Vincent Bernière : "Il faut être très vigilant, car la pornographie goûte mal la vulgarité."

4 novembre 2009 15 commentaires
  • Directeur de la collection Outsider, Vincent Bernière est aussi, avec Guy Delcourt, l'initiateur de Erotix, une collection dédiée à la bande dessinée "érotique, provocatrice et chic". "De l'érotisme sensuel sans rien omettre, ni cacher" nous promet l'éditeur.

Depuis quelques temps, on assiste à un retour en force de la bande dessinée érotique sur les rayonnages des librairies. Pourquoi à votre avis ?

La réponse est dans la question : il n’était pas naturel que la bande dessinée érotique soit absente des rayonnages des librairies. C’était du notamment à l’action de ligues de vertu dans les années 1990, à l’origine par exemple de la mise à l’index de titres comme Les Passagers du vent, ou bien du retrait d’exposition des titres de la collection Selen chez Glénat. Et puis, peut-être, au fait que certains auteurs ne s’y sont plus intéressés. Par exemple, la génération dite de la "nouvelle BD", ne s’est pas emparée des choses du sexe. Les gens de l’Association sont resté très prudes à cet égard, si l’on considère leur ambition première qui était de tout chambouler. Il n’y a pas de Robert Crumb à l’Association. Il est vrai qu’ils se sont constitués en réaction avec la BD des années 1980, symbolisée par un magazine comme L’Écho des Savanes, qui publiait du porno. Dupuy et Berberian, notamment, ont longtemps conchié Henri Filippini, éditeur de BD porno chez Glénat, pour cela.

Pourquoi avoir lancé la collection Erotix ?

Parce que nous en avions envie, avec Guy Delcourt. Guy se souvenait par exemple de ses lectures de petit format des éditions Elvifrance, tandis qu’il était adolescent. Il venait de publier Lost Girl, de Melinda Gebbie et Alan Moore, qui est tout de même une bande dessinée pornographique de haute tenue. De mon côté, j’ai toujours été un lecteur de BD porno, notamment les productions de Jean Carton, l’éditeur de BD Adult. J’ai une passion particulière pour l’œuvre de G. Lévis, que je considère comme un grand maître français et que nous allons rééditer, avec notamment une édition intégrale de son chef d’œuvre élégant Liz et Beth.

Vincent Bernière : "Il faut être très vigilant, car la pornographie goûte mal la vulgarité."
le logo de la collection

Quelle différence faîtes vous entre BD pornographique et érotique ? Où se situe EROTIX ?

C’est un vieux débat. On entend souvent dire que le porno de l’un est l’érotisme de l’autre. C’est une question de point de vue. Une scène d’amour physique peut-être considérée comme porno ou érotique d’une personne à l’autre. La notion de vulgarité est essentielle. Et en bande dessinée, la vulgarité est un dessin moche ou un scénario nul. Au cinéma, est considéré comme érotique un film où le coït, le sexe en érection, ne sont pas représentés, ou alors c’est du porno. Mais cette définition est très floue, et varie selon les cultures. Au japon par exemple, vous pouvez représenter des enfants pratiquer la scatologie, mais il ne faut pas montrer les poils...

Les 110 pilules, le premier titre publié dans Erotix

Après les trois premiers titres de cet automne, quels seront les prochains titres publiés ?

Nous allons entreprendre, avec Guy Delcourt et l’aide de Bernard Joubert pour la documentation, une exhumation de certains titres phares des pockets pornos publiés par Elvifrance dans les années 1970 avec notamment Sam Bot de Raoul Buzzelli et Casino de Leone Frollo. Sam Bot est une œuvre extraordinaire, excellemment traduite par Georges Bielec, et beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, avec un univers unique et des personnages incroyables. L’expression d’un artiste maudit dans toute sa splendeur puisque Raoul Buzzelli, l’âme damnée du grand Guido Buzzelli son frère, était à l’image de son héros Sam Bot, un genre de vagabond céleste que l’on retrouva mort dans les rues de Rome en 1982. Elvifrance publia 72 épisodes de Sam Bot de 1973 à 1979 et certains volumes se vendirent jusqu’à 80 000 exemplaires. On sait que les éditions Elvifrance furent victimes de censures, essuyant plus de 700 interdictions. Nos éditions seront non-censurées. Par exemple, Casino sera publié pour la première fois en France dans une version intégrale. Casino est l’œuvre de l’immense Leone Frollo, un grand dessinateur italien un peu méconnu, mais qui mérite autant la reconnaissance que Manara ou Crepax. Casino raconte la vie d’un bordel en France à la fin du XIXe siècle. Fin 2010, nous publierons une édition définitive du grand œuvre de Frollo : Mona Street.

"Emmanuelle" par Guido Crepax à paraître le 18/11/09

N’y aura-t-il que des rééditions et des imports ?

