Attori, et résolument manga pour Radiant. Qu’est-ce qui détermine ces choix graphiques ?

Pour S.P.E.E.D. Angels, l’inspiration est directe : c’est bien Danger Girl. Mais si globalement on peut repérer des inspirations assez nettes, ça n’a jamais été le fruit de contraintes données par les éditeurs ou les auteurs avec qui j’ai travaillés. Par contre, j’aime beaucoup de choses. Ce que je préfère en bande dessinée, c’est le manga, c’est ce qui m’influence le plus, et comme j’en fais en ce moment, j’essaie de le faire à la manière manga.

Mais je suis également assez fanatique d’Astérix, ce qui n’a rien à voir, mais qui m’influence aussi fortement, de manière différente. Lanfeust, qui découle d’Astérix, fait aussi partie de mes séries favorites. Du coup, assez naturellement, j’avais un style assez proche de cela au départ. Et, plus jeune, j’étais assez fan des Disney Dreamworks qui sortaient, d’un style d’animation plus occidental. Tout cela pèse et se combine au background culturel manga que j’ai depuis tout petit.

Cependant, au moment où j’ai commencé la BD, il n’y avait pas de manga de création française, il n’y avait pas encore Dream Land et Pink Diary [de 2006 tous deux, NDLR], et quand j’ai signé pour la première fois, c’était il y a dix ans déjà. Les influences commençaient à se faire sentir, mais ce n’était pas directement assumé. Du coup, il y avait chez moi je crois une forme d’appréhension : de ne pas être pris au sérieux, de ne pas être accepté par les éditeurs, de ne pas être lu. Et puis ce graphisme occidental n’était pas une contrainte non plus : c’était un pan de la bande dessinée que j’aimais aussi.

Du coup, j’ai opté par ce style moins manga pour Les Quatre Princes. En même temps, on ne peut pas aller contre ses influences : dès le tome 2 ça part un peu plus vers le manga, le tome 3 n’en parlons pas, et puis pour le quatrième, on m’a dit qu’il y avait des scènes dignes de Dragon Ball ! Concernant cette première série, les gens qui lisent de la franco-belge me disent que c’est du manga dès le tome 1, tandis que ceux qui lisent du manga affirment que c’est de la franco-belge ! Allez savoir où est l’équilibre : du « mango-belge alors ? ».

Quel est votre regard du coup sur ce que l’on appelle « global manga », ces récits qui s’apparentent au manga mais qui sont faits par des auteurs occidentaux ? Quel est votre impression concernant l’intérêt des éditeurs pour ce pan de création ?

J’ai l’impression que les éditeurs ont tous en ce moment une large ouverture pour ce style-là, qu’ils sont même en demande. Après, il y a de tout dans cette production : des choses très réussies, d’autres très mauvaises. Certaines que je trouve personnellement très mauvaises marchent très bien d’ailleurs ! Et puis il y a aussi un côté marketing : on dit « influence manga », « style manga » pour certaines œuvres, mais ce n’est pas ce que je retrouve en les lisant. Il y a quelques années, dans le magazine Shonen Mag par exemple, il y avait des récits impressionnants – comme ce que faisait celui dont le pseudo était « Shonen » – mais d’autres où on sentait une sorte de contrainte pour se conformer à un style manga. J’espère surtout qu’aujourd’hui ceux qui font du « global manga » sont bien arrivés avec un projet de type manga, sinon…

Pourquoi cela n’a pas fonctionné avec Soleil qui pouvait être pionnier dans ce domaine ?

Soleil aimait bien essayer des choses, sans nécessairement les suivre après. Ce n’était pas dans leur politique. Ça a peut-être changé cela dit, puisque maintenant Guy Delcourt est passé à la tête de la société. Mais globalement, ça a été une des grosses critiques formulées à l’époque par beaucoup de monde : « vous sortez des tomes 1, mais après ? ». La stratégie était d’essayer, d’essayer au maximum, et quand il y avait une bonne pioche de continuer. Et pour le reste, c’est-à-dire la plupart des titres, ça passait à la trappe.

