Une marche pour Charlie Hebdo, mais pas seulement...

11 janvier 2015 3 commentaires
  • Alors que plusieurs millions de gens se sont réunis en France et dans le monde pour lui rendre hommage, il est bon de rappeler en ces temps d'obscurantisme que Charlie Hebdo ne vient pas de rien. Il porte l'héritage de 200 ans de dessins d'humour français, l'un des plus riches et des plus singuliers au monde. Mais la marche d'aujourd'hui labellisée "Charlie" ne doit pas nous faire oublier les autres victimes, celles qui ont suivi les meurtres de nos amis dessinateurs et celles d'avant.
Une marche pour Charlie Hebdo, mais pas seulement...
Dessin de Charb
© Charlie Hebdo

Situation paradoxale que celle que vivent aujourd’hui les fanatiques religieux : alors qu’ils espéraient effacer de la terre quelques dessinateurs qui faisaient, comme le souligne Luz, un "fanzine", avec des blagues de potache qui, même si elles n’étaient pas vides de sens, même si elles portaient sur des faits de société, sur des questions de politique, ne méritaient pas qu’ils soient le symbole d’un enjeu qui les dépasse largement, une sorte de bouc émissaire idéologique.

C’est paradoxal car le mouvement qui se met en marche popularise plus que jamais les caricatures qu’ils ont faites. Jamais elles n’ont été autant diffusées, jusque dans le plus petit recoin de la planète. Dès lors, on comprend bien que l’utilité de cet acte barbare n’est pas dans la défense d’une religion, ni même dans la censure de ces caricatures. Elle correspond à un autre agenda... Les sociétés occidentales vont devoir se pencher d’un peu plus près sur les motivations réelles de ces groupes qui se radicalisent et qui perpètrent, dans une folie meurtrière qui va "au-delà de tout pathologie", comme le disait Patrice Pelloux, des forfaits qui vont à l’encontre même de leur religion, à l’encontre de l’humanité elle-même.

Pour Charlie, aucun sujet n’était tabou. Dessin de Wolinski.
© Charlie Hebdo

La démonstration que ce n’était pas que Charlie qui était visé, c’est le complice des bourreaux de nos amis dessinateurs qui l’administre : il est aussitôt parti assassiner des juifs, preuve que toute cette affaire va bien au-delà de la seule question de la liberté d’expression.

Ceux qui défileront tout à l’heure doivent s’en souvenir : aux 12 morts initiaux, aux blessés de la première attaque, à la fonctionnaire de police assassinée, il faut une pensée aussi pour ces familles meurtries, parfois accompagnées d’un nourrisson, de ces quatre personnes qui sont mortes dans une boutique cacher sous les balles barbares.

Un combat de toute éternité

L’autre grand échec de ces assassins est de croire que Charlie allait mourir suite à cet attentat. Qu’ils en soient sûrs : la succession de Wolinski, Cabu, Charb, Tignous et Honoré est assurée.

Pour la simple raison que le dessin d’humour en France ne vient pas de rien : il a derrière lui 200 ans de combats contre des gouvernements autoritaires, contre une censure permanente.

Dessin de Cabu
© Charlie Hebdo

La vertu du dessin, c’est qu’il arrive en un trait à synthétiser des idées très complexes : philosophiques, économiques, politiques. Quand arrive la Révolution Française, l’enjeu politique est essentiel : comment apprendre à une masse énorme de gens, le plus souvent incultes (et, déjà, fanatisée par les religieux), à appréhender des idées aussi nouvelles que les Droits de l’homme et ce qui en découle, notamment la libre pensée et la liberté d’expression.

Très tôt, les dessinateurs et les journalistes furent en première ligne dans ce combat : Honoré Daumier (1808-1879) fut enfermé à Sainte-Pélagie pour avoir caricaturé le roi. Une censure préalable a subsisté longtemps, de même qu’un "délit de blasphème". Il fallut attendre l’avènement d’une Troisième République avant que la presse puisse s’exprimer dans une relative liberté. Relative, car la Loi de 1881 sur la Liberté de la presse comporte un certain nombre de clauses contraignantes. Plus tard, les gouvernements, même démocratiques, mettront en place des outils de censure comme la Loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.

Le premier combat de Charlie a été dirigé contre ces instances : Hara Kiri, interdit plusieurs fois, et Charlie Hebdo, comme ses auteurs, Cavanna, Reiser, Wolinski et Cabu en tête (on se rappelle que ce dernier s’était vu condamné pour avoir dessiné "Les Aventures de Madame Pompidou") ont été plus d’une fois assignés en justice. Ils savaient donc que la liberté est un combat. Nous, les générations héritières, nous l’avions oublié.