Non. Nous allons publier par exemple la prochaine bande dessinée de Riverstone, la première BD porno en 3D, en septembre 2010 ! Et aussi une création de Roberto Baldazzini élaborée par Bernard Joubert à partir de l’histoire vraie d’un magicien chinois, Chung Ling Soo, au début du XXe siècle. Une vraie BD historique en costume et tout et tout… avec un petit quelque chose en plus !

Sur quels critères faites-vous vos choix ?

Les mêmes critères que les autres bandes dessinées : la qualité du dessin et du scénario. Il faut même être très vigilant, car la pornographie goûte mal la vulgarité. C’est pourquoi nous avons réédité des valeurs sûres. Crepax et Magnus savaient comment faire du porno chic. G. Lévis et Leone Frollo aussi.

Les albums de la collection seront-ils vendus avec un sticker "pour adultes" ?

Il n’y a pas de raison particulière de différencier physiquement la bande dessinée pornographique des autres bandes dessinées. Par exemple, les volumes de la Pleïade chez Gallimard consacrés au marquis de Sade ne portent pas de macaron et l’Histoire d’O de Pauline Reage (dont nous allons publier l’adaptation en bande dessinée par Guido Crepax en octobre 2010) n’est pas vendue sous blister. C’est au libraire d’opérer des séparations dans ses rayonnages. Longtemps, la bande dessinée était uniquement destinée aux enfants mais ça fait bien longtemps que ce n’est plus le cas.

(par Laurent Boileau)

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15 Messages :
  • L’Association prude ? Il faudrait éviter de tout confondre. Cet éditeur n’a jamais prétendu faire de la bd de genre,alors pourquoi ce serait-il jeté sur la pornographie ? Des livres tels que "Daddy’s Girl" ;"676 apparitions de Killoffer","Pascin" ou "Awop-Bop-Aloobop" ne me semble vraiment pas être prudes. Enfin bon,si mr. Bernière considère que le porno est toujours subversif en 2009 et que cette collection ne cherche pas à racoler un minimum, il fait preuve d’une candeur presque touchante.

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    • Répondu par Oncle Francois le 4 novembre 2009 à  18:05 :

      Oui, vous avez bien cité les quelques livres de l’Association qui parlent de sexe. Mais dans ces cas, le thême n’a rien à voir avec l’érotisme et le plaisir. Daddy’s girl parle de viol et d’inceste père-fille, pour ceux qui ne l’auraient pas deviné, c’est un livre qui met mal à l’aise, car le sujet reste tabou. Et Awop-Bop met en scène du sexy, mais de façon drôle et burlesque (du Russ Meyer à la puissance 10, mes enfants !!). Quant à Pascin, le graphisme de Sfar me semble peu érotique en lui, même si cet auteur semble adorer représenter des séquences torrides. Il n’y a que dans la java bleue que l’auteur semble mettre un peu de sensualité dans son oeuvre, sans doute grace aux couleurs. Pascin était un libertin en quète de plaisir, c’est une situation tout à fait normale, notamment quand on conserve jeunesse de coeur, liberté sentimentale et attirance pour l’esthétique de la jeunesse féminine. Donc c’est à mon avis le seul livre un peu sexy. Neutre pour le Killofer que je n’ai pas lu.

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  • Petit exercice amusant : placez le logo de la collection Erotix à la verticale...
    Et le graphiste de Delcourt assure n’avoir pas fait exprès !

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    • Répondu le 6 novembre 2009 à  12:33 :

      Oblique, les rondeurs du E vers le bas, ça le fait aussi...

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  • La pornographie, c’est la vulgarité. L’érotisme, le contraire. Le logo de la collection est de mauvais goût. La typo est immonde genre clinquant et comme si ça ne suffisait pas, on marque bien le E en forme de grosses fesses ou de grosse poitrine.
    Il faut être vigilant, en effet...

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    • Répondu par Karzan le 31 décembre 2009 à  06:24 :

      Le distingo entre pornographie et érotisme et un faux débat. Ce distingo a souvent servi de prétexte notamment pour justifier la censure.
      Je me réjoui du lancement de la publication des Sam Bot qui rappelons le fut édité dans les années 70 par les éditions
      Elvifrance. J’ai crée il y a quelques années un site consacré aux BD Adultes des éditions Elvifrance.
      Vous y trouverez beaucoup d’infos.
      http://poncetd.perso.neuf.fr/Index.htm

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  • "Par exemple, les volumes de la Pleïade chez Gallimard consacrés au marquis de Sade ne portent pas de macaron et l’Histoire d’O de Pauline Reage (dont nous allons publier l’adaptation en bande dessinée par Guido Crepax en octobre 2010) n’est pas vendue sous blister."

    Je suppose que monsieur Bernière veut faire un rapport entre le prestigieux éditeur Gallimard et Delcourt, de plus en plus proche dans l’esprit (marketing facile, appat du gain) de son associé en diffusion Soleil. Je trouve la comparaison malvenue, il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes. Je rappelle que dans les hyper-marchés, on trouve à coté des shampoings, dentifrices et savons, des préservatifs, lubrifiants et autres produits sexués.