Ils n’ont pas fait directement cela avec Hana Attori par exemple mais ont procédé d’une autre manière : ils ont sous-imprimé, ce qui est un autre problème. Ça n’a donc pas très bien fonctionné pour Hana Attori. Pour S.P.E.E.D. Angels, ce n’est pas non plus la grosse joie, puisque l’ancien éditeur avait pris, lors de la signature, des engagements pour assurer à la série une visibilité maximale. Comme il l’avait fait de nombreuses fois pour d’autres séries, on était en droit de l’attendre. Mais Soleil a été vendu, et ça ne s’est pas du tout passé comme prévu. Guy Delcourt n’avait pas lui-même voulu le projet, même si celui-ci faisait partie des projets phare de l’ancien éditeur. Il a essayé de faire au mieux, mais avec des moyens très différents. Soleil ne se portait pas au mieux, il y avait des choix à faire. S.P.E.E.D. Angels n’était plus une priorité et le tome 1 n’a pas vraiment marché. Le tome 2 arrive à la rentrée, ce qui donnera une nouvelle chance à la série, et enfin le tome 3 est en cours. On fera le bilan au bout des trois volumes, mais bon…

Concernant Hana Attori, vous en avez donc récupéré les droits ? Vous comptez reprendre et continuer la série ?

J’ai effectivement récupéré les droits car il y a eu un manquement au contrat. Pour la suite à donner, en fait, j’aurais presque préféré que la série s’arrête au tome 1, ça aurait été plus facile de la poursuivre ailleurs. Avec trois tomes, on a eu le temps de voir que ça ne se vendait pas ! Avec toujours un souci de sous-impression : le tome 3 est sorti à 2000 exemplaires, ce qui est très peu. Chez Soleil, ils ont maintenu Hana Attori uniquement pour la forme, parce qu’on était en préparation d’un projet avec Didier Tarquin : ils ont dû se dire qu’ils me faisaient une faveur. En ce sens c’est généreux : il y en a qui n’ont pas eu cette chance et c’est vrai que j’ai eu moi la chance de réaliser trois volumes sur la série. Mais d’une autre côté, ne pas soutenir derrière la série, c’est un peu la tuer quand même.

Tout cela m’empêche clairement d’exister à nouveau en librairie avec ce titre, du moins dans les années qui viennent. Quand le tome 3 est sorti, les libraires n’avaient pas de stock des deux premiers tomes, donc ils n’en ont pas vendu. Si un tome 4 sort, les libraires ne le prendront pas, et ils auront raison, avec tout ce qui sort en ce moment, c’est parfaitement logique. Il n’y a pas de raison de faire du forcing sur une œuvre qui a déjà existé. Donc, si jamais Hana Attori reprend vie – parce que j’aimerais beaucoup que cela continue – je me dirigerais plutôt vers Internet. Soit par de la publication en ligne directement, soit par un système de participation de type Ulule ou Kickstarter. Mais ce ne sera pas avant quelques années de toute façon : actuellement il y a Radiant qui demande beaucoup de travail.

Vous avez évoqué des influences précises sur tel ou tel titre : quelles seraient celles, générales, importantes, aussi bien côté BD qu’en dehors ?

La première influence c’est avant tout One Piece d’Eiichiro Oda. Juste à côté, en ce moment – mais ça n’a rien à voir avec le manga et la BD, du moins de manière directe – il y a tout le travail d’Alexandre Astier. Je me retrouve complètement dans la manière dont il écrit ses sketchs, ses dialogues, celle dont il conçoit ses histoires : ça m’inspire et fait directement écho à ce que j’ai envie de faire. C’est un ton qui m’intéresse énormément.

Après ces deux-là, les premiers Lanfeust de Didier Tarquin et Christophe Arleston. Ils ont vraiment marqué, lourdement, mon travail. Avant de commencer la BD, je pense que j’étais capable de dessiner exactement pareil, au trait près, tant je regardais attentivement ces volumes. J’étais bien sûr loin de dessiner aussi bien, et c’était trop dans la reproduction. Mais je savais comment ils faisaient et j’avais envie de faire de même, parce que ça me fascinait. Quand je vois quelqu’un dont j’aime le travail, je ne peux pas m’en empêcher : j’essaie de faire pareil. Heureusement que j’aime plein de gens différents ! Maintenant, Lanfeust compte moins pour moi, surtout ceux qui sortent actuellement. Mais les premiers me sont très importants.

Il y a donc aussi Astérix que je relis toujours, en boucle. Mais comme pour Lanfeust, je ne prends pas en compte les derniers, ceux récents, mais uniquement les premiers, ceux avec Goscinny au scénario. Même si j’attends le prochain avec impatience, celui scénarisé par Jean-Yves Ferri.