Dessin de Reiser
© Charlie Hebdo

On peut dire qu’à la fin des années 1970, une certaine liberté de propos et de ton dont Charlie Hebdo était l’avant-garde, a été acceptée par la société française. Une liberté chèrement acquise que nous envient bien des pays dans le monde. Charlie Hebdo comme le Canard Enchaîné ont dû essuyer un bon nombre de procès qu’ils ont quasi tous gagnés. Cette victoire judiciaire leur a laissé un répit, jusqu’à ce que des groupuscules aient l’idée de passer au-dessus des lois, au dessus des citoyens, pour chercher à imposer un délit de blasphème dont les Français ne veulent plus depuis longtemps, dont l’Europe s’est débarrassée également.

S’engager artistiquement ?

Il ne faut pas croire que le fait de céder à cette injonction, de se montrer brusquement plus courtois vis-à-vis de telle ou telle faction parce qu’il faut, vieille antienne politiquement correcte qui traîne en ce moment, "respecter les religions, les opinions", que cette démission sauvera quiconque : d’abord parce qu’il y a aura toujours une croyance, une communauté d’idées qui sera plus faible que les autres et qui servira de bouc émissaire ; ensuite parce que, dans la foulée, rien n’empêchera un gouvernement autoritaire étranger d’imposer sa censure sur des médias occidentaux, comme semble l’avoir fait la Corée du Nord sur Hollywood par exemple. Notre intégrité est en cause.

Dessin de Honoré
© Charlie Hebdo

En résumé, pour la préservation de notre propre liberté de conscience et d’expression vis-à-vis de nos propres gouvernements, mais aussi par rapport à toute injonction étrangère, nous devons tenir bon. La dernière Guerre Mondiale, et bien d’autres depuis, nous ont démontré que la démocratie ne nous a jamais été offerte gratuitement : nous avons toujours dû la défendre les armes à la main, quelles que soient ces armes.

Wolinski, Cabu, Charb, Tignous et Honoré représentent chacun à leur manière une tradition de l’humour graphique : celui du dessin-choc chez Wolinski et Charb, celui du croquis réaliste et de la charge chez Cabu, le dessin plus poétique et plus illustratif chez Honoré et Tignous.

Chacun à leur manière, très différente car rien n’était formaté, ils nous donnaient à réfléchir avec la distance du dessin mais aussi avec celle de l’humour, à des faits de sociétés, des situations politiques, des concepts intellectuels parfois très élaborés et qui sont au cœur de notre vie quotidienne : la crise économique, la mondialisation, le mariage pour tous, etc.

L’idée est un roman graphique du Belge Frans Masereel datant de 1920.
DR

" Je pense que les BD ou les caricatures dites « engagées » sont seulement lues par les gens que cela concerne" avançait Ben Katchor dans une interview publiée sur ActuaBD.com. Il a sans doute raison. Mais rien mieux que le dessin ne peut concrétiser de façon aussi directe et synthétique et avec une aussi parfaite intelligence ces choses complexes. C’est ce que l’on retiendra de notre temps lorsque l’on aura tout oublié. Ne les laissons pas effacer par cette peste effroyable.

Je vous joins ci-dessous un petit film de Berthold Bartosch, Frans Masereel, et Arthur Honegger datant de 1932 : L’Idée, tiré d’une proto-bande dessinée de Frans Masereel, l’un des inspirateurs du dessinateur Honoré.

"Les hommes vivent et meurent pour une Idée, dit le film. Mais l’Idée est immortelle. On peut la poursuivre, on peut la juger, on peut l’interdire, on peut la condamner à mort, mais l’Idée continue à vivre dans l’esprit des hommes. Elle est partout où existent côte à côte la misère et la lutte. Elle surgit tantôt ici, tantôt là, elle poursuit son chemin à travers les siècles. L’injustice tremble devant elle. Aux opprimés, elle indique la voie vers un avenir meilleur. Celui en qui elle pénètre ne se sent plus isolé car au-dessus de tout est L’IDÉE."

Et effectivement : nue comme la vérité, scandaleuse parce que nue, elle s’échappe, se répand, se multiplie, elle est rétive à toute corruption, elle survit à tout, même aux guerres. L’idée de la liberté est éternelle. Les fanatiques de tous bords ne pourront jamais l’éradiquer.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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