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  • je dois avoir l’esprit mal tourné mais quand je renverse le logo moi je vois un zizi dressé. Bon, sérieusement, pour les amateurs de BD érotiques des années 60 (pas de porno !) les bruxellois (et autres) sont conviés à l’expo "Sexties" aux Bozar. celle-ci se concentre sur 4 auteurs, et non des moindres : Forest, Peellaert, Crepax et Cuvelier. Quelques très belles planches originales sont exposées, de même que des crayonnés / fusains de Cuvelier. Sur les crayonnés de ce dernier (qui m’attirait plus particulièrement), j’aurais aimé voir un peu plus d’oeuvres, mais bon, je crois que il fallait respecter un équilibre entre les 4 artistes. A voir jusque janvier.

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  • Pas du tout d’accord avec la phrase du titre. L’érotisme ou la pornographie n’ont rien de vulgaire. La pornographie, dans sa définition, peut parfaitement être artistique. L’idée de vulgarité se situe dans l’oeil du regardant, dans la morale qui l’anime. On sait pertinemment que le sexe fait vendre, la marchandisation du cocktail Art/pornographie peut tourner à la vulgarité, comme celui qui regarde avec une idée pré-conçue ou un a-priori négatif derrière la tête, le "fabriquant" de ce cocktail, obnubilé par l’idée de vendre, peut, tout seul et en dehors de l’oeuvre, la transformer en monument de vulgarité. La bande dessinée années 80 façon Vécu était vulgaire, l’ingrédient pornographique n’avait que peu à voir avec une idée de "libération des moeurs" ou d’esthétisme, juste un ingrédient, souvent incongru, destiné à faire vendre plus. Vécu a salopé des oeuvres, vulgarisé la pornographie, par pur intérêt commercial.

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    • Répondu le 7 novembre 2009 à  07:37 :

      L’érotisme ou la pornographie n’ont rien de vulgaire.

      L’érotisme n’est pas vulgaire. La pornographie, oui, nécessairement. Regardez dans un dictionnaire le sens du mot vulgaire et son étymologie...

      L’idée de vulgarité se situe dans l’oeil du regardant, dans la morale qui l’anime.

      Mais non, vous confondez tout. Vulgarité, perversion, morale, pudeur...
      La vulgarité se situe dans l’objet produit pas dans l’œil de celui qui le regarde.

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  • "C’est au libraire d’opérer des séparations dans ses rayonnages. Longtemps, la bande dessinée était uniquement destinée aux enfants mais ça fait bien longtemps que ce n’est plus le cas."

    Bien sur, bien sur, c’est possible dans une petite librairie Bd où le patron vous accueille d’un sonore "je peux vous renseigner" et ne vous quitte pas des yeux. Mais quid de la grande distribution (Fnac, Virgin, Hyermarchés) où delcourt envisage sans doute de faire quelques ventes ? Les e,nnpmoyés sont surtout occuppés à mettre des étiquettes ou à remplir des cartons d’invendus, il y a trop de passage pour pouvoir surveiller tout le monde....

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  • Très franchement,vous voulez un véritable éditeur de BD érotico-porno-adulte de qualité et sincère (moi je me fout de l’appellation du moment que c’est graphiquement beau...et c’est ce qu’on demande avant tout à une BD de "sexe") allez plutôt voir du coté des indépendants qui grimpent : les éditions tabou (www.tabou-editions.com).
    Parce que malgré tout le respect que j’ai pour alan moore, les "lost girls" éditées par les éditions delcourt, ont peut-être un scénario intéressant, c’est de loin la BD plus laide qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps. Une insulte au sens de la vue.

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    • Répondu le 8 novembre 2009 à  21:43 :

      Trés franchement, vous ne travaillez pas pour Tabou, par exemple ? Parce que votre post pourrait sembler suspect....

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    • Répondu par JL parker033 le 21 mars 2011 à  23:03 :

      Tout à fait d’accord avec vous.
      Une BD érotique doit avant tout avoir de beaux dessins et aussi un scénario qui tient la route.
      Chose que je reproche un peu à Manara, qui est un fantastique dessinateur mais dont les scénarios m’endorment un peu.
      Si un dessinateur réussi le mixe de mélanger sexe, humour, beauté des dessins, et suspense....je pense qu’il aura gagné son pari.

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  • "Il faut être très vigilant, car la pornographie goûte mal la vulgarité."

    Cette remarque est on ne peut plus idiote ! Si encore il avait dit "l’érotisme goûte mal la vulgarité", ce serait logique, mais justement la pornographie se doit d’être vulgaire puisque c’est là que ce fait l’excitation, ce qui est le but de la pornographie, essentiellement masturbatoire.

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