Côté BD franco-belge toujours, j’ai beaucoup aimé Largo Winch, même si, là encore, je ne suis plus vraiment ce qui se fait depuis quelques temps. Mais les dix premiers tomes font partie des meilleures choses que j’ai lues.

J’adore aussi le travail de Raul Arnaiz, qui fait Parva Terra chez Le Lombard : ça s’est hissé au top de mes séries dès que j’ai mis le nez dedans. Le dessin, la couleur, la narration, les thèmes abordés, tout ça c’est intelligent ! C’est vraiment fantastique et c’est devenu un de mes auteurs favoris.

A côté de tout cela, ce sont essentiellement des mangakas. Outre One Piece, je relis régulièrement les séries de Toriyama, Dragon Ball et Docteur Slump. Parmi les séries qui m’ont récemment marqué, il y a Yotsuba& que je trouve merveilleux.

Et spécifiquement, concernant l’univers imaginé pour Radiant ?

Concernant spécifiquement Radiant, ce sont des romans qui ont influencé l’écriture de la série, notamment L’Épouvanteur de Joseph Delaney. C’est de la fantasy jeunesse, le genre que je lis le plus. Radiant n’était au début qu’une histoire de chasse aux monstres assez basique. Ça m’embêtait que ça ne reste que ça. Quand on évoque un shonen, on peut dire « ça c’est un shonen sur des pirates, celui-là met en scène des ninjas, tel autre concerne des exorcistes, etc. ». Radiant, c’était d’abord juste des gars qui tapent des monstres. Même dans Monster Hunter, il y a une sorte de folklore autour de la chasse, avec les fusils, etc. Je voulais trouver quelque chose comme ça.

À la lecture de L’Épouvanteur, et d’autres récits de fantasy jeunesse, je me suis fait la remarque que cela faisait longtemps que j’étais fasciné par le monde de la sorcellerie, par la chasse aux sorcières, l’Inquisition, tout ce que cela implique comme background et comme univers graphique. Mais également ce que cela me permettait de développer au niveau des intrigues. Je me suis donc dit que l’Inquisition ferait un méchant parfait si mes héros étaient des sorciers. Et voilà : Radiant devint un shonen avec des sorciers ! Ça a donné une identité à mon projet qui n’était plus une simple chasse aux monstres. J’ai donc ajouté beaucoup d’éléments de sorcellerie dans l’univers de Radiant. J’ai fait mes propres sorciers et il a fallu que j’invente ma propre mythologie en quelque sorte. C’est cela que j’ai pu mettre en place grâce à la lecture de quelques romans de fantasy jeunesse comme L’Épouvanteur.

Le personnage principal de Radiant m’évoque furieusement les héros de Yusuke Murata : vous situez-vous effectivement de ce côté graphiquement parlant ?

Et bien Murata est tout bonnement mon dessinateur préféré dans le manga. Alors ce n’est pas volontairement que je fais ressembler mon héros à Sena ou Shin d’Eyeshield 21, mais c’est bien Murata que j’observe le plus en tant que dessinateur depuis quelques années, c’est lui qui m’influence le plus. Je suis d’ailleurs son web-manga Onepunch-Man, et je me dis sans cesse « qu’est-ce qu’il est fort ! ». Les films qu’il propose, en streaming, où on le voit travailler : c’est extraordinaire, et je peux passer des heures à le regarder faire (même si le problème, alors, c’est que moi je ne travaille pas !). Même en couleurs, il est fantastique. Pour moi, en dessin, il n’y a personne en ce moment d’aussi bon dans tout ce qu’il entreprend.

Certains sont certes excellents : Takeshi Obata fait des dessins merveilleux par exemple. Mais il n’y pas le charme que je retrouve chez Murata, ou que je retrouvais avant chez Toriyama, dans Dragon Ball. C’est un truc propre à certains dessinateurs, qui font plutôt du comique et qui sont capables, lorsqu’ils font un dessin qui n’est pas comique, de préserver un charme dans les traits et la composition. Je suis très attaché à cela, à ce que j’observais dans de vieilles séries comme Ramna ½ par exemple, outre Dragon Ball. On le retrouve moins maintenant, où on a plutôt une sorte d’esthétique, presque de mannequin, où l’on se situe davantage dans une plastique un peu plus froide. Qui m’intéresse aussi : ce n’est pas une critique. Mais il y moins cette chose qui rend le dessin comme confortable pour le lecteur. C’est pour moi une des grandes qualités que je trouve chez Murata.

Et de manière globale, actuellement, quels sont les mangakas ou les séries qui vous impressionnent ?

Tout en haut, comme dit précédemment, il y a Eiichiro Oda, qui est mon auteur préféré. Même si son dessin, au premier abord, peut sembler très curieux, il y a, une fois que l’on a accepté son trait, une folie, une variété, un foisonnement de personnages qui sont sans équivalents pour moi aujourd’hui dans le manga. Eiichiro Oda, possède un génie de l’invention qu’on remarque d’abord à travers ses personnages mais qui ne s’y limite pas. S’il avait été scientifique, le monde serait peut-être complètement différent !

Il s’agit d’ailleurs, d’un auteur dont l’œuvre se caractérise par une forte dimension comique. Il y a chez lui des effets de contraste, des passages de comique à sérieux qu’on retrouve aussi dans Radiant. Est-ce bien quelque chose que vous recherchez, sur cette série en particulier ou en général ?

Je me rends compte que les histoires qui me touchent le plus sont celles enrobées d’un vernis de conneries ! Du coup, même sérieuses et profondes, il faut pour moi que les histoires conservent cette dimension décalée, déconnante. Dans Naruto, j’aime surtout le début, quand Naruto est d’abord un idiot qui essaie de réussir quelque chose tout en faisant le fanfaron ; mais dans le même temps doté d’un passé douloureux qui l’oblige à trouver sa place parmi les ninjas, à prouver sa valeur. J’aime quand il y a cette alternance de thèmes graves avec des choses beaucoup plus légères, quand l’histoire nous donne le sentiment de participer au quotidien des héros, de nous faire entrer dans la vie des personnages. Quand, dans une histoire, ça devient trop sérieux, uniquement grave, j’ai tendance à me détacher et à considérer qu’on n’est plus dans l’humain, parce qu’on est juste dans une succession d’événements sans plus partager le quotidien du personnage. Du coup, je prise davantage les séries qui conservent une légèreté. Ce n’est pas forcément de l’humour, mais quelque chose qui donne une valeur quotidienne aux aventures traversées.

D’où le début de Radiant sur quelque chose qui paraît presque anecdotique, cette foire de village, et un gamin qui se rêve une vie d’aventure avant que celle-ci ne lui tombe dessus ?

Je tenais à ce que le début du récit soit léger : parce le ton global est plutôt humoristique, même si le sujet est lui plutôt grave dans Radiant. Pour le ton, il faut ce vernis de connerie qui m’est si cher. Je voulais qu’on saisisse vite mon héros, qu’on comprenne qu’il s’invente son aventure, qu’il le fait d’une mauvaise manière, et que c’est pour cela justement qu’il ne parvient pas à rentrer dans son aventure. Au moment où il prend une direction un peu différente, c’est-à-dire lorsqu’il décide de trouver la source des Némésis plutôt que de chasser les monstres, il s’approprie son aventure. Parce qu’il la prend au sérieux d’une certaine façon. Jusque-là, c’est juste un personnage classique, qui fait le fanfaron et qui prend la chasse comme un sport. C’est pour cette raison que le début devait être léger pour le présenter.

Le premier tome ressemble à un grand prologue, où on voit le héros affronter son premier adversaire. Mais il n’y a que trois volumes prévus. Cela paraît peu par rapport à l’ampleur de l’univers posé, à la quantité de personnages secondaires qui sont déjà introduits et caractérisés, qu’on aurait envie de suivre dans des directions a priori assez différentes. On a l’impression de se situer dans un rythme qui est celui des séries fleuve japonaises, mais dans une programmation de publication elle plutôt courte. Comment cela se fait-il ?

Je suis moi-même fortement marqué par les séries fleuve, c’est même ce que je préfère, dans le shonen en particulier. Le problème, c’est qu’il y a d’abord un contrat avec Ankama. Et que trois tomes, c’est déjà bien : ça aurait pu n’être que deux. Quand je me suis dit que je devais faire une série en trois tomes, je n’arrivais pas à trouver l’élan que j’aime dans les shonen classiques. Je me suis dit, si je fais ça, je vais me griller et faire une mauvaise histoire. L’histoire que j’ai imaginée va donc vraiment au-delà de trois tomes.

Seulement la fin du troisième tome amènera un tournant dans la quête du héros qui découvrira déjà vraiment quelque chose. Ce quelque chose ouvrira soit vers une fin ouverte, qui ne sera pas une vraie fin, soit, si la série rencontre le succès et se trouve prolongée, vers la suite. Ce qui est sûr, c’est que j’ai développé Radiant comme si ça devait être une longue série. Je pense qu’autrement, j’aurais mal fait. Et les personnages que j’ai mis en place, moi aussi je voudrais les suivre le plus longtemps possible, raconter leurs histoires. Je sais exactement ce pour quoi chacun est introduit dans le récit, et je voudrais pouvoir le raconter à un moment donné.

Quel sera le rythme de production du coup pour Radiant ? Comment se déroule justement cette production ?

Pour le rythme, on sera à un peu plus d’un volume par an. Côté production, je n’ai pas d’assistant en tant que tel. Je fais tout moi-même, hormis certains détails sur lesquels ma compagne m’aide, comme scanner certaines pages, insérer des paroles dans les bulles, remplir au noir.

Et le découpage en chapitres ? C’est encore une fois pour coller à l’esprit manga ?

Ce que je lis est en sens de lecture japonais, en chapitres, en petit format. J’avais vraiment envie de réaliser exactement cela.

Malgré l’absence de prépublication qui justifie le découpage en chapitres au Japon ?

Oui, mais dès le début, quand on a signé avec Ankama, j’ai proposé de faire une prépublication, sur Internet, chapitre par chapitre. Un chapitre par mois, gratuit, qui amènerait à la sortie en volume. Mais on s’est dit que ce n’était peut-être pas intéressant commercialement parlant de mettre le volume en entier sur Internet, et comme le premier chapitre fait cent pages pour introduire l’histoire, on s’est contenté de ce premier chapitre. Mais je garde en tête l’idée de le publier chapitre par chapitre, en temps réel, sur internet. D’ailleurs, ça s’est fait avec Last Man. Si ça peut se faire, si, chez Ankama, tous perçoivent cela comme une bonne idée, ça se fera.

Du coup, en marge de ces trois volumes prévus pour Radiant, est-ce que vous avez le temps de préparer de nouveaux projets pour après ?

Oui, et c’est le malheur. Dès que j’ai une idée qui me taraude pendant un peu trop longtemps, ça devient un projet. Et malheureusement j’en ai trop, et je n’ai pas assez de temps. Mes projets, j’ai envie de les écrire moi-même. Je ne me sens plus du tout la force de ne travailler qu’en tant que dessinateur, de travailler avec quelqu’un qui écrirait l’histoire. Ça me demande des efforts trop importants. Ce qui me motive à faire du dessin, en ce moment, c’est justement de pouvoir raconter mes histoires. J’aime dessiner, mais c’est surtout un moyen pour moi de raconter des histoires. Du coup, j’ai parfois l’impression de fonctionner davantage comme un scénariste. Les scénaristes ont toujours plein de projets, et essaient de les confier à des dessinateurs. Mais mon problème, c’est que je ne délègue pas mes projets à d’autres ! Du coup, là, j’ai plein de projets, mais je n’ai pas de temps pour les réaliser. Et comme c’est problématique, j’essaie de caser un maximum de choses dans Radiant, dès que ça peut servir à enrichir l’univers de cette série.

Entrée en scène de Mélie, dont le caractère duel fait inévitablement penser au personnage de Lunch, dans Dragon Ball

De quels types « d’idées » s’agit-il ? Personnages, situations, découpages ?

Un peu tout ça. Lorsqu’il s’agit d’un personnage, ça atterrit d’une manière ou d’une autre dans Radiant. J’ai un carnet – que j’aurais dû appeler « Vernis de connerie » d’ailleurs étant donné ce que j’y retrouve parfois – dans lequel je note des dialogues, des scènes, des petites choses auxquelles je pense et dans lesquelles je puise aujourd’hui pour enrichir tel ou tel passage de Radiant.

Parfois, quand c’est vraiment développé, ça devient un projet autonome. Actuellement, j’en ai au moins deux très sérieux. Dans des styles très différents, parce que j’aime des choses diverses ce qui me donne envie de faire des histoires dans des styles différents. Même si au final, ça se ressemble quand même beaucoup ! Mais moi, quand j’élabore un projet, j’ai l’impression que ça n’a rien n’a voir, et c’est ce qui me motive. Malheureusement, étant donné la dynamique actuelle, je me dis que ces projets ne verront pas le jour avant longtemps, ou peut-être pas du tout.

On voit nécessairement beaucoup d’aéronefs dans Radiant et cela fait partie des éléments qui évoquent l’influence de Toriyama dans votre travail, ici pour l’attention au domaine mécanique dont il témoigne ses œuvres. On voit d’ailleurs dans votre manga plein d’accessoires et objet bizarres, qu’il a fallu concevoir. C’est quelque chose d’important à vos yeux ?

Oui, ça m’attire. J’adore regarder, observer tout ce qui concerne le domaine technique, me renseigner à ce sujet. Mais paradoxalement, comme expliqué auparavant, ça me demande énormément d’efforts pour dessiner tout cela ! Je me documente avec de l’iconographie, sur les aéronefs notamment, sur les dirigeables, mais aussi tout ce qui concerne les outils anciens. Mais je m’inspire aussi beaucoup de ce qui relève du « steampunk » qui emprunte aux mêmes sources bien évidemment. Bref, ça m’intéresse vraiment beaucoup, mais ça me déplait aussi tellement de dessiner tout cela !

Du fait de de difficultés techniques particulières ?

Non, ce n’est pas cela. J’aime d’abord raconter, voilà tout. Et pour moi, dessiner un objet, ce n’est pas raconter. Ce que j’aime, c’est avant tout dessiner un personnage : là, pour moi, c’est parfait. Dessiner un personnage, même dans des situations techniquement difficiles, comme lui donner une expression particulière alors qu’il est en plein mouvement, ça ne me pose pas de souci : j’aime ça.

C’est étonnant, car cela recoupe assez précisément ce que dit Eiichiro Oda sur le dessin, lorsqu’il insiste sur sa volonté de dessiner tous les personnages, sans jamais confier cette tâche à ses assistants. À propos du dynamisme conféré aux personnages, au sujet de leur expressivité, il a d’ailleurs eu un propos distinguant les dessinateurs qui dessinent leurs personnages bouche ouverte et ceux qui les dessinent bouche fermée…

Oui : j’avais lu cela ! Et je m’y retrouve assez : c’est vrai que dessiner un personnage bouche fermée, ça m’est plutôt difficile aussi. Je le fais parfois, mais le plus souvent c’est parce que je n’arrive pas à le faire autrement. En fait, je n’arrive pas à concevoir la case en me disant « le personnage va être là », puis considérer qu’il ne va ouvrir la bouche que lorsqu’il parle. Ça ne me suffit pas. Il faut qu’on ait l’impression que le personnage a quelque chose à dire quand on le regarde. Ça revient à la mise en scène des personnages, et c’est en fin de compte sans doute ce que je préfère dans mon activité. Et je crois que cela va de pair avec le fait de ne pas aimer faire les décors : je crains de les planter parfois de manière un peu artificielle.

Concernant les bruitages enfin : quand on lit beaucoup de mangas qui sont parsemés d’effets sonores retranscrits de manière très variée dans les syllabaires japonais, n’est-ce pas gênant d’insérer des bruitages en français ?

J’y ai effectivement réfléchi assez sérieusement. J’ai essayé d’adopter un style d’écriture pour les bruitages qui pouvait se rapprocher de ce qu’on trouvait dans certains mangas, faits au pinceau, d’une manière un peu jetée. Souvent on ne lit pas du tout les onomatopées en fait. Elles sont là et elles habillent, nous disant juste qu’il y a un bruit. Je voulais un dynamisme particulier, comme celui de ces sons représentés comme jetés au pinceau, pour faire presque croire au lecteur que c’était écrit en japonais ! Juste pour l’esthétique de l’onomatopée en somme. Du coup, j’ai un peu de mal à en mettre, à vrai dire. Je cherche cette esthétique, mais ce n’est pas évident. Alors je me force quand même un peu à en insérer. Trouver à chaque fois un effet esthétique qui fonctionne avec ce que je dis à ce moment-là, ce n’est pas facile. Dans ce domaine particulier, je n’ai pas encore vraiment abouti et je cherche encore.

